Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\012 (1723), pp. 74-81, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1401 [consultado el: ].


Nivel 1►

XII. Discours

Cita/Lema► Et vera incessu patuit Dea.
Vir. Ӕneid i. 409.

Sa démarche la fit reconnoître pour une véritable Déesse. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Desavantages, que l’on peut tirer de la danse bien réglée. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Relato general► Lorsqu’Enée, le Héros de Virgile, est égaré dans les Bois, & qu’il ne connoit point du tout la Terre, où il vient d’aborder, une Dame, vêtue en Habit de Chasse, l’acoste, & lui demande, s’il a vû passer par-là une jeune Femme, mise à peu près comme elle ? Soit qu’elle poursuivit du Gibier, ou qu’elle s’occupât à quelque autre Exercice dans le Bois, à l’exemple des Chasseuses, le Héros lui répond, avec tout le respect dû à l’éclat de sa beauté, qu’il n’a point vu la Personne qu’elle cherche, mais qu’il la reconnoit pour une Déesse, & il la prie de vouloir servir de Guide à un Etranger. Dés qu’elle parut, son air manifesta qu’elle étoit quelque chose au dessus de la Nature Humaine ; mais, quoi qu’elle fût d’une exaction divine, le Poëte ne la fait connoitre pour to Déesse de la Beauté qu’après qu’elle a marché quelques pas. ◀Relato general En éfet, c’est alors que tous les charmes d’une Personne agréable se déploient dans toute leur étendue, que chaque membre & chaque trait se distingue d’une façon toute par-[75]ticulier. De là vient que je suis grand admirateur de la belle Danse. Comme l’Art imite la Nature, on peut dire que la Danse l’imite a l’égard de sa plus haute perfection, & lors qu’elle la plus charmante. Le but de la Danse tend à relever la Beauté ; & c’est aussi pour cela que toutes les Contortions & les Postures grotesques causent plûtôt de la peine qu’elles ne donnent du plaisir : Mais tout ce qui est excellent en soi-même est toujours exposé à la Contrefaction & à 1’Imposture. Si l’on voit, dans la Poësie, des Esprits lourds & laborieux qui s’occupent à fabriquer des Anagrammes & des Acrostiches, on trouve aussi de prétendus Danseurs, qui s’imaginent en savoir plus que tout le monde, parce qu’ils font des sauts extraordinaires. Ceux-ci mériteroient à peu près la même récompense que celui qui avoit aquis l’art de jetter un Grain de blé à travers le trou d’une Aiguille, & qui en reçut un plein Boisseau, afin qu’il eut dequoi se tenir en exercice. La manière donc on danse sur nos Théatres est très fautive à cet égard, & je ne conçois pas qu’on se flate de plaire aux Spectateurs par des Postures, qui les gêneroient eux-mêmes, s’ils les faisoient. Mr. Prince leur pourrait donner de meilleures leçons là-dessus, s’il étoit encouragé. Dans toutes les Danses, qu’il invente, il a toujours égard au Caractere de ceux qui les pratiquent. Il ne cherche pas à plaire par des tours inouïs, mais par des mouvemens conformes au gé-[76]nie de ceux qu’il représente. Il donne à des Païsans & à des Malôtrus des grâces qui s’accordent avec leur grossiereté, ou qu’ils prendroient eux-mêmes pour des grâces : En éfet, j’ai vû de ses Danses qui pourroient insinuer des idées goguenardes a des Poëtes Comiques. Elles ont plû au goût de certaines gens, qui sont incapables de connoître d’où vient leur excellence, par cela mêmes qu’elles suivent la Nature ; au lieu que les Contortions leurs déplaisent, sans qu’ils en puissent deviner la cause, par cela même qu’elles répugnent à la Nature.

