Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "XXXIX. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\039 (1723), pp. 235-239, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1428 [consultato il: ].


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XXXIX. Discours

Citazione/Motto► Lectorem delectando, paritérque monendo ;
Hic meret æera liber Sofiis ; hic & mare transit ;
Et longum noto Scriptori prorogat ævum.

Hor. A. P. v. 344

Un Livre agréable & instructif est toujours bien reçu, il est entouré d’acheteurs chez les Sofies, il passe les Mers & fait à son Auteur une réputation qui s’étend loin dans la posterité. ◀Citazione/Motto

Metatestualità► L’usage de la Fable est le meilleur moïen qu’il y ait, pour donner des Avis & des Instructions aux autres, sans qu’ils les prennent en mauvaise part. ◀Metatestualità

Livello 2► Il n’y a rien que nous recevions avec plus de répugnance que les Avis. Celui qui nous les donne nous paroit choquer notre Discernement, & nous traiter comme des Enfans ou des Imbécilles. Nous prenons l’Instruction pour une Censure tacite, & le Zèle qu’on nous témoigne en cette occasion pour une démarche présomptueuse ou impertinente. Il faut avouer que celui qui nous donne ses avis exerce, à cet égard, quelque superiorité sur nous, & qu’il trouve, lors qu’il vient à nous comparer avec lui-même, que nous manquons ou de conduite ou de bon sens. C’est pour cela qu’on ne voit rien de si difficile que l’art de rendre ses avis agréables, & que tous les Auteurs, anciens & modernes, se sont distinguez les uns des autres, suivant qu’ils ont excellé [236] dans cet Art. Que n’a-t-on pas mis en usage pour adoucir l’amertume de cette Potion ? Les uns nous insinuent leurs Préceptes dans les termes les mieux choisis ; les autres y emploient la cadence des Vers la plus harmonieuse, les Pointes d’Esprit, les Maximes, les Sentences & les Proverbes.

Mais, entre toutes les diférentes manieres de communiquer ses avis, je trouve que la plus délicate, & celle qui plaît davantage à tout le monde, est la Fable, sous quelque forme qu’elle paroisse. En effet, si l’on examine de près cette voie d’instruire ou de corriger, on verra qu’elle surpasse toutes les autres, parce qu’elle est moins choquante, & moins exposée aux soupçons que je viens de marquer.

Nous en tomberons d’accord, si l’on observe, en premier lieu, que, dans la lecture d’une Fable, l’Ecrivain nous laisse croire que nous sommes nos propres Conseillers. Nous le lisons pour l’amour des jolis Contes qu’il nous fait, & nous regardons ses Préceptes comme des conséquences que nous en tirons nous-mêmes, plûtôt que comme des Instructions qu’il nous donne. La Morale qu’il y a s’insinue imperceptiblement ; nous y sommes enseignez, & nous devenons plus sages & meilleurs sans y prendre garde. En un mot, on est bien leurté par cette méthode, qu’on croit être son Directeur, pendant qu’on suit les lumieres d’un autre, & qu’ainsi l’on n’aperçoit pas ce qu’il y a de plus desagreable dans les Avis qu’on reçoit.

[237] En deuxiéme lieu, si l’on réfléchit sur la Nature Humaine, on verra que l’Esprit n’est jamais si content, que lors qu’il s’exerce d’une certaine maniere qui lui donne quelque idée de sa capacité & de ses perfections. Cet orgueil & ce desir ambitieux, qui est naturel à l’Ame, trouve bien son compte dans la lecture d’une Fable ; parce que, dans ces sortes de Piéces, un Lecteur fait, pour ainsi dire, la moitié de l’ouvrage ; Chaque chose lui paroit être une de ses découvertes ; il y est toûjours occupé à faire l’aplication des Caractéres & des Circonstances, & l’on peut soutenir à cet égard qu’il lit & qu’il compose en même tems. Il ne faut donc pas s’étonner qu’en pareil cas, lors que l’Esprit est ainsi plein de lui-même, & charmé de ses propres découvertes, il se plaise beaucoup à la lecture de ce qui lui en fournit l’occasion. De là vient que 1 l’Absalon & Achitophel a été un des Poëmes les plus populaires qui ait jamais paru en Anglois. Il est vrai que la Poësie en est très-belle ; mais le fût-elle encore davantage, il n’auroit pas eu le même succès, si le Plan ne donnoit occasion au Lecteur d’excercer son propre génie.

