Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "LXIX. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\069 (1723), pp. 432-442, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1461 [consultato il: ].


Livello 1►

LXIX. Discours

Citazione/Motto► Qui fit, Maecenas, ut nemo quam sibi fortem,
Seu Ratio dederit, Seu Fors objecerit, illa
Contentus vivat, laudet diversa sequentes ?
O fortunati Mercatores ! gravis annis
Miles ait, multa jam fractus membra labore.
Contra Mercator, navim jactantibus Austris,
Militia est potior : quid enim ? concurritur ; horae
Memento cita mors venit, aut victoria laeta.
Agricolam laudat Juris Legúmque peritus,
Sub galli cantum Consultor ubi ostia pulsat.
Ille, datis vadibus, que rure extractus in urbem est,
Solos felices viventes clamat in urbe.
Caetera de genere hoc (adeo sunt multa) lo
quacem
Delassare valent Fabium. Ne te morer, audi
Quò rem deducam. Si quis Deus, En ego, dicat,
Jam facim quod vultis : eris tu, qui modò
Miles,
Mercator : tu Consultus modò, Rusticus : hinc
vos,
Vos hinc, mutatis discedite partibus. Eia,
Quid statis ? Nolint. Atqui licet esse beatis.

Hor. L. Sat. I. 1.-19.

[433] D’où vient Mécénas, qu’il n’y a personne qui soit content de son fort ; & qui n’estime davantage tout autre état de vie, que celui dans lequel il est, soit qu’il l’ait choisi lui-même, ou que le hazard l’y engagé ? Marchands, que vous êtes heureux ! dit un Soldat qui a vieilli dans les fatigues de la guerre. Soldats, que vous êtes heureux ! dit le Marchand voïant fondre l’orage sur son Vaisseau : car enfin on livre le combat, & en un moment vous voilà morts ou victorieux. Ces Avocat, à la porte duquel un Plaideur vient fraper dès le point du jour, regarde un Laboureur comme le plus heureux homme du monde ; & ce Villageois, que est contraint de laisser là ses bœufs & sa charne, parce qu’il s’est obligé sous caution à comparoître en Justice à tel jour, s’écrie sans cesse qu’il n’y a de gens heureux que ceux qui demeurent à la Ville. Il y a tant d’Exemples de cette nature, que Fabius, ce grand parleur, pouvrois même se lasser enfin de les raporter tous. Mais, sans tant de discours, voïez où j’en veux venir. Je supose donc que quelque Divinité dise à des gens si déraisonnables : Que demandez-vous ? je suis prêt de vous satisfaire. Parlez, Soldat, vous aimez le Negoce ? hé bien trafiquez, j’y consens. Et vous Advocat, vous aimez la vie champêtre ? Contentez-vous : allons, changez tous deux de condition. Quoi ? Vous balancez ? Sur ma parole, ils ne changerons pas. Cependant leur prétendu bonheur dépend d’eux. ◀Citazione/Motto

Metatestualità► Reve sur les défautes & les Calamitez des Hommes. ◀Metatestualità

[434] Livello 2► Metatestualità► C’est une Pensée fort célebre de Socrate, que, si toutes les Calamitez de la Nature Humaine étoient mises ensemble, pour être également distribuées à tous les Individus de notre Espece, ceux qui se croient aujourd’hui les plus malheureux préfereroient la portion qu’ils en avoient d’abord à celle qui leur seroit tombée depuis en partage. Horace a poussé cette Remarque plus loin dans les Vers, qu’on voit à la tête de ce Discours, où il insinue que les embarras ou les desastres, sous lesquels nous gémissons, nous deviennent plus suportables que ne le seroient ceux de toute autre personne en cas que nous püssions changer d’état avec elle. ◀Metatestualità

Livello 3► Traum► Allegorie► Assis dans mon Fauteuil, & occupé â réfléchir sur ces deux Observations, je m’endormis insensiblement. Bientôt après je crus entendre Jupiter prononcer un Edit, par lequel il ordonnoit à tous les Hommes de venir se décharger de leurs Griefs & de leurs Soucis, & de les mettre, tous en un monceau. Pour cet éfet, il leur donna rendez-vous dans une vaste Plaine, au milieu de laquelle je me postai. Je vis alors, avec un plaisir extrême, tous les Individus de mon Espece marcher les uns après les autres, & se débarràsser de leurs fardeaux, qui formerent d’abord une Montagne si haute, qu’elle me parut s’élèver au-dessus des Nues.

