Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "VIII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\008 (1726), pp. 46-54, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1481 [consultado el: ].


Nivel 1►

VIII. Discours

Cita/Lema► Estque Dei Sedes ubi Terra, & Pontus, & Aër,

Et Cœlum, & virtus, Superos quid quærimus ultra ?

Lucan. Lib. IX.

Dieu habite dans la Terre, la Mer, l’Air & le Ciel ; sa puissance y éclate par tout : Pourquoi donc chercherions-nous du secours auprès de quelque autre. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Metatextualidad► Le Public est informé de longue main, que mon but, dans cet Ouvrage, est d’y admettre non seulement des Pieces enjouées & divertissantes ; mais aussi de petits Essais de Morale & de Théologie Chrétienne. Celui qui suit m’a été envoyé par un de mes bons Amis, & je ne doute pas qu’il ne plaise à ceux de mes Lecteurs qui ne croyent pas indigne de leur Esprit de s’entretenir quelquefois de pensées sérieuses. ◀Metatextualidad ◀Nivel 2

Metatextualidad► Des effets de la présence de Dieu sur les bons & sur les méchans. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Nivel 3► Carta/Carta al director► Monsieur,

« Dans votre penultiéme Discours, vous avec reflechi sur l’ubiquité de Dieu, & fait voir que, comme il est présent par tout, il ne peut qu’être attentif à tout, & connoître toutes les manieres & les parties de l’existence de chaque chose : ou, pour me servir d’autres ter-[47]mes, que sa Toute-Science & sa Toute-Présence coëxistent, & penétrent tout l’Espace infini. Cette idée pourroit nous fournir de puissans motifs à la Pieté & aux bonnes mœurs ; mais, il y a tant d’habiles Ecrivains qui l’ont envisagé de ce coté-là, que je l’exposerai ici sous un tout autre jour, dans lequel je ne sçache pas qu’on l’ait encore placée.

i. Quel malheur n’est-ce pas pour un Etre intelligent de se voir ainsi exposé aux yeux de son Créateur, sans en recevoir aucun avantage extraordinaire !

ii. L’état d’un Etre intelligent n’est-il pas bien déplorable, lors qu’il ne sent d’autres effets de la Toute-Présence de son divin Maître que ceux qui viennent de sa colére & de son indignation !

iii. Quel bonheur n’est-ce pas pour un Etre intelligent, qui est sensible à la Toute-Présence de son Créateur, par les doux effets qu’il reçoit de son amour & de sa miséricorde !

Je dis en premier lieu que c’est un malheur inconcevable pour un Etre intelligent de ne recevoir aucun avantage extraordinaire de la Toute-Présence de son Créateur. Chaque particule de la Matiere est mise en mouvement par cet Etre Tout-puissant qui la penétre. Les [48] Cieux & la Terre, les Etoiles & les Planetes, se meuvent & pesent les unes sur les autres par ce grand Principe interieur qui les fait agir. Les parties les plus insensibles de la Nature sont animées par la présence de leur Créateur & renduës capables d’exercer leurs qualitez respectives. Les différens Instincts de tous les animaux operent de même, & tendent, par cette divine énergie, au but qui leur convient. Il n’y a que l’Homme seul qui ne veüille pas agir de concert avec cet Esprit infini, qui ne fasse aucune attention à sa présence, & qui n’en reçoive aucun de ces avantages qui servent à perfectionner sa nature & qui sont d’une absolue necessité pour le rendre heureux. La Divinité est avec lui, dans lui, & autour de lui ; mais il ne lui en revient aucun profit. Tant vaudroit-il pour un Homme sans Religion, qu’il n’y eut point de Dieu au Monde. Il est impossible à la verité qu’un Etre infini s’éloigne d’aucune de ses Créatures ; mais quoi qu’il n’en puisse pas retirer son Essence, ce qui marqueroit une imperfection en lui, il peut nous priver de toute la joye & de tout le plaisir qui en resulte. Sa présence peut être necessaire au soutien de notre existence : mais il peut aban-[49]donner cette existence qu’il nous accorde à elle-même, sans aucun égard à son bonheur ou à sa misere. C’est aussi dans cette vûë qu’il peut nous rejetter de sa présence, & retirer de nous son saint Esprit. Cette seule consideration devroit suffire, ce semble, pour nous engager à ouvrir nos cœurs à toutes ces effusions de joye & de bonheur que l’Etre suprême est toujours prêt à verser à pleines mains sur nous.

Il n’y aura personne qui en doute si l’on reflechit en deuxiéme lieu sur le déplorable état d’une Créature intelligente qui ne sent d’autres effets de la Toute-Présence de son divin Maître que ceux qui viennent de sa colére & de son indignation. Nous pouvons bien compter que le grand Auteur de l’Univers ne semblera pas toujours indifferent à l’égard de quelques-unes de ses Créatures. Ceux qui ne veulent pas le sentir dans son amour ne manqueront pas de le sentir à la fin dans sa colére. Qui pourroit exprimer le triste sort d’une Créature, qui n’est sensible à l’existence de son Créateur que parce qu’elle en souffre ! Il est aussi essentiellement présent dans l’Enfer que dans le Ciel, quoique les Habitans de ce Lieu maudit ne le voyent [50] que dans sa colére, & qu’ils tâchent de se dérober à ses yeux au milieu des flammes qui les consument. L’imagination ne sçauroit concevoir les terribles effets de la Toute-puissance irritée. Mais, pour n’avoir égard qu’à la peine qu’un Etre intelligent peut souffrir dès cette vie, lors qu’il a encouru la disgrace de celui qui est toujours uni avec lui d’une maniere inséparable, il est certain que ce Monarque suprême de l’Univers peut jetter le trouble & l’épouvante dans l’Ame, & bouleverser toutes ses facultez. Il peut rendre insipides les plus grands plaisirs de la Vie, & redoubler l’amertume des moindres inconveniens. Qui pourroit donc soutenir la pensée d’être privé de sa présence, je veux dire de ses consolations, ou de n’être sensible qu’à ses terreurs ? Lors que la patience de Job fut mise à l’épreuve, & qu’il se regardoit comme plongé dans ce malheureux état, avec quelle force ne s’en plaint-il pas à Dieu !1 Pourquoi, dit-il, m'as-tu mis pour t'être en bute, & dans une situation, où je suis à charge à moi-même ?