Cette voie indirecte de donner des avis est si innocente, que les Hommes les plus sages de l’Antiquité, comme on le peut voir dans l’Histoire, ont souvent emploïé la Fable pour donner quelque conseil à leurs Monarques. Chacun peut s’en rapeller di-[238]vers Exemples ; mais il y en a un fort joli dans un Conte Persan, que je n’estime pas moins pour cette petite extravagance Orientale qui s’y trouve mêlée.

Fabel► L’Auteur nous dit que le Sultan Mahmoud, par ses guerres continuelles au dehors, & sa tyrannie au-dedans, avoit presque dépeuplé ses Etats, oú l’on ne voïoit que ruine & misere. Son Visir, (soit que ce fût un Bourru ou un Enthousiaste, ce que l’Ecrivain ne marque pas :) prétendoit avoir apris d’un certain Dervis à entendre le langage des Oiseaux : en sorte qu’il n’y en avoit aucun qui pût ouvrir le bec, sans que le Visir entendît d’abord ce qu’il vouloit dire. Un soir que l’Empereur & lui revenoient de la Chasse, ils virent deux Hiboux perchez sur un Arbre qu’il y avoit auprès d’une vieille muraille, qui s’élevoit au milieu d’un grand amas de ruïnes. Le Sultan se mit à dire là-dessus, Je voudrais bien savoir ce que ces deux Hiboux se disent un à l’autre ; prêtez bien l‘oreille à leur discours, & rendez-m’en un fidéle compte. Le Visir s’aprocha donc de l’Arbre, avec un air fort atentif, & à son retour il dit au Sultan, Sire j’ai entendu une partie de leur conversation ; mais je n’ose vous découvrir sur quoi elle rouloit. Le Sultan ne voulut pas se païer de cette réponse, & l’obligea de lui repéter mot pour mot tout ce que les Hiboux avoient dit. Puis que vous me l’ordonnez, reprit alors le Visir, vous saurez, que l’un de ces Hiboux a un Fils & l’autre une Fille, qu’ils parloient de les marier ensemble, & que le Pere du [239] Fils disoit au Pere de la Fille, Mon Frere, je consens à ce Mariage, pourvû que vous donniez à votre Fille cinquante Villages ruinez pour sa Dot. Là-dessus le Pere de la Fille lui a repliqué, Au lieu de cinquante, je lui en donnerai cinq cens, si vous voulez. Qu’il plaise à Dieu d’accorder une longue vie au Sultan Mahmoud ! Pendant qu’il regnera sur nous, nous ne manquerons jamais de Villages ruinez. ◀Eteroritratto

L’Histoire ajoute que le Sultan fut si touché de cette Fable, qu’il rebâtit les Villes & les Bourgs qu’on avoit détruit, & que depuis ce tems-là il eut toûjours égard au bien de son Peuple.

Ceci me rappelle dans l’esprit un tour de Magie naturelle le plus impertinent que l’on puisse concevoir, quoi qu’il nous soit enseigné par un Philosophe aussi célébre que De’Mocrite, je veux dire que, si l’on fait un mélange du sang de certains Oiseaux, qu’il nomme, il en vient un Serpent, donc la chair est d’une vertu si merveilleuse, que tous ceux qui en mangent deviennent experts dans le langage des Oiseaux, & entendent tout ce qu’ils se disent les uns aux autres. Je laisse à décider à des Philosophes plus habiles que moi, si le Dervis, dont il est parlé ci-dessus, n’auroit pas mangé de la cher d’un tel Serpent. ◀Livello 2

O. ◀Livello 1

1Le fameux Dryden en est l’Auteur.