Il y avoit une certaine Dame d’une tail-[435]le mince & dégagée, qui étoit fort active en cette occasion. Dans l’une de ses mains elle portoit un Miroir qui servoit à grossir les Objets, & sa Robe abatue étoit couverte d’une infinité de Spectres & de Figures grotesques travaillées en broderie, qui paroissoient aux yeux des Spectateurs, à mesure qu’elle flotoit au gré du Vent. Elle avoit quelque chose de sauvage & d’égaré dans les yeux, & se nommoit I’Imagination. Elle conduisoit tout le monde au lieu marqué, après les avoir aidez obligeamment à faire leur Paquet, & à le mettre sur leurs épaules. Le cœur me faignoit de voir mes semblables gémir sous le poids de leurs fardeaux, & le prodigieux amas de leurs calamitez.

Avec tout cela, il y eut bien des Acteurs qui me divertirent en cette rencontre. J’en vis un qui portoit, avec beaucoup de soin, un Paquet caché sous un vieux Manteau en broderie, & dès qu’il l’eut jetté sur les autres, j’aperçus que c’étoit la Pauvreté. Un autre, après bien des soupirs & presque hors d’haleine, jetta son Paquet par terre, & je découvris que c’étoit sa Femme. D’ailleurs il y avoit une infinité d’Amoureux chargez de plaisans Fardeaux, composez de Dards & de Flammes ; Quoi qu’ils soupirassent à toute outrance, & qu’on eût dit que leur cœur alloit se fendre sous les poids de leurs calamitez. Ils ne pauvoient se résoudre à s’en débarrasser, […] etoient à portée du Monceau ; mais après [436] quelques foibles eforts, ils secouoient la tête, & s’en retournoient aussi chargez qu’ils étoient venus. Je vis quantité de vieilles Femmes qui jettoient leurs rides, & de jeunes qui se dépouilloient de leur teint basané. Il y avoit des Tas immenses de Nez rouges, de grosses Lèvres & de Dents cariées. Je sus surpris à la vérité de voir que les Defauts corporels composoient la plus grande partie de cette Montagne. Je ne savois d’abord que croire d’un Homme qui me parut de loin chargé d’un fardeau plus gros qu’aucun des autres, & qui dominoit sur ses épaules ; mais je trouvai à son aproche que c’étoit une Bosse naturelle dont il se défît avec le plus grand plaisir du monde. On y voïoit aussi toutes fortes de Maladies, quoi que je ne pûs m’empêcher d’observe r qu’il y en avoit beaucoup plus d’imaginaires que de réelles. Je pris garde sur tout à un petit Paquet, qui étoit une complication de tous les maux ausquels la Nature Humaine est sujette, que diverses Personnes bien-faites avoient dans la main, & qu’on nommoit la Rate. Mais ce qui me surprit plus que tout sut de voir, qu’on ne jettoit aucun Vice, ni aucun défaut de 1’Esprit on du Cœur dans le Monceau des Calamitez Humaines : J’en sus d’autant plus étonné, que j’avois conclu en moi-même que chacun profiteroit dé cette occasion pour se délivrer de ses Passions, de ses Prejugez & de ses Foiblesses.

J’observai en particulier un abominable Débauché, que je croïois être venu ici pour [437] y jetter ses crimes; mais après avoir examiné son Paquet, je n’y trouvai que sa Memoire qui 1 embarroissoit. Il fut suivi d’un autre indigne Fripon, qui congedia sa Modestie, au lieu de renoncer à son Ignorance.