En troisiéme lieu, quel bonheur n’est-ce pas, pour un Etre intelligent, de sentir la Toute-Présence de son Créateur [51] par les doux effets qu’il reçoit de son amour & de sa miséricorde ! Les Bien-heureux dans le Ciel le voyent face à face, c’est-à-dire qu’ils sont aussi touchez de sa présence que nous le sommes à la vûë de quelque Personne qui est devant nos yeux. Il n’y a nul doute que les Esprits n’ayent une Faculté, par laquelle ils se conçoivent les uns les autres, de même que nos Sens nous aident à nous former une idée des Objets materiels : On ne sçauroit douter non plus que nos Ames, separées du Corps, ou revêtues de Corps glorifiez, ne joüissent de la même Faculté & qu’elles ne soient toujours sensibles à la présence divine, dans quelque endroit de l’Espace qu’elles résident. Mais pendant que le voile de notre chair nous sépare du Monde intellectuel, il nous doit suffire de connoître que l’Esprit de Dieu nous environne, par les effets qu’il produit sur nous. Quoi que nos Sens exterieurs soient trop grossiers pour l’appercevoir, nous pouvons avec tout cela goûter & sentir qu’il est bienfaisant & miséricordieux, par ses bénignes influences sur nos Esprits, par les bonnes pensées qu’il y excite, par les consolations qu’il y verse, par les transports de joye & d’allegresse, dont il nous ho-[52]nore, lors que nous avons soin de lui obéïr. Il est uni avec notre Essence même, & il devient, pour ainsi dire, l’Ame de notre Ame, pour éclairer son Entendement, réctifier sa Volonté, purifier ses Passions, & animer toutes ses puissances. Oh, que cet Etre intelligent est donc bienheureux, qui, par la Priere & la Méditation, par la pratique de la Vertu & des bonnes Oeuvres, établit un tel commerce entre Dieu & son Ame ! Quand tout l’Univers le regarderoit de mauvais œil, & que toute la Nature se couvriroit de nuages autour de lui, il n’en seroit pas ébranlé ; il a, dans le fond de son Ame, une Lumiere & un Appui, capables de l’éclairer, de l’égayer & de le soutenir au milieu de toutes les horreurs qui l’environnent. Il sçait que son Défenseur est à sa main droite, & qu’il est toujours plus près de sa personne, qu’aucune autre chose, capable de lui nuire ou de l’éfrayer, ne le sçauroit être. Malgré la calomnie & le mépris qu’il essuïe dans le Monde, il a recours à un Superieur qui le remplit de joye,2 qui est son protecteur, sa gloire, & qui éleve sa tête. Dans la plus profonde solitude où il se puisse voir, il sçait qu'il est accom-[53]pagné du plus grand de tous les Etres ; & il a des sensations si vives de sa présence, qu’il les trouve plus agreables que tous les plaisirs qui lui peuvent revenir du commerce de ses Créatures. A l’heure même de la mort, il compte que les angoisses qui l’accablent ne tendent qu’à démolir cette maison d’argile, qui le sépare de son Bienfaicteur, qui est toujours présent à son Ame, & sur le point de se manifester à lui & de le combler de joye.

Si nous voulons joüir de cet heureux état, & sentir la présence de notre Créateur, par les doux effets de sa misericorde & de sa bonté dans nos Ames, il faut que nous reglions si bien toutes nos pensées, que son ame, pour me servir des termes de l’Ecriture, puisse prendre plaisir en nous. Nous devons mettre tout en œuvre pour ne pas contrister son saint Esprit, & faire en sorte que les méditations de nos cœurs lui soient agréables, afin qu’il y habite à jamais. Seneque, conduit par les seules lumieres de la Nature, a entrevu cette Verité, lors qu’il a dit, dans la xli. de ses Epitres, Sacer intra nos Spiritus sedet, malorum bonorumque Observator & Custos, hic prout à nobis tractatus est, ita nos ipse tractat : C’est-à-dire, « Il y a un Esprit saint qui reside en nous, qui est le Gardien [54] & l’Observateur des bons & des méchans, & qui en use envers nous de la même maniere que nous en usons envers lui. » Mais je finirai ce Discours par ces paroles plus emphatiques de notre Sauveur :3 Si quelqu’un m'aime, dit- il, il observera ma doctrine, & mon Pere l'aimera ; nous viendrons auprès de lui, & nous ferons notre demeure chez lui. » ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Chap. VII. 20.

2Pseau. III. 3.

3S. Jean XIV. 23.