Sugestão de citação: Anonym (Ed.): "V. Discours", em: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.5\005 (1723), S. 28-33, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1394 [consultado em: ].


Nível 1►

V. Discours

Citação/Divisa► Ἀιδὼς οὐκ ἀγάθη
Hes. Opera & Dies v. 315.
Stultorum incurata pudor malus ulcera celat.
Hor. L. I. Epist. xvi. 24.

Les Imprudens ont la sotte honte de cacher leurs maux, qui deviennent par-là incurables. ◀Citação/Divisa

Metatextualidade► Les caracteres de la vraie & de la fausse Modestie. ◀Metatextualidade

Nível 2► Narração geral► Je ne pûs m’empêcher de sourir à l’ouïe d’un Conte qu’on me fit hier sur le chapitre d’un jeune Homme fort modeste, qui, prié à dîner chez un de ses Amis, & peu accoûtumé à boire, n’eut pas le courage de refuser aucune des Santez qu’on lui portoit, mais qui enflamé tout d’un coup par le Vin, se rendit maître du bureau, choqua tout le monde ; & jetta une bouteille à la tête du Gentilhomme qui le régaloit. C’est ce qui m’a donné occasion de réflechir sur les mauvais effets d’une Modestie vicieuse, & de me rapeller un Mot de Brutus, qui se trouve dans Plutarque, je veux dire que toute Personne qui n’a pas apris à refuser certaines choses a été bien mal élevée. On peut dire que cette fausse Modestie a produit autant de Vices parmi les deux Sexes que l’Impudence la plus outrée, & [29] qu’elle est d’autant plus déraisonnable, qu’elle cherche plûtôt à satisfaire les autres qu’à se donner quelque plaisir, & qu’elle est accompagnée d’un certain remords dans l’acte même, au lieu que les autres Habitudes vicieuses ne le font sentir qu’après coup.

Il n’y a rien de plus aimable que la vraie Modestie, ni de plus digne de mépris que la fausse. L’une garde la Vertu & l’autre la trahit. La vrai Modestie a honte de faite quoi que ce soit qui répugne aux principes de la droite Raison : La fausse Modestie a honte de tout ce qui est opposé a l’humeur de la Compagnie. La premiere évite tout ce qui est criminel, & la seconde tout ce qui n’est pas à la mode. Celle-ci n’est qu’un Instinct général & indéterminé ; celle-là n’est que le même Instinct limité & borné par les règles de la Prudence & de la Religion.

Nous pouvons conclure que cette Modestie est fausse & vicieuse, qui engage un Homme à faire quoi que ce soit de mauvais ou d’indiscret, ou qui le détourne d’une démarche tout opposée. Combien d’Hommes ne voit-on pas, qui, dans les affaires de la vie civile, prétent des Sommes au-delà de leurs forces, cautionnent pour des Gens qu’ils n’aiment guéres, donnent des Lettres de recommandation à d’autres qu’ils ne connoissent point, procurent des Emplois à ceux pour qui ils n’ont aucune estime, vivent d’une maniere qu’ils desaprouvent eux-mêmes, & tout cela, s’il vous [30] plaît, parce qu’ils n’osent pas résister aux sollicitations, aux importunitez ou à l’Exemple ?

Cette fausse Modestie ne nous engage pas seulement à des actions indiscrétes, mais souvent à de très criminelles. Nível 3► Exemplum► Lorsqu’on accusa Xenophane de timidité, parce qu’il ne vouloit pas jouer son Bien aux Dez ; J’avouë, dit-il, que je suis fort timide, car je n’ose pas faire une mauvaise action. Au contraire, le faux Modeste se préte à tout, & il ne craint que de se singulariser dans la Compagnie où il se trouve. Il s’abandonne au Torrent ; il dit & fait tout ce que l’on veut, quelque déraisonnable qu’il puisse être, pourvû que cela soit en vogue dans le Parti qui domine. Que plusieurs n’aient pas honte de parler ou d’agir d’une maniere indigne, & que celui qui se trouve avec eux ait honte de se gouverner par les principes de la Raison & de la Vertu, c’est la disposition la plus ridicule, quoi que très-commune, dont la Nature Humaine soit capable. ◀Exemplum ◀Nível 3