Lors que tout le monde se fut ainsi déchargé de son Paquet, le Phantôme, qui avoit été si actif en cette occasion, ne me vit pas plutôt simple Spectateur de la Scène, qu’il s’aprocha de moi, & que, malgré mon inquiétude, il me presenta tout d’un coup son Miroir. Dès que j’y vis mon petit Visage court, qui me parut alors dans toute sa laideur naturelle ; j’en fut presque éfraïé. La grandeur excessive de ses traits m’en dégoûta d’une telle maniere, que je le jettai comme un Masque. Il arriva par bonheur qu’un de mes Voisins venoit de jetter le sien, qu’il croïoit trop long pour lui. Il est vrai qu’il me parut d’une longueur prodigieuse, & que le menton seul étoit sans hyperbole aussi long que tout mon visage. Nous eumes par là le moïen de nous amender tous deux, & chacun sur en pleine liberté de changer sa disgrace avec celle d’un autre.

Je ne faurois exprimer le plaisir que je ressentis à la vûe de cette délivrance universelle ; mais lors que nous examinâmes les divers materiaux, dont cette Montagne de miseres étoit composée, à peine se trouva-t-il un seul Homme qui ne découvrît ce qu’il prenoit pour des biens & désavantages de la Vie, & qui ne s’étonnât de voir que ceux qui les avoient d’abord possedez les [438] regardoient comme des griefs & des afflictions.

Sur ces entrefâits, Jupiter publia un second Edit, par lequel il donnoit plein pouvoir à chacun de troquer fort Fardeau, & de s’en retourner chez lui avec tel autre Paquet qui lui seroit délivré.

L’Imagination se mit alors en mouvement, & fit le partage de tous ces Paquets entassez les uns sur les autres avec une activité incroïable. Malgré l’embarras de la confusion qu’il y eut alors, & qu’on auroit de la peine à décrite, j’observai quelques traits singuliers, que je raporterai ici. Un Vieillard vénérable par cheveux blancs, qui s’étoit défait de la Cholique, & qui avoit besoin d’un Heritier prit à la place uo Fils désobéïssant, que son Père avoit jetté avec dépit sur le Monceau des Calamitez humaines. En moins d’un quart d’heure ce jeune Scélérat prie le bon Vieillard par la barbe, & peu s’en salut qu’il ne lui cassât la tête. A l’aproche du Père, qui s’avançoit vers eux avec un accès de Cholique, le bon Homme le pria de reprendre son Fils, & de lui redonner son Mal ; mais il leur fut impossible de se départir de leur choix. Un pauvre Galerien, qui avoit troqué sa Chaine pour la Goute, faisoit de telles contorsions du visage, qu’il étoit aisé de voir qu’il n’avoit pas beaucoup gagné à ce marché-là. En un mot, il y eut divers trocs assez grotesques, de la Maladie avec la Pauvreté, de la Faim avec le manque [439] d’Apétit, & du Souci avec la Douleur.

Les Femmes étoient fort occupées entre elles à négocier de leurs défauts ; l’une donnoit une treffe de cheveux gris pour une tumeur maligne ; l’autre changeoit une taille courte avec un dos rond ; une troisiéme acceptoit un visage laid pour une réputation délabrée : Mais il n’y en avoit pas une seule qui ne trouvât le défaut nouvellement contracté beaucoup plus desagréable que n’étoit le premier. Je fis la même remarque à l’égard de toute autre Misere que chaque Individu c’atira, au lieu de celle qu’il avoit d’abord, mais je ne déterminerai pas si cela venoit de ce que tous les maux qui nous arrivent sont en quelque maniere proportionnez à notre état & à nos forces, ou de ce que la Coûtume nous les rend plus suportablès.

