Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "VII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\007 (1723), pp. 38-47, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1396 [consultato il: ].


Livello 1►

VII. Discours

Citazione/Motto► Decipimur specie recti.
Hor. A. P. v. 25.
Nous prenons l’ombre pour le corps, & l’aparence du vrai pour le vrai même. ◀Citazione/Motto

Metatestualità► Reve sur les Illusions, que les Hommes se font. ◀Metatestualità

Livello 2► Nos Défauts & nos Egaremens nous sont sur si peu connus, que nous les prenons pour des marques de notre Mérite. C’est ce qui nous tranquilise au milieu de leurs sinistres effets, qui nous anime à les produire, à les redoubler & à nous en estimer davantage. De là vient qu’une infinité de Chimeres inconcevables, de Divertissemens ridicules & d’Actions extravagantes nous fournissent mille plaisirs, & nous exposent aux yeux des autres sous des couleurs, dont il nous plaît de nous glorifier nous-mêmes. Il est certain qu’il y a quelque chose de si amusant pour l’heure dans cet état de vanité & de satisfaction mal-fondée, que les plus sages ont choisi un Monde chimérique pour décrire ses charmes, & qu’ils l’ont nommé le Paradis des Fous.

Peut-être que ce dernier trait paroitra une fausse pensée à quelques-uns, & qu’il pour-[39]roit soufrir un autre tour que celui que j’ai en vûë ; mais je ne tâcherai pas ici de les ramener là-dessus, puis qu’il m’est arrivé en dernier lieu de tomber moi-même dans une Vision.

Livello 3► Traum► Allegorie► Il me sembla donc que je fus transporté sur une Montagne verdoïante, fleurie, & où l’on pouvoit escalader aisement. L’Erreur aux yeux louches, & l’Opinion vulgaire à plusieurs têtes, qui se mêloient de fortilege, & qui se faisoient aimer par leurs enchantemens, demeuroient au haut de cette Montagne, qui me parut fort large. Une infinité de Personnes se rendoient au-près d’elles par deux sentiers diférens. Quelques-uns, qui avoient l’air le plus hautain & le plus décisif, alloient tout droit à 1’Erreur, sans atendre aucun Guide ; d’autres, qui étoient d’un naturel plus doux, s’adressoient d’abord à l’Opinion vulgaire, qui, après les avoir étourdis de leurs éloges, les envoyoit à l’Erreur.

Lors que nous fumes arrivez au sommet de la Montagne, où l’Opinion habitoit, nous y vimes plusieurs Personnes qu’elle entretenoit, & qui s’y étoient rendues avans nous. Sa voix étoit agréable ; elle respiroit de bonnes odeurs, à mesure qu’elle parloit ; & il sembloit qu’elle eut une Langue pour chacun d’eux en particulier : Aussi-tôt ils s’imaginoient qu’elle faisoit leur éloge, & qu’elle leur promenoit un Paradis, pour servir de récompense à leur Mérite. C’est ce qui nous obligea de la suivre, jusqu’à ce [40] qu’elle nous introduisit dans ce bienheureux séjour. Nous remarquames d’ailleurs en chemin que tout le monde s’attribuoit de beaux talens, qu’ils se louoient eux-mêmes, ou les uns les autres, à cette occasion, & qu’ils blâmoient ceux qui n’en étoient pas à un si haut degré qu’eux.

Enfin nous aprochames d’un Berceau formé par des Arbres, dont les branches entrelacées les uns avec les autres faisoient un treillis épais. L’Erreur [...] à l’entrée dans un endroit que l’Art avoit un peu obscurci, étoit vêtue d’une Robe blanchâtre, pour se déguiser & mieux ressembler à la Verité. Comme celle-co est toûjours environnée d’une lumiere, que éclate aux yeux de ses Adorateurs, & qui leur sert à découvrir les beautez de la Nature ; de même l’autre s’ètoit munie d’une Baguette magique, pour l’imiter en quelque chose, & claire par des illusions. Après avoir levé sa Baguette, & murmuré quelques mots entre les dents, elle voulut nous régaler d’une Apparition glorieuse. Nous tournames d’abord les yeux vers l’endroit du Ciel qu’elle nous indiquoit, & nous y vimes un objet bleuâtre & délié qui s’éclaircit peu à peu, de même que les brouillars se dissipent en Eté sur le haut des Montagnes lors que le Soleil avance dans sa carriere, jusqu’à ce que le Palais de la Vanité parût à notre vûe.

Cet Edifice élevé sur des Nuages ondez, [41] qui lui servoient de fondement, nètoient soutenu par la Magie. Le chemin à travers lequel nous y montames étoit aussi varié que l’Arc-en-Ciel, & le Zéphir que soufloit autour de nous enchantoit les Sens. Les murailles de ce Palais n’étoient dorées qu’en apparence ; sa Voute formée en rond ressembloit à une de ces Vessies qui s’élevent sur l’eau, & ses Colomnes du plus bas rang, minces & legeres, étoient du bel Ordre corinthien.

