Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LXXII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\072 (1720), pp. 431-437, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1370 [consultado el: ].


Nivel 1►

LXXII. Discours

Cita/Lema► Φημί πολυχρουίην μελέτην έμμεναι, φίλε καί δή
Ταυτην άνξρωποιοι τελεύτώσαν φύοιν είναι.
Ex. Fragm. Euene.

Je vous exhorte, mon Ami, à perseverer longtems dans le même exercice, quelque pénible que vous le trouviez d’abord ; puis que l’habitude une fois contractée vous le rendra aussi facile que s’il vous étoit naturel. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Des effets de la Coutume, sur tout à l’égard de la Vertu & du Vice. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Il n’y a point de Proverbe qui renferme plus de bon sens, que celui que nous entendons tous les jours de la bouche du Vulgaire, lors qu’il nous dit que la Coûtume est une seconde Nature. En effet, elle peut changer absolument un Homme, le former, pour ainsi dire, de nouveau, & lui donner de tout-autres inclinations que celles qui sont nées avec lui. Relato general► Le Dr. Plot raporte, dans son Histoire de Staffordshire, qu’un Idiot, qui demeuroit assez près d’une Horloge, s’étoit si bien accoûtumé à imiter le son de la Cloche & à compter les heures toutes les fois quelles sonnoient, qu’il continua cet exercice, sans y manquer jamais, tout le tems que l’Horloge fut demontée par quelque accident. ◀Relato general Je ne voudrois pas répondre de la verité du Fait, mais il est certain que la coûtume agit réel-[432]lement sur le Corps, & qu’elle a une très-grande influence sur l’Esprit.

J’examinerai, dans ce Discours, un effet très-singulier de la Coûtume sur la nature Humaine, & qui bien observé peut être d’un grand usage pour regler notre Vie. Ce merveilleux effet, dont je veux parler, est qu’elle nous rend tout agréable. Un Homme adonné au Jeu, quoi qu’il n’y trouvât d’abord guères de plaisir, en contracte à la longue une si forte habitude, qu’il n’est plus en état de s’en passer, & qu’il semble être né pour cette unique fin. L’amour de la retraite ou d’une vie occupée aux affaires du monde croit insensiblement, à mesure qu’on s’attache à l’une ou à l’autre, jusqu’à ce qu’on devient incapable de goûter celle des deux qu’on a négligée. Un Homme peut fumer, boire, ou prendre du Tabac en pourdre, avec excès, jusqu’à ce qu’il lui est impossible de s’en abstenir ; pour ne rien dire du plaisir qu’on trouve à une certaine Etude, à un Art, ou à une Science, à proportion du soin qu’on y donne, & du tems qu’on y emploïe. De cette maniere ce qui étoit d’abord une fatigue se tourne en divertissement, & nos occupations servent à nous amuser. L’Esprit se plaît à toutes les démarches auxquelles il s’est accoutumé, & il ne s’éloigne qu’avec repugnance des sentiers qu’il a batus.

C’est ainsi que non seulement les actions qui nous étoient indiférentes, mais celle même, pour lesquelles nous avions du re-[433]but deviennent agréables par la coutume & la pratique. Exemplum► Le Chevalier François Bacon observe, dans sa Philosophie naturelle, que cela même, dont le Goût avoit été le plus choqué, est ce qui lui plait le mieux dans la suite. Il en donne des Exemples à l’égard du Vin, du Caffé, & d’autres Liqueurs, que le Palais n’aprouve guéres du premier coup ; mais dont il est avide lors qu’il y est une fois accoutumé. ◀Exemplum On peut dire la même chose de l’Esprit ; lors qu’il s’est habitué à quelque Exercice, il perd non seulement l’aversion qu’il en avoit d’abord conçue, mais il vient à l’aimer & à le chérir. J’ai ouï dire à un des plus grands génies du Siecle, qui s’étoit apliqué à toute sorte de belle Literature, qu’engagé à examiner quantité de vieilles Paperasses & d’anciens Registres ; malgré le dégoût que lui causa d’abord une recherche si stérile & si pénible, il y avoit pris enfin un plaisir incroïable, & qu’il le préferoit à la lecture de Virgile ou de Ciceron. D’ailleurs, on doit remarquer que je ne parle pas ici de la Coûtume en ce qu’elle rend les choses aisées, mais plutôt agréables ; & quoi que d’autres aient fait souvent les mêmes reflexions, peut-être qu’ils n’en ont pas tiré les usages, dont je vais, entretenir le Public dans la suite de ce Discours.

Si nous examinons avec soin cette Propriété de la Nature Humaine, elle peut nous fournir une très-bonne Morale. Je [434] voudrois, en premier lieu, qu’aucun ne se décourageât à la vûe du genre de vie auquel il est réduit soit par le choix des autres, ou par l’état où il se trouve lui-même. Peut-etre qu’il lui sera d’abord fort désagréable ; mais l’usage & l’aplication le lui rendront moins pénible, & qui plus est, doux satisfaisant.