Metatextualidad► Lors qu’on réflechit sur l’avantage inexprimable qu’il y a d’ateindre à quelque perfection dans cet Art, on ne peut que s’étonner de voir jusques à quel point on le néglige. La Lettre suivante a quelque chose de fort naturel là-dessus, & c’est pour cela que je la donne ici au Public. ◀Metatextualidad

Nivel 3► Carta/Carta al director► Mr. le Spectateur,

Relato general► « Je suis Veuf, & je n’ai qu’une Fille, qui, dès ses premières années, avoit beaucoup de penchant à folâtrer. Pour toute éducation, je ne pus lui donner d’abord qu’une espéce de Gouvernante, qui eut soin de veiller sur ses démarches, & de l’accompagner par tout. Obligé d’ailleurs à être souvent dehors pour mes affaires, j’apris de mes Voisins que notre Servante admettoit en mon absence les jeunes Valets du voisinage à se divertir dans la [77] Maison, pendant que ma Fills s’amusoit à badiner & a courir dans la Rue. Je la surpris même une fois, lors qu’elle avoit onze ans, occupée à jouer à la fossette avec de jeunes Garçons. Cela me fit résoudre à la mettre en Pension dans une bonne Ecole, & à lui associer une jeune Demoiselle fort sensée, dont je païai la Pension sur le même pié, pour lui servir de fidéle Compagne. Je ne m’informai d’elle que de tems en tems, & il me sufisoit d’aprendre qu’elle se portoit bien, & qu’elle étoit à l’abri des périls ausquels la Jeunesse est d’ordinaire exposée. Mais après bien des instances, je fus engagé en dernier lieu à me trouver à un de leurs Bals. Je ne saurois vous exprimer le trouble de mon cœur, lors que je vis ma Fille, qui avoit ateint sa quinziéme année, sortir de sa place pour danser : Je n’avois senti de ma vie une inquiétude pareille à la mienne, & je ne croi pas qu’elle eut pû aller plus loin, si j’eusse risqué de perdre tout ce que j’ai au monde. Cependant ma fille s’avança de l’air le plus agréable & le plus modeste que j’eusse jamais vû, & après avoir jetté sur moi un regard respectueux, comme si elle me craignoit plus que tout le reste de l’Assemblée, je lui fis un signe de la tête, qui parut la rassûrer. Alors ma Folâtre d’autrefois, devenue aujourd’hui une des plus gracieuses Personnes du beau Sexe, prit un air de majesté qu-[78]inspiroit le respect le plus soumis : Lors qu’elle se tourna vers moi, & qu’elle me vit ravi en extase ; il lui échapa le plus joli sourire du monde, & j’observai, dans tous ses mouvemens, qu’elle étoit charmée de voir son Pere satisfait. Vous pouvez vous représenter, Mr. le Spectateur, mieux que je ne saurois vous le dire, tous les diférens aspects d’une jeune Demoiselle qui danse, & qui étale toutes ses beautez, dans la vûe sur tout de plaire à celui qui l’a mise au monde. Non, je ne croi pas que l’Amant de ma Fille puisse jamais sentir la moitié du plaisir que je goûtai ce jour-là. Il ne me seroit jamais venu dans l’esprit qu’un Art, qui m’avoit toujours paru ridicule & méprisable en lui-même, eut pû élever ceux qui l’exercent à une si grande perfection. Il n’y a point de Méthode, a coup sûr, qui aproche de celle-ci, pour donner à de jeunes Filles un sentiment de ce qu’elles valent & de leur dignité, & je suis persuadé qu’il ne sauroit y en avoir aucune si abrégée pour communiquer cette valeur aux autres. Pour ces Danseuses, qui sont d’une gaieté insipide, ou d’une hardiesse folâtre, cela vient plutôt de leur mauvais naturel, que du défaut de l’Art. J’avouë que ma Fille a gagné mon estime par la manière dont elle danse, & que j’ai autant de consideration pour elle, que j’en aie eu pour sa Mère ; de qui elle a herité ces bonnes qualitez [79] sur son visage lors qu’elle dansoit. Il est certain, quoi que je le dise moi-même, que, dans un quart d’heure, elle fit paroitre les principes d’une Vierge modeste, d’une tendre Epouse, d’une genereuse Amie, d’une bonne Mere, & d’une Maitresse indulgente. Aussi n’oublierai-je rien pour lui procurer un Epoux qui soit digne d’elle. Vous m’avez ramené de mes préjugez, & j’admire avec vous un Art, sur lequel j’avois cru que vous badiniez1 , lors que vous en recommandiez la pratique. Je dois même donner un Bal jeudi prochain pour ma Fille, & s’il vous plaît de venir au Logis, vous la verrez danser, ou vous danserez vous-même avec elle, si vous voulez bien lui faire cet honneur. Je suis &c. ◀Relato general