Arrivez à la Porte, qui n’étoit point gardée, & fondez sur leur prétendu mérite, nos Voyageurs y entrerent, sans vouloir attendre que personne les conduisît. Nous trouvâmes dans la Salle divers Phantômes, qui, après avoir roulé d’un côté & d’autre, se joignent à ceux de la troupe, dont ils adoptoient les sentimens. Là parurent l’Honeur en décadence, qui n’avoit rien à produire de tous les Exploits de ses Ancêtres qu’un vieux Ecusson ; l’Ostentation, qui n’ouvroit la bouche que pour se donner des éloges, & la Galanterie, que marchoit sur le bout des piez. Au fond de la Salle, sous un magnifique Dais, enrichi de tout ce qu’il y a de plus gai & de plus éclatant, il y avoit un Thrône, sur lequel étoit la Vanité, ornée de plumes de Paon, & que ses Adorateurs regardoient comme un autre Venus. Le petit Garçon, qui étoit auprès d’elle pour lui servir de Cupidon & qui obligeoit tout le monde à se prosterner devant elle, se nommoit [42] l’Entetement. Il tournoit les yeux à diverses reprises vers lui-même, sans se mettre en peine des Objets que l’environnoient, & il empruntoit ses armes de ceux-là même qu’il vouloit vaincre. La Fleche qu’il tiroit contre le Soldat étoit garnie avec le Plumet de celui-ci ; le Dard qu’il lançoit contre l’Homme d’esprit étoit ailé avec les Plumes, dont ce dernier écrivoit ; & la pointe de celui qu’il découchoit contre les Riches, prévenues de leur mérite, étoit d’Or ou d’Argent, qu’il enlevoit de leurs Tresors. Il enlaçoit les Politiques dans des Filets tissus de leurs propres ruses ; il amolissoit le cœur des Belles avec le feu qu’il prenoit de leurs yeux, & il enflamoit l’ambition des Orateurs avec les traits & les eclairs que sortoient de leur bouche. Au pied du Trône, on voïoit trois fausses Graces ; la Flaterie avec une Coquille de Fard à la main, l’Afectation avec un Miroir, & la Mode, qui changeoit sans cesse la tournure de ses Habits. Celles-ci ne cherchoient qu’à maintenir les Conquêtes de l’Entetement, & chacune y emploïoit son artifice en particulier. La Flaterie donnoit de nouvelles couleurs à tout ; l’Afectation de nouveaux airs & des aparences, que n’étoient pas communes, à ce qu’elle disoit, & la Mode ne se bornoit pas à cacher quelque défautes naturels, mais elle ajoutoit au dehors quesques beautez étrangeres.

Occupé à réflechir sur se qui paroissoit à [43] mes yeux, j’entendis une Voix dans la foule, qui plaignoit le triste état des Hommes, ainsi balotez par le soufle de l’Opinion, déçus par l’Erreur, animez par l’Entetement, & abandonnez à toutes les supercheries de la Vanité, jusqu’à ce que la Honte & la Pauvreté les assaillent. Ce bruit ne fut pas plûtôt répandu, qu’il y eut un desordre général, jusqu’à ce qu’enfin je vis sortir un vénérable Vieillard d’un air grave & résolu, qu’un vouloit punir pour avoir formé ces plaintes. Il me parut disposé à ouvrir la bouche pour se défendre ; mais je ne remarquai personne qui eut envie de lui donner audience. La Vanité lui sourit d’un air dédaigneux ; l’Entetement le regarda d’un œuil plain de colere ; la Flaterie, que le reconnue pour la Franchise, mit un Masque sur le nez & lui tourna le dos : l’Afectation secoua son Eventail, lui fit la moue, & le traita d’Envieux ou de Calomniateur ; & la Mode prétendit que c’étoit du moins un Incivil. Ainsi joué & méprisé de tous, il fut banni de l’Assemblée pour avoir malparlé de Gens de mérite que figurent dans le Monde, & l’on résolut d’une commune voix d’en user toûjours de même à son égard par tout où on le trouveroit.

J’avois bien senti d’abord la vérité de ses premiers plaintes ; mais j’étois en doute sur l’acomplissement de ses derniers mots, lors qu’il se fit tout d’un coup un grand bruit au dehors, & que nous vimes la for-[44]te assiegée d’une soule de Harpies. La Rage & la Défiance entrerent aussitôt, suivies du Trouble, de la Honte, de l’Infamie, du Mépris & de la Pauvreté. La Vanité disparut, avec son Cupidon & ses Graces ; tous ses Sujets prirent la suite pour se cacher dans des Trous & de petits Coins ; mais, à ce que me dit un des assistans qui étoit auprès de moi, il y en eut plusieurs qui furent condamnez à demeurer en Prison ou dans les Caves, à vivre seuls ou avec peu de monde ; c’est-à-dire à professer les Artes méchaniques & les plus vils Emplois de la Vie civile. Livello 4► Dialogo► « Mais ceux-ci, ajouta-t-il d’un air dédaigneux, « sont de ces Hommes qui voudroient habiter ce Palais, quoi que leur Mérite & leurs Richesses ne répondent ni à l’éclat du Lieu, ni à la dépense qu’on y doit faire. Nous avons déja vû plus que d’une fois des Scènes pareilles à celle qui vient d’arriver ; atendez que le tumulte soit passé, & vous ne manquerez pas de revoir bientôt la même magnificience. » ◀Dialogo ◀Livello 4

