Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "VII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\007 (1726), pp. 41-45, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1480 [consultado el: ].


Nivel 1►

VII. Discours

Cita/Lema► —————————— Nugæque canoræ.

Hor. A. P. v. 322.

Ce sont des bagatelles harmonieuses. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Sur les effets de l’Ambition & un Sifleur tout extraordinaire. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Il n’y a presque pas un seul Homme vivant qui ne soit animé par l’Ambition. Lors que ce Principe se trouve dans un cœur honnête & doué de grandes qualitez, il est d’une infinie utilité au Monde ; mais, si l’on ne pense qu’à se distinguer des autres, sans être utile au Public ; l’Exemple devient très-pernicieux, & l’on se rend fort ridicule. Je me bornerai ici à cette petite espece d’Ambition, qui engage quelques Hommes à exceller en certaines choses grotesque & triviales Combien <sic> y en a-t-il, dont toute la réputation dépend d’un jeu de mots ou d’une Pagnoterie ? Vous voyez souvent, dans les ruës, un de ces habiles Maîtres s’attirer un Cercle d’Admirateurs, parce qu’il a l’adresse de soutenir une longue Perche sur le front ou sur le menton, & de faire quelques pas, en avant ou en arriere, sans qu’elle tombe. Cette même Ambition en a instruit quelques-uns à écrire avec les doigts du pied, & d’autres à marcher sur les mains, la tête [42] en bas. Les uns se rendent celébres par les différentes contorsions de tout le corps, & les autres en sautant, cul par dessus tête, à travers plusieurs Cercles. En un mot, pour appliquer ici ce qu’Horace dit à une autre occasion, « il y a tant d’exemples de cette nature, que Fabius, ce grand parleur, pourroit même se lasser enfin de les rapporter tous : »

1 Cita/Lema► Cœtera de genere hoc (adeo sunt multa)

loquacem

Delassare valent Fabium ◀Cita/Lema

Relato general► Ce qui a produit ces reflexions est une avanture que j’eus l’autre jour dans un Cabaret, où j’étois allé avec un de mes amis. Sur ce que l’Hôte s’empressoit à nous servir lui-même tout ce que nous demandions, nous nous engageâmes insensiblement à causer avec lui, & lors qu’on vint à parler d’un certain Seigneur, que je ne nommerai pas, il nous dit qu’il avoit quelquefois l’honneur de lui sifler un Air ; car, ajouta-t-il d’abord, en forme de Parenthése, il faut que vous sâchiez, Messieurs, que je suis le plus habile Sifleur qu’il y ait en Europe. Je le priai aussitôt de nous regaler d’un échantillon de son Art. Là-dessus, il [43] se fit apporter un Couteau de poche, il en appliqua le tranchant à ses lévres, & il le convertit en un si bon Instrument de Musique, qu’il en sifla un Air Italien dans la derniere perfection. Il prit ensuite deux Pipes blanches, il fendit le bout de chaque tuïau, & il en sifla un Air avec des fredons si harmonieux, que son siflement joint à ce bruit formoit un veritable Concert. En un mot, ces Pipes devenoient des Flutes entre ses mains, & il m’avoua de bonne foi, qu’il en avoit cassé une si grande quantité, avant qu’il pût les amener à quelque degré de perfection, qu’il s’y étoit presque ruiné lui-même. Je lui dis alors, pour encourager son industrie, que, dans la semaine suivante, j’amenerois dîner chez lui une troupe de mes Amis. Il m’en remercia de bon cœur, & dit de plus, qu’il se muniroit d’une Poîle toute neuve pour ce jour-là. Je lui repliquai bonnement qu’il n’étoit pas nécessaire, & qu’il nous suffiroit d’avoir un bouilli & du rôti. Il sourit de ma simplicité, & ajouta qu’il avoit dessein de nous régaler d’un Air avec cette Poîle. A la vûë de ma surprise, il en fit venir une vieille, il se mit à la grater sur la Table, & à y sifler un Air d’un ton si mélodieux, que vous auriez cru entendre une Basse de Viole. Assis à table avec nous, il [44] s’apperçut que mon Ami chantoit un Air entre les dents. Là-dessus il lui dit que, s’il vouloit le chanter à voix haute, il l’accompagneroit avec le son d’une Pipe. Mon Ami, qui a une agréable voix de Basse, préfera de chanter au son de la Poîle, & il faut avouër qu’ils firent entre eux un Concert des plus exquis. Charmé de voir notre Hôte si habile en Musique de Cuisine, je lui demandai s’il pouvoit bien concerter avec les Pincettes & la Clef. Il me répondit qu’il y avoit renoncé depuis quelques années, parce que cela n’étoit guére plus à la mode ; mais que, si je le voulois, il me donneroit un échantillon de ce qu’il faisoit avec le Gril. Il m’apprit même qu’il y avoit ajouté deux branches pour donner plus d’étendue au son qui en resulte, & il me parut aussi content de cette Invention, que Sapho le pouvoit être pour avoir ajouté deux cordes au Luth. Enfin je trouvai que toute la Baterie de sa Cuisine servoit d’Instruments de Musique, & je ne pûs m’empêcher de le regarder lui-même comme une espece de Musicien burlesque.

Il se mit ensuite, sans que personne l’en priât, à imiter le chant de divers Oiseaux. Mon Ami & moi bûmes à la santé de nos Maîtresses, & nous la portâmes au Rossignol, qu’il copioit alors ; mais il nous sur-[45]prit tout d’un coup par le chant de la Grive. Il en vint après à celui de l’Aloüette, qu’il imita dans toute la varieté de son ramage, lors qu’elle s’éleve vers le Ciel, ou qu’elle descend par degrez vers la Terre. D’une taille & d’une grosseur au-dessus de la commune, vous le prendriez à le voir pour un Géant ; mais à l’entendre, les yeux fermez, vous croiriez que c’est une Mézange. Il ne faut pas oublier d’avertir mes Lecteurs, qu’il avoit autrefois une Boutique de Tabletier proche de Temple-Bar, & que le fameux Charles Mathers a été élevé sous lui. J’ai même oüi dire que tous les malheurs qui lui sont arrivez dans le Monde doivent leur principale origine à la grande application qu’il a euë pour sa Musique : de sorte qu’il mérite la faveur de tous les honnêtes Gens, ausquels je le recommande, & qu’il peut divertir fort agréablement, lors qu’ils iront boire chez lui une Bouteille de Vin : Il loge aux Armes de la Reine vers le bout du petit Portique dans le Covent-Garden. ◀Relato general ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Lib. I. Sat. I. 13.