Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "XXXII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\032 (1723), pp. 191-197, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1421 [consultato il: ].


Livello 1►

XXXII. Discours

Citazione/Motto► 1 Όντός έστι γαλεώτης γέϱων.
Menand. Fragm. ex Eunucho.

Le Viellard est aussi couvert de taches qu’un petit Lézard. ◀Citazione/Motto

Metatestualità► Caractere d’un Géneral Anglois, d’un Ministre d’Etat Portugais, & du Pape Leon x. ◀Metatestualità

Livello 2► Une faveur accordée à propos fait presque autant d’honneur à celui qui [192] l’accorde qu’à celui qui le reçoit. Il est vrai que les éloges, qu’on donne au Patron, l’emportent d’ordinaire sur ceux de l’autre, parce qu’il est toûjours environné d’une foule d’indignes Prétendans, & qu’il ne & trouve guéres de Personnes de mérite, envers lesquels il puisse exercer son humeur généreuse & bienfaisante. La principale qualité d’un Homme qui est en charge & qui gouverne les autres est la Justice. Je me souviens d’avoir entendu dire à un vieux Gentilhomme, qui m’entretenoit de nos Guerres civiles, qu’il y avoir un Général, qui, avec cette seule qualité, sans avoir aucun autre talent qui le distinguât du Commun, étoit si chéri & si respecté, que tous les Officiers le prenoient pour l’Arbitre de leurs diférens ; qu’ils renonçoient à toutes leurs animositez, aussitôt qu’il leur ordonnoit d’être bons Amis ; & qu’ils se soumetoient, sans répugnance, à ses décisions, fût ce au dam de la Partie lezée, sans attendre que le Conseil de guerre en jugeât. Il avoit pour Maxime de garder une Liste exacte de leurs Commissions, de congédier du Service tous ceux qui s’en aquitoient mal, & d’avancer les autres suivant l’ordre du tems, ou leur ancienneté. Ses Amis particuliers s’attachoient à lui sans aucune vûe d’intérêt, puis que cette liaison ne l’engageoit point à les préferer, quoi qu’elle servît à leur donner de la réputation. De cette maniere, un coup d’œuil favorable, un salut ; un sourire, ou s’il tendoit la main [193] à quelqu’un, tout cela étoit aussi-bien reçu que ce que des Ames vulgaires auroient trouvé plus solide. Les affaires s’expedioient fort vite chez lui, & comme il n’avoit qu’à rendre justice à chacun, il n’étoit jamais fatigué de la requête importune d’un Client assidu, qui demandât un Emploi, destiné à un autre quoi qu’absent. Lors qu’il y avoit quelque Officier d’un mérite extraordinaire, il prioit le Roi de l’emploïer à la Cour, ou quelque autre part, jusqu’à ce qu’il y eut une Place vacante à l’Armée, où il pût l’élever à son tour. Il avoit d’ailleurs un secret merveilleux pour se délivrer de ceux qui n’étoient bons qu’à faire alte, comme il s’exprimoit. Il mettoit dans ce rang-là tous ceux, qui contens de n’avoir aucun Vice à se reprocher, n’avoient point d’ardeur pour la belle Gloire. Il les adressoit au Roi, qui leur donnoit des Emplois, où la diligence & la bonne foi les plus communes sufisoient pour s’aquirer de leur devoir. S’il en venoit à une Bataille, il n’y avoit point d’endroit foible dans le Corps où il se trouvoit, puisque tous les Soldats avoient autant de soin de sa Personne, & autant d’honeur à perdre que lui-même Chaque Officier pouvoit répondre de ce qui se passoit là où il étoit, & la présence du Général n’étoit jamais nécessaire qu’à l’endroit où il s’étoit d’abord posté, à moins qu’il ne survint quelque accident imprévû par les éforts extraordinaires de l’Ennemi : quoi qu’il n’arrivât jamais par la faute de [194] ses Troupes. Il est certain que le desordre augmente dans le Monde à proportion qu’il y a des Personnes indignes qui occupent les Emplois.

En effet, on peut dire que la plûpart des maux qui arrivent à la Société viennent de ce que les Grands distribuent leurs faveurs sans aucun discernement, plutôt par caprice, que par raison. Tout ce que les Personnes modestes & vertueuses peuvent faire, pour obtenir des choses qui sont d’une absolue necessité pour le service du Public, c’est de trouver le foible de quelque Grand, & de s’y accommoder. Sous le regne de Don Sebastien, Roi de Portugal, ou bientôt après, le premier Ministre n’admetoit personne qui n’eût l’air d’une profonde sagesse & une gravité tout extraordinaire. Pour donner des marques plus sensibles de l’une & de l’autre, la manie alloit si loin à cet égard, que tous les Courtisans, qui se rendoient à son lever, devoient être munis d’une paire de Lunettes sur le nez, attachées avec un ruban noir autour de la tête, & qu’aucun n’y étoit admis sans cette parure. Un Officier, qui servoit dans l’Artillerie, honête Homme, mais un peu brusque & qui ne connoissoit pas l’air du bureau, ne put jamais obtenir audience, ni même l’entrée du Logis, jusqu’à ce qu’ennuïé de tous les refus du Portier, il s’avisa de paroitre en Habit fort obscur, avec un grand serieux & deux paires de Lunettes sur le nez. Alors toutes les portes s’ouvrirent, & il fut con-[195]duit, en grande cérémonie, d’une Chambre à l’autre jusques au Cabinet du Ministre d’Etat. Arrivé en sa présence, il lui dit qu’il étoit un tel Officier de l’Artillerie, qu’il n’avoit aucun mauvais dessein dans le personnage qu’il jouoit, & qu’il avoit pris cet expedient pour l’avertir qu’on avoit besoin de Brouettes & de Pioches. Le tour ne déplut pas au Ministre, qui en sourit du bout des lévres, & l’honête Officier fut reconduit hors de la Maison avec le même Cérémoniel.