En deuxième lieu, je souhaiterois que chacun voulût suivre ce merveilleux Précepte que Pythagore avoit donné à ses Disciples, & que ce Philosophe avoit tiré de l’Observation sur laquelle j’ai raisonné jusques ici. Cita/Lema► 1 Choisissiez, leur disoit-il, le meilleur genre de vie, puis que la coutume vous le rendra le plus agréable de tous. ◀Cita/Lema Ceux-là, dont les circonstances leur permettent de choisir le train de vie qu’ils veulent, sont inexcusables s’ils n’embrassent pas celui que la Raison leur dicte être le plus digne de nos éloges. La voix de celle-ci doit être préferée à celle d’un Penchant qui nous aime quelquefois ; puis que, par la Regle marquée ci-dessus, le Penchant peut s’accomoder enfin avec la Raison, quoi que la Raison ne puisse jamais adopter un Penchant qu’elle desaprouve.

En troisiéme lieu, cette Observation peut engager l’Homme du monde plus sensuel & le plus indévot à ne craindre pas les [435] difficultez qui l’empêchent d’ordinaire d’embrasser une vie sainte & Chrétienne. Cita/Lema► Les Dieux, nous dit Hesiode, ont placé le Travail au devant de la Vertu, le chemin qui nous y conduit est scabreux & difficile dès l’entrée : mais il devient plus uni & plus doux à mesure qu’on y avance. Tout Homme, résolu d’y marcher d’un pas ferme & constant, trouvera bientôt que 2 ses voies sont pleines de charmes, & que tous ses sentiers tendent à la Paix & au Bonheur. ◀Cita/Lema

Ajoutez à ceci que la pratique des Vertus Chrétiennes est non seulement accompagnée de ce plaisir, qui est une suite naturelles des actions auxquelles nous sommes habituez ; mais outre cela de ces joies ravissantes de l’Ame, qui naissent du sentiment intérieur qu’elle a d’un tel plaisir, de la satisfaction qu’elle trouve à se conduire par les lumieres de la Raison, & de l’esperance d’une immortalité bien heureuse.

En quatrième lieu, cette Observation sur la nature de l’Esprit Humain doit nous apprendre, lors que nous avons une fois embrassé une Vie réglée, à ne pas trop nous relâcher à l’égard des plaisirs & des exercices les plus innocens ; puis que l’Esprit peut se dégoûter peu à peu des actions vertueuses, & changer le plaisir, qu’il trouvoit à s’aquiter de son devoir, pour des plaisirs d’un ordre inferieur, presque toûjours [436] inutiles, & souvent même criminels.

Le dernier usage que je tirerai de cette proprieté remarquable dans la Nature Humaine, qui se plait aux actions qu’elle a long-tems pratiquées, est de faire voir qu’il est d’une absolue nécessité pour nous d’aquerir les Habitudes de la Vertu dans cette Vie, si nous voulons goûter les plaisirs de celle qui est à venir. L’état du Bonheur, que nous appellons la gloire du Ciel, ne sauroit toucher les Esprits, qui ne sont pas qualifiez de cette manière ; il faut que, dès ce Monde ; nous aquerions du goût pour la Vérité & la Vertu, si nous prétendons trouver du plaisir à la Connoissance & à la Perfection, qui doivent nous rendre heureux dans l’autre. Les semences de ces joies spirituelles & de ces divins transports, qui doivent s’élever & fleurir dans l’Ame pour toute l’éternité, y doivent être enracinées durant l’état d’épreuves où nous sommes ici-bas. En un mot, le Ciel ne doit pas être uniquement envisagé comme la récompense, mais aussi comme l’effet naturel d’une Vie sainte & religieuse.

D’un autre côté, les Méchans, qui, par une longue pratique, ont formé dans leurs Corps les habitudes de la concupiscence & de la Sensualité, de la Malice & d’un Esprit vindicatif, & qui haïssent tout ce qui est bon, juste ou louable, sont naturellement disposez pour les remors, les chagrins & la misere. Leur Bourreau s’est déjà saisi de leur Ame ; ils ne sauroient être heu-[437]reux dépouillez du Corps, à moins qu’on ne supose que Dieu veille, en quelques maniere, les créer de nouveau & rétablir leurs Facultez, par un miracle. Il est vrai que, durant cette vie, ils peuvent goûter un plaisir malin à produire ces actions auxquelles ils sont habituez ; mais lors qu’ils ne verront plus ces Objets qui les charment aujourd’hui, ils deviendront leurs propres Executeurs, & ils aimeront ces Habitudes péniblés, que l’Ecriture nomme Cita/Lema► 3 le Ver qui ne meurt point. ◀Cita/Lema Cette idée du Ciel & de l’Enfer est si conforme aux lumieres de la Nature, que les plus illustres des Païens l’ont découverte. Plusieurs de nos célèbres Théologiens du dernier siecle l’ont bient fait valoir ; entre autres, l’Archevêque Tollotson & le Dr. Sherlock ; mais il n’y en a point qui ait bâti là-dessus de si belles speculations que le Dr. Scott, dans le premier Livre de sa Vie Chrétienne, qui est le plus beau & le plus raisonnable Systême de Théologie, quoi soit écrit dans notre Langue, ou dans aucune autre. Cet excellente Auteur y a fait voir, de quelle maniere chaque vertu en particulier, formée en habitude, produit naturellement le Ciel, ou un état de Bonheur, pour celui qui la possede ; & tout au contraire, que chaque Vie deviendra, par une suite naturelle, l’Enfer de celui qui en est l’esclave.

C. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1 Optimum vita genus eligito, nam consuetudo faciet jucundiffimum

2Prov. III. 17.

3St. Mare. IX. 441