Le Spectateur ou le Socrate moderne: XXVII. Discours

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Nivel 1

XXVII. Discours

Cita/Lema

—— Βαθυῤῥείταο μέγα σθένος Ὠκεανοῖο ;

Cita/Lema

Hom. Iliad. φ V. 195.
La violence des vagues de l’Ocean profond.

Metatextualidad

Sur le Grandeur, qui est une des sources des Plaisirs de l’Imagination.

Nivel 2

Nivel 3

Carta/Carta al director

Monsieur, « A la lecture de votre 1Essai sur les Plaisirs de l’Imagination, j’ai vû que la Grandeur est une des trois sources que vous en alléguez. C’est ce qui m’a découvert la raison pourquoi, de tous les Objets qui me sont tombez sous les yeux, il n’y en a point qui frape tant mon Imagination que la vûe de la Mer ou de l’Ocean. Je ne saurois voir le mouvement de ce prodigieux amas d’eaux, même dans un Calme, sans un plaisir accompagné de surprise ; mais lors qu’elles sont agitées par une Tempête, & que l’Horison n’offre de tous côtez que des flots écumans & des Montagnes liquides, je ne saurois décrire l’agréable horreur que cet Objet excite dans mon Esprit. L’Ocean agité est, si je ne me trompe, le plus grand Objet, qu’un Homme, qui s’y trouve dessus, puisse voir en mouvement, & qui, par une suite nécessaire, donne à son Imagination le plaisir le plus relevé qui puisse naître de la grandeur, j’avoue qu’il m’est impossible de regarder cette vaste étendue de matiere fluide, sans penser à la main qui l’a versée, & qui a creusé des abîmes capables de la recevoir. Un tel Objet me fait venir dans l’Esprit l’idée d’un Etre tout puissant, & me prouve son existence d’une maniere, aussi convaïncante qu’une Démonstration métaphysique. L’Imagination vient au secours de l’Entendement, & par la grandeur de l’Objet sensible, elle y produit l’idée d’un Etre qui n’est renferme ni par le Tems ni par l’Espace. Plusieurs Voyages, que j’ai faits par Mer, m’ont exposé à bien des Tempêtes, qui m’ont souvent rapellé dans la mémoire les Descriptions que les anciens Poëtes en donnent. Longin aprouve sur tout une de ces Descriptions qui se trouve dans Homere, parce que le Poëte ne s’y est pas amusé à certaines petites circonstances, que des Auteurs d’un génie inférieur, qu’il nomme, avoient relevées en pareil cas, & qu’il y a ramassé toutes celles qui sont les plus propres à épouvanter l’Imagination, & qui arrivent aussi dans le fort d’une Tempête. C’est pour cela même que je préfere la Description, que le Psalmiste nous a donnée, d’un Vaisseau batu de l’Orage, à toute autre, que j’aie lû de ma vie.

Ejemplo

Cita/Lema

2Ceux qui descendent, dit-il, sur Mer dans les Navires, & qui travaillent au milieu des grandes eaux, ont vû les œuvres du Seigneur & ses merveilles dans la profondeur des abîmes. Il a commandé, & aussi-tôt il s’est levé un Vent qui a amené la tempête ; & les flots de la Mer si sont élevez. Ils montoient jusqu’au Ciel, & descendoient jusqu’au fond des abîmes : leur ame tomboit en défaillance à la vue de tant de maux. Ils étoient troublez & agitez comme un Homme qui est yvre ; & leur prudence étoit toute renversée. Ils criérent au Seigneur du milieu de leur afliction, & il les tira de l’extrémité où ils se trouvoient. Il changea cette tempête en un Vent doux ; & les flots de la Mer se calmerent. Ils se réjouirent de ce que ses flots s’étoient calmez ; & il les conduisit jusqu’au Port où ils vouloient arriver.
Je ne saurois m’empêcher de dire à cette occasion que le Système du Psalmiste est bien plus consolant & plus raisonnable que celui du Paganisme, qui se trouve dans Virgile & les autres Poëtes, où une de leurs Divinitez excite un Orage, qu’une autre vient calmer. Si nous n’avions égard qu’un sublime de cette Piéce, qu’elle idée plus noble & plus relevée peut-on se former de l’Etre suprême, qui confond & qui démêle ainsi les Elémens, qui trouble & qui calme ainsi la Nature ? Les grands Peintres ne s’amusent pas seulement aux Païsages des Jardins, des Bois & des Prairies ; mais ils emploient souvent leurs pinceaux à nous tracer des Tempêtes & la Mer agitée : Je voudrois que vous suivissiez leur Exemple. Si ce leger Craïon peut trouver place dans vos Ecrits, je l’accompagnerai de la nouvelle Traduction en Vers du Pseaume, que j’ai déja cité, ou du moins d’une partie, c’est-à-dire depuis le Verset 23. jusques au 36. inclusivement. »

Cita/Lema

3Il en est qui l’exposent Sur les flots inconstans ;
Qui dans leurs projets osent
Braver l’Onde & les Vents. C’est alors qu’au milieu Des vagues périlleuses,
Ils peuvent voir de Dieu,
Les Oeuvres merveilleuses.
S’il appelle l’Orage,
Il vient, trouble les airs ;
Son indomptable rage
Bouleverse les Mers.
Il les éleve en monts ;
Jusqu’au Ciel élancée
L’Onde aux gouffres profonds
Tombe plus courroucée.
L’on tourne ; l’on chancelle,
Comme on fait dans le vin ;
La peur devient mortelle,
L’art du Pilote est vain.
Ces pauvres malheureux,
Prêts de périr, s’écrient,
Dieu répond à leurs vœux,
Aussi-tôt qu’ils le prient.
Il parle à la Tempête,
La tanse, & d’un seul mot
La fait taire & l’arrête,
Et rend le calme au flot.
Sur leur front rassuré
L’Allegresse vient luire ;
Jusqu’au port désiré,
Dieu daigne les conduire.
Que jamais ils n’oublient
De si rares bienfaits ;
Qu’en tous lieux ils publient
La gloire de ses faits.
Qu’ardens à célébrer
Ses bontez nompareilles,
Ils fassent admirer
Aux plus grands ses merveilles :
Sa main tarit la source
Des plus profondes eaux,
Et séche dans leur course
Les rapides ruisseaux.
Il punit les méchans ;
Leurs riantes vallées,
Et leurs fertiles champs
Sont terres désolées.
Des ruisseaux, des rivieres,
Sa main conduit le cours ;
Les deserts, les bruïeres
Reçoivent leur secours.
C’est pour des indigens,
Qu’il rend ces lieux fertiles,
Et leurs bras diligens
Y bâtissent des Villes.
O.

1Voyez Tome iv. V. 247 &c.

2Pseau. cvii. dans la Version ordinaire des Réformez, & cvi. dans celle de Mr. de Saci, que l’on a suivie,

3Voyez Essai d’une nouvelle Traduction des Pseaumes en Vers. Par Mr. Terond. Impr. à Amsterdam en 1719.