Le Pape Leon X. aimoit sur toutes choses à voir des Fous, des Bizarres, des Sots & des Boufons, quoi que d’ailleurs il eût du bon sens & un goût exquis pour les belles Lettres. Je ne sai si c’étoit par un principe de vanité qu’il se plaisoit avec des Hommes d’un génie inférieur au sien, ou par quelque autre motif ; mais il poussoit la marote si loin à cet égard, que tout son plaisir consistoit à trouver de nouveaux Fous, à les mettre en jeu, & à faire éclater tout leur ridicule. Cependant un Prêtre, qui étoit de ses anciens Amis, vêtu d’une maniere décente & conforme à son état, ne put jamais obtenir la permission de le voir, jusqu’à ce que réduit à sortir de Rome, il y retourna, quelque tems après, dans un Equipage si grotesque, soit à l’égard de ses propres habits, ou de ceux de ses Domestiques, que tous les Courtisans se disputoient à qui auroit le bonheur de l’introduire auprès de Sa Sainteté. Le Pa-[196]pe lui-même se flatoit, à l’ouïe de sa venue, d’un plaisir d’autant plus doux, que ce nouveau Bizarre prétendoit avoir des choses de la derniere importance à lui communiquer, & qu’il ne pouvoit revéler qu’à lui seul. Il n’y avoit rien qu’on pût refuser à un Homme de cette trempe ; mais dès qu’ils furent ensemble, il se découvrit & lui parla en ces termes :

Livello 3► « Ne soïez pas surpris, très-saint Père, de ce qu’au lieu d’un Sot & d’un Ridicule, dont vous comptiez de vous moquer, vous voïcz votre ancien Ami, qui a trouvé cet expëdient pour vous aborder & vous avertir de votre propre Folie. Y a-t-il rien qui puisse mieux vous convaincre de la maniere indigne dont vous traitez le Genre Humain, que cet embarras même auquel j’ai été réduit pour vous entretenir? C’est un degré de Folie que de se plaire à la voir dans les autres, & c’est la plus grande de toutes les insolences que de se réjouir des malheurs attachez à la Nature Humaine. C’est une Humilité criminelle, dans une Personne aussi habile que Votre Sainteté, de croire que vous ne sauriez primer que dans la compagnie des petits Esprits, des Bourrus, des Sots & des Boufons. Si Votre Sainteté veut se divertir en Homme raisonnable, il s’en ofre une belle occasion ; vous n’avez qu’à vous débarrasser de tous ces Impertinens que vous avez favorisez jusques-ici, les dépouiller de toutes les [197] richesses & de tous les honeurs, dont vous les avez comblez, & les distribuer aux Humbles, aux Vertueux & aux Débonnaires. Si elle n’est pas sensible aux intérêts de la Religion & de la Vertu, je la suplie, avec tout cela, de prendre garde que, pour sa propre sûreté, il n’est pas de la prudence de pousser le badinage si loin. Quand on voit le Pape de si belle humeur, il est à craindre que le Peuple ne se moque enfin de plusieurs choses, qu’il avoit toujours regardées avec une extrême vénération. S’ils s’accoûtument une fois à rire de nos Cérémonies, ils traiteront de bagatelles tout ce qui se passe passe <sic> lors que Votre Sainteté célébre la Messe in Pontificalibus, qu’elle prend tantôt un Bonnet, & tantôt un autre, à la lecture de certains mots, qu’elle change de Pantoufles, qu’on lui aporte son Bâton, au milieu d’une Priere, & qu’on lui ôte une Chasuble pour le revêtir d’une autre. Comptez, saint Pere, que, cela posé, on ne croira pas à l’avenir qu’une Tête en soit plus sage pour être chauve, & que les Ignorans eux-mêmes diront que l’action d’aller nud-piez ne sert de rien pour gagner le Paradis. Le Bonnet rouge & le Capuce risquent de tomber dans la même disgrace ; & le Vulgaire nous soutiendra que nous n’avons point d’autorité sur eux, si elle ne doit sa force à nos preuves & à la sainteté de nos mœurs. » ◀Livello 3 ◀Livello 2

T. ◀Livello 1

1Voyez p. 70. de l’Edition de Mr. Le Clerc à Amsterdam 1709.