Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "LXVI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\066 (1723), S. 414-418, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1458 [aufgerufen am: ].


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LXVI. Discours

Zitat/Motto► Suspendit pictâ vultum, mentémque tabellâ.

Hor. L. II. Epist. I. 97.

Sa passion dominante est pour les Ouvrages de Peinture. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Les Peintres Anglois l’emportent surtout les autres à l’égard des Portraits. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mr. le Spectateur,

« Puis que l’Académie de Peinture, qu’on vient d’établir à Londres, vous a fait, & s’est fait à elle-même l’honeur de vous choisir pour un de ses Directeurs, cet Art, aussi noble qu’aimable, auquel vous deviez déja vos regards en qualité de Spectateur, s’est aquis un nouveau droit sur vous, & vous paroissez doublement engagé à prendre soin de ses intérêts.

L’honneur de notre Patrie n’est pas moins interessé dans ce que je vais dire : Nous avons (& peut-être que les autres Nations l’ont de même que nous) une fausse Humilité Nationale, aussi bien qu’un Orgueuil National; & quoi que [415] nous nous vantions de surpasser tout le monde en des choses où les autres excellent sur nous, il y en a quelques-unes où nous attribuons aux Etrangers une supériorité que nous possedons nous-mêmes. C’est ce qui arrive en particulier dans l’Art de faire des Portraits, ou de représenter les Visages au naturel.

La Peinture est un Art d’une si vaste étendue, qu’il n’y a pas un seul Homme vivant qui le possede dans toutes ses parties ; il sufit que les uns réussissent à peindre des Visages, à représenter les autres l’Histoire, où les Batailles, ou les Païsages, ou les Tempêtes, ou les Fruits, ou les Fleurs, ou les Grotesques, ou les Escarmouches, &c. Bien plus, jamais Homme n’a excellé dans toutes les branches de chacun de ces Arts, ainsi que je prens la liberté de nommer chacune de ces différentes espéces.

D’ailleurs, comme un Homme peut être habile à représenter un Païsage, quoi qu’il ne réussisse guére bien à peindre un Visage, ou une Histoire; & ainsi du reste; de même une Nation peut exceller dans quelque genre de Peinture, quoi-que les autres soient cultivez plus heureusement sous quelque autre Climat.

L’Italie peut avoir la préférence sur toutes les autres Nations pour l’Histoire ; la Hollande pour les Grotesques, aussi-bien que pour l’exactitude & la finesse de l’ouvrage; la France pour les Pièces gaies, [416] gentilles & folâtres ; & l’Angleterre pour les Portraits: Mais vouloir attribuer l’honeur de toutes ces sortes de Peinture à l’une ou à l’autre de ces Nations sous ombre qu’elle excelle dans quelqu’une de ces parties, c’est ajuger le prix de la Poësie Héroïque, Dramatique, Lyrique ou Burlesque à celui qui réussit dans quelqu’un de ces genres-là.

Il est raisonnable de suposer qu’un Art doit atteindre à sa plus haute perfection là où se trouvent les plus grands Génies, où il y a le plus de secours & d’encouragement. Examinons sur ce pied-là notre Nation à l’égard de portraits. Il n’y a point de Gens au Monde qui se plaisent tant que les Anglois à voir leur figure peinte, ou celle de leurs Parens ou de leurs Amis; soit que cela vienne de leur bonté naturelle, ou de l’inclination qu’ils ont pur la Peinture, & de ce qu’ils ne sont pas encouragez à estimer les Tableaux religieux, dont la pureté de notre Culte n’admet pas le libre usage, ou de quelque autre cause que l’on voudra. Les secours que nous avons ne le cédent poins à ceux de toute autre Nation, ou plûtôt ils les surpassent; du moins ce que les Statuës & les Bas-reliefs antiques, dont l’Italie joüit, sont pour les Peintres en Histoire, les beaux Visages, dont tout l’Univers reconnoit que l’Angleterre abonde, le sont pour ceux que s’attachent aux Portraits: D’ailleurs, nous avons un [417] plus grand nombre de ces sortes d’Ouvrages des plus habiles Maîtres dans ce dernier genre, que n’en possede aucune autre Nation, & nous n’en manquons pas de ceux qui ont excellé dans toutes les autres Parties de la Peinture. Pour ce qui est de l’encouragement, les richesses & la générosité de la Nation Angloise le poussent si loin, que les Artistes n’ont aucun sujet de s’en plaindre.

Aussi n’y a-t-il en effet aucun Païs au Monde, où l’on réussisse si bien dans les Portraits qu’en Angleterre : Je ne sai si vous avez eu occasion de le remarquer; mais je l’ai observé moi-même, & je me crois Juge assez compétent à cet égard. J’ai vû ce qui se fait ailleurs, & je puis vous assûrer que l’honneur de cette branche de la Peinture nous est dû avec justice. Pour la confirmation de cette vérité, j’en apelle au témoignage de tous les Connoisseurs. Si quelques Etrangers nous ont souvent, ou presque toûjours, surpassez là-dessus, on doit l’attribuer aux avantages qu’ils ont trouvé ici, joints à leur industrie & à leur capacité naturelle, mais- il n’y a point d’autre Nation qui s’y soit jamais distinguée d’une maniere à pouvoir servir de fondement à cet Eloge. D’un autre côté, on n’a vû, parmi nous, ni François ni Italien, malgré tous nos préjugez en leur faveur, qui ait joüi longtems de la réputation d’exceller à faire des Portraits.

[418] C’est un honneur qui est dû, il y a près d’un siècle, à notre seule Patrie ; de sorte qu’au lieu de courir en Italie, ou quelque autre part, ceux qui se destinent à faire des Portraits devroient s’y apliquer en Angleterre. C’est là où ils doivent se rendre de Hollande, de France, d’Italie, d’Allemagne &c. comme celui qui veut s’adonner à toute autre sorte de Peinture doit l’exercer dans les Lieux où elle est arrivée à sa plus haute perfection. On dit que la Bienheureuse Vierge descendit du Ciel & se présenta devant S. LUC, afin qu’il la tirât au naturel : J’ose avancer que, si l’envie lui prenoit d’avoir un autre de ses Portraits, elle viendroit en Angleterre ; & je ne doute pas que le Chevalier1 Godefroi Kneller, qui est aujourd’hui le Président de votre Academie, ne s’en aquitât mieux eu égard aux progrès qu’il a faits depuis son arrivée dans ce Roïaume, qu’aucun Etranger qu’il y ait au Monde. Je suis avec tout le respect imaginable, &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Il est Allemand, nativ de Lubeck, & il passa en Angleterre ver la fin du regne de CHARLES II.