J’ai insinué d’ailleurs que la fausse Modestie empêche de faire ce qui est bon, honête & de la bienséance. Mes Lecteurs en ont vû sans doute divers Exemples, qu’ils peuvent se rapeller ici. Pour moi, je ne m’arrêterai qu’à une seule réflexion, que je fais avec quelque peine ; je veux dire que nos Aglois ont une espéce de Honte qui leur est particuliere dans tout ce qui se nomme Religion. Un Homme bien élevé [31] n’ose découvrir ses véritables sentimens là-dessus, & il est souvent obligé de paroitre plus Libertin qu’il n’est, s’il veut s’entretenir avec les Gens du bel air & à la mode Notre Modestie excessive nous fait rougir de tous les Exercices de Pieté & de Dévotion. Ce Foible prévaut de jour en jour, en sorte que, dans plusieurs Familles bien nées, le Maître du Logis est si modeste, qu’il n’ose pas benir les viandes à sa Table, ni en rendre graces à Dieu ; quoi que cela soit en usage parmi toutes les Nations qui nous environnent, & que les Païens eux-mêmes l’aient pratiqué. Nos Gentilshommes Anglois, qui voïagent dans les Païs Catholiques Romains, sont fort surpris de voir que les Personnes du plus haut rang se mettent à genoux dans leurs Eglises, & qu’elles ont leurs Dévotions en particulier, hors des heures destinées au Service public. Dans ces Païs-là, un Officier militaire, ou un Homme d’esprit & qui aime le Plaisir, craindroit de passer non seulement pour impie, mais pour mal élevé, s’il se couchoit, ou se mettoit à table, sans avoir fait sa Priere. On observe le même extérieur de Religion parmi tous les Réformez des Païs étrangers, & il se mêle si bien dans toute leur conduite, qu’un Anglois a du penchant à les taxer d’Hypocrisie & d’Afectation.

Le peu de ce dehors religieux, qu’on remarque chez nous, peut venir à certains égards de cette Modestie qui nous est naturelle ; mais on doit en attribuer la principa-[32]le cause à cette foule de Sectaires, dont la Nation fut inondée au rems de la grande Révolte sous Charles I Ils porterent l’Hypocrisie si loin, qu’ils avoient converti toute notre Langue en un véritable Jargon d’Entousiasme ; & qu’après le rétablissement de Charles II, on crut ne pouvoir jamais trop s’éloigner de la conduite & de la pratique de ces gens-là, qui s’étoient servis du manteau de la Religion, pour exécuter leurs desseins pernicieux. C’est ce qui nous fit donner dans l’extrémité opposée ; la moindre apparence de Dévotion fut traitée de Puritanisme, & les beaux Esprits ou les Libertins, qui eurent la vogue sous ce Régne, la tournerent si bien en ridicule, avec tout ce qu’il y a de plus sacré, qu’elle a été découragée depuis ce tems-là. Nous sommes ainsi tombez peu-à-peu dans cette fausse Modestie qui a presque banni du milieu de nous toute apparence de Christianisme dans les démarches ordinaires de la Vie civile, & qui nous distingue de tous nos Voisins.

Quoi qu’on ne puisse jamais trop détester l’Hypocrisie, il me semble qu’on doit la préferer à l’Impiété ouverte. Elles sont toutes deux également dangereuses pour celui qui s’y abandonne ; mais à l’égard des autres, l’Hypocrisie n’est pas si pernicieuse que l’Irreligion demasquée. Le juste milieu qu’on doit prendre est d’être Vertueux de bonne foi, & de laisser voir au monde que nous le sommes. Je ne sache pas qu’il y ait dans l’Ecriture sainte une menace plus terrible, que [33] celle qui est dénoncée contre ces faux Modestes, qui ont honte de se déclarer devant les Hommes sur un Point de si grande importance. ◀Narração geral ◀Nível 2

C. ◀Nível 1