Quoi qu’il en foit, je ne pûs m’empêcher d’avoir prié de ce pauvre Gentilhomme qui étoit venu chargé d’une Bosse, & qui se retira son droit & bien tourné avec une pierre dans la Vessie comme aussi de l’autre qui avoit fait de beau troc avec lui, & qui honreux de ce nouveau Paquet n’ofoit regarder une troupe de Dames qui l’avoient admiré autrefois.

Je ne dois pas oublier ma propre’ Avanture. Mon Ami au long visage n’eut pas plutôt pris mon court Minois, qu’il fit la figure du monde la plus grotesque. Après l’avoir un peu consideré, il n’y eut pas moïen de nie retenir : j’éclatai de rire à son nez, & [440] je le déconcertai, tout serieux qu’il étoit. Sensible à ce ridicule, il me parut avoir honre de son troc : Pour moi, je n’eus pas grand sujet d’être content du mien ; puis qu’au lieu de me toucher le front, je portai le doigt sur ma lévre superieure. D’ailleurs, mon Nez ètoit si long, qu’en passant la main sur le visage, pour grater quelque autre endroit, je lui donnai deux ou trois rudes coups. Je vis auprès de moi deux Messieurs qui avoient fait un troc aussi ridicule d’une paire de grosses Jambes courtes & tortues avec deux longues Jambes de fuseau maigres & décharnées. On auroit dit à les voir que l’un d’eux ètoit monté sur des Echasses, & qu’il ètoit si élevé dans les airs au-dessus de sa hauteur ordinaire, que la tête lui en tournoit ; pendant que l’autre faisoit des Cercles & qu’il avoit de la peine à marcher droit sur ses Colomnes torses. A la vûe de celui-ci, qui me parat d’une humeur en jouée, je tirai une Ligne avec ma Canne, que je fichai en terre, & je lui voulus parier une Bouteille de Vin que, dans l’espace d’un quart d’heure, il n’arriveroit pas jusques à ma Canne, à marcher toûjours sur cette Ligne.

Enfin tout l’Amas des Calamitez humaines fut distribué entre les deux Sexes, qui donnoient un fort triste spectacle, à mesure qu’ils se promenoient d’un côté & d’autre, & qu’ils chanceloient sous le poids de leurs divers Fardeaux. Toute la Plaine retentit de murmures, de soupirs & de lamenta-[441]tions ; jusqu’à ce que Jupiter, ému de compassion envers eux, permit de nouveau à chacun de quiter son Fardeau, & de reprendre celui qu’il avoit d’abord. Ils y donnerent tous les mains avec beaucoup de plaisir, & le Phantôme, qui les avoir entraînez dans cette erreur grossiere, eut ordre de se retirer. Une Déesse, dont la démarche étoit ferme & grave, l’air sérieux, mais gai, fut envoïée à sa place. De tems en tems elle tournoit les yeux vers le Ciel, & les fixoit sur Jupiter. D’ailleurs, elle se nommoit la Patience. Dès qu’elle se fut mise auprès du Mont des Calamitez, je remarquai, avec admiration, que leur volume diminua à un tel point, qu’il ne parut pas d’un tiers si gros qu’il l’étoir auparvante. Ensuite elle rendit à chacun son premier Fardeau, & leur enseigna de quelle maniere ils devoient s’y prendre pour endiminuer le poids, ou du moins le faite devenir plus suportable. Alors ils se retirerent, fort contens de ce que leur choix à l’égard des Maux de cette vie n’avoit pas eu lieu, & de ce que la distribution en étoit laissée à la Providence. ◀Allegorie ◀Traum ◀Livello 3

Outre les bonnes Moralitez qu’on peut tirer de cette Vision, j’ai apris par là moi-même à ne murmurer jamais de mes infortunes, à n’envier pas non plus le bonheur d’autrui ; puis qu’il est impossible de juger sainement des soufrances d’un autre. C’est pourquoi j’ai résolu de ne mépriser jamais les plaintes de mes semblables, mais d’avoir [442] pour eux des sentimens d’humanité & de compassion. ◀Livello 2 ◀Livello 1