De crainte que cet Homme, qui me parut incorrigible, ne s’arrêtât ici, jusqu’à ce qu’on le faisît, je le remerciai de son avis & je gagnai la Porte, où quelques-uns, éfraïez par l’exemple des autres, s’étoient déja rendus, quoi qu’ils eussent d’abord méprisé les plaintes de La Franchise ; Mais dès qu’ils eutent touché le feuil de la Porte, ils furent bien surpris de voir que l’Illusion de l’Erreur étoit dissipée, & que tout l’Edifice étoit [45] suspendu en l’air sans aucun fondement solide. Nous aperçumes tout d’un coup qu’il n’y avoit qu’un faute très-dangereux qui pût nous tirer de-là, & je dondamnai mille fois ma curieusité mal-entendue qui m’exposoit à un tel péril. D’ailleurs, à mesure que la bonne opinion qu’ils avoient d’eux-mêmes diminuoit, il me sembla que le Palais s’abaissoit avec nous, qu’après s’être bornez au juste dégré d’Estime, qui leur étoit dû, cet endroit de l’Edifice, où nous étions, toucha la Terre, & qu’il disparut à notre sortie. Je ne sai point au reste, si ceux que nous y laissames s’aperçurent de notre descente ; mais je ne croïois point alors. Quoi qu’il en soit, mon Rêve finît ici, & il m’a donné occasion de reflechir toute ma vie sur les funestes conséquences qui naissent de l’Erreur & de la Vanité. ◀Allegorie ◀Traum ◀Livello 3

Metatestualità► Lettre sur les Civilitez malséantes, que se pratiquent dans les Eglises. ◀Metatestualità

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Mr. le Spectateur,

« Je vous écris cette Lettre, pour vous prier de vouloir attaquer de nouveau un Abus insigne, que est sur tout à la mode entre les Personnes les plus polies & les mieux élevées ; je veux dire les Cérémonies, les Reverences, les Chucheteries, les Souris, les Coups d’œuil & de tête, avec les autres tours familiers de se saluer les uns les autres, qui se pratiquent dans nos Eglises, qui nous enlevent un tems qu’on peut mieux emploïer, & qui paroissent tout-à-fait incompatibles avec [46] notre devoir & le but qu’on doit se proposer dans nos Assemblées religieuses. J’avouë que ces salutations peuvent être de la bienséance à la Comédie ; mais ce-là même est une preuve qu’elles ne quadrent pas dans les Lieux destinez au culte de la Divinité. J’ai observé moi-même plus d’une fois, dans les Païs Catholiques-Romains, que les personnes de la premiere qualité, les plus proches Parens & les Amis les plus intimes, passent, dans leurs Eglises, les uns prés des autres, sans donner presque aucun signe qu’ils se connoissent, atentifs qu’ils sont ou qu’ils doivent être, à quelque chose de plus sérieux, & qui doit occuper uniquement leur Esprit. J’ai oüi dire que les Mahometans ont aussi un respect fort louable pour leurs Mosquées, & je ne doute pas que l’Exemple des uns ou des autres à cet égard ne soit digne de notre imitation.

Je ne saurois m’empêcher d’admirer ici la Mémoire prodigieuse de ces Dévots ou Dévotes, qui, au retour de l’Eglise, peuvent rendre un compte exact de la parure de deux ou trois cens Personnes. Je ne conçoi pas même, eu égard à l’infinie varieté des Habits, comment il est possible que les deux heures, qu’on emploie d’ordinaire au Service public, sufisent pour s’inculquer tout cela dans la tête, outre le soin qu’ils ont les uns & les autres de s’acquirer en même tems du devoir qu’e-[47]xige le Lieu, & de pousser sans doute de vives Ejaculations vers le Ciel. Il y a un endroit du nouveau Testament, où il est dit que 1 la Femme doit se couvrir la tête d’un voile, à cause des Anges ; c’est-à-dire, selon quelques Interprétes, à cause des jeunes Hommes. Si cette explication est bien fondée, le passage ne quadre pas mal ici.

Lors que vous vous trouverez d’humeur à écrire sur un pareil sujet, n’oubliez pas, je vous en conjure, celui que je viens de toucher. Je suis, &c. » ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3 ◀Livello 2

T. ◀Livello 1

1I. Corinth. xi. 10.