2 Philotecne. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

Metatextualidad► Il y a déjà quelque tems que j’ai parlé d’un Traité que Mr. Weavers a écrit là-dessus, & qui doit être publié au premier jour, à ce que j’ai ouϊ dire. Ma Thèse y est mise dans toute son évidence, & je suis convaincu, après en avoir fait la lecture, que, que si cet Art étoit assujeti à certaines regles, ce seroit une voi méchanique d’inspirer tout doucement une bonne Education & de graver même la Vertu dans quelques Es-[80]prits, qui ne la recevroient pas si bien par aucune autre méthode. ◀Metatextualidad

Je défie tout Homme qui verroit danser Marianne, quelque penchant qu’il eût à la sensualité, d’avoir aucune pensée criminelle à son égard, & de n’être pas au contraire plein d’estime & de respect pour elle. Je fus la semaine dernière dans le Cabinet d’une Dame, où je vis une grande Poupée, qu’elle coife de cent manieres diférentes, pour montrer ce que la variété des ornemens est capable de produire sur le même Visage. La Danse produit un effet, qui n’est pas moins admirable, en la Personne de Marianne.

Retrato ajeno► Cloé est fort jolie, mais elle n’est guère moins sote. Elle a l’oreille très bonne, & la taille bien prise ; mais cette Innocente sourit si mal à propos, & cherche à plaire avec une afectation si ridicule, qu’on voit la Niaise depuis la tête jusqu’aux pieds lors qu’elle danse. ◀Retrato ajeno Car il faut que vous sachiez que, tout commun que cet Art paroit, jamais Homme n’a été bon Danseur, qu’il n’ait eu du bon Sens. Si cette Maxime est vraie, je laisse à mes Lecteurs à juger quelle idée ils doivent avoir de ces Impertinens qui voltigent, qui cabriolent, qui gambadent, qui pirouetent, qui font le saut de la Carpe & mille autres sauts périlleux, ou tours de souplesse, que divers Animaux peuvent mieux faire qu’un Homme, au lieu d’aprendre en perfection ce que la Figure Humaine seule est capable d’exécuter.

[81] On trouvera peut-être assez étrange qu’un Philosophe tel que moi, qui ne semble estimer que la Vertu, recommande, avec tant de soin, ce que les Gens les plus sensez traitent de bagatelle ; mais, avec le suport de ces Messieurs, je croi qu’ils n’ont pas bien examiné la chose, & que c’est pour cela même qu’ils la blâment. Je dois ajouter d’ailleurs, pour ma justification, que je tâche d’amener au service de l’Honeur & de la Vertu tout ce qu’il y a dans la Nature capable de nous procurer quelque plaisir innocent. Peut-être ne seroit-il pas difficile de prouver que le Vice tend par lui-même à détruire le Plaisir, & que la Vertu nous y conduit par elle-même. Si l’on se bornoit aux seuls Plaisirs reguliere dans la jouïsssance des Biens de ce monde, cette Vérité n’auroit pas besoin de preuves ; tous les Hommes la sentiroient, & chacun trouveroit qu’il y a une liaison intime entre tout ce qui est véritablement beau & digne de louange, depuis le sentiment le plus élevé de l’Ame jusques au geste le plus indiférent du Corps. ◀Nivel 2

T. ◀Nivel 1

1Voïez Tome i. Disc. Liv.

2Nom tiré du Grec, pour dire un Pere qui aime ses Enfans.