Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "LXV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\065 (1720), S. 389-395, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1363 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LXV. Discours

Zitat/Motto► & verso pollice vulgi
Quemlibet occidunt populariter.
Juv. Sat. III. 36.

Ils font périr sur l’arêne le premier Gladiateur, au moindre signal que le Peuple leur en fait. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Relation d’un Combat entre deux Gladiateurs. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Plein d’une curiosité insatiable, je ne pûs m’empêcher d’aller Mercredi dernier, dans un Endroit fort renommé pour la bravoure qu’y témoignent nos Anglois du plus bas étage & de la lie du Peuple ; je veux dire au 1 Lieu où l’on fait battre des Ours, des Chiens & des Taureaux. Suivant un Billet imprimé, qu’on me donna dans la Rue, il devoit y avoir ce jour-là, à deux heures précises, un Combat entre deux célébres Gladiateurs, ou Maîtres d’Escrime. Le Défi me plut beaucoup ; il étoit conçu en ces termes :

Zitat/Motto► Moi, Jaques Miller, Sergeant, de retour depuis peu des frontieres de Portugal, & Maître de la noble Science qui reprend à manier les Armes, aïant ouï dire, dans la plûpart des endroits où j’ai été, que Timo-[390]thée Buck de Londres, Maître de la même Science, s’y est aquis une grande réputation, je l’invite à me venir trouver, & à me combatre, avec les unes ou les autres de ces Armes, à son choix, soit avec le Sabre, l’Epée & le Poignard, l’Epée & le Bouclier, le simple Contelas recourbé, le Contelas à deux trenchans, ou avec le Bâton à deux Bouts. ◀Zitat/Motto

Si la généreuse ardeur de Jaques Miller de l’emporter sur l’adresse & la réputation de Timothée Buck avoit quelque chose qui tient de la bravoure des Heros de nos vieux Romans : Timothée Buck lui repliquoit, dans le même Chifon de Papier gris, avec une égale intrépidité : Il marquoit même un peu d’indignation de se voir défié, & il sembloit ne donner les mains à se batre avec Jaques Miller, que sur le bruit, qui couroit que celui-ci s’étoit batu avec Parks de Coventry. Quoi qu’il en soit, voici de quelle maniere il acceptoit le Défi de son Antagoniste.

Zitat/Motto► Moi Timothée Buck de 2 Clare-Market, Maître de la noble Science qui aprend à manier les Armes, informé que ce brave Agresseur s’est bain avec Mr. Parks de Coventry, ne manquerai pas, Dieu aidant, de l’aller joindre au Tems & à l’Endroit marquez ci-dessus. Je ne demande qu’un [391] Théatre libre, & point de faveur. Vive la Reine. ◀Zitat/Motto

Je ne rapellerai pas ici les Spectacles de cette nature qui étoient en usage parmi les Grecs & les Romains ; mais il me semble que cette Coûtume nous est venue des Chevaliers errans ; de ceux, qui étoient si amoureux d’une Femme, qu’ils haïssoient tout le reste de l’Univers ; de ceux qui vouloient se battre avec vous, soit que vous suffiez ou que vous ne suffiez pas de leur avis ; de ceux, en un mot, qui envoïoient un Cartel à leurs Contemporains, parce qu’ils admiroient ou qu’ils dédaignoient leurs Maîtresses. Je ne puis donc que déplorer notre malheur de voir qu’on a retenu ce qu’il y avoit de cruel dans cette ancienne bravoure, & qu’on a laissé l’Amour à quartier. Cela dévroit nous couvrir de honte, & si nos deux Gladiateurs m’avoient consulé sur leur Défi, il me semble que je l’aurois dressé d’une toute autre manière : La jeune & jolie Elizabeth Preston, Fille de l’Hôte du Jardin aux Ours, qui me regala d’un Verre d’eau m’en fit venir la pensée dans l’Esprit. Suposé donc qu’elle eut été l’Amarillis de l’Agresseur, son Défi auroit eu bien meilleure grace, s’il l’avoit conçu en ces termes : Ebene 4► Allegorie► Moi Jacques Miller, Sergeant, qui ai voïagé en divers Païs d’Outre-Mer, & qui depuis peu suis revenu des (sic !) Fontieres de Portugal, pour l’amour d’Elizabeth Preston, que je soutiens, devant tous les Hommes du Mon- [392] de, n’avoir pas son égale en brauté. A l’égard de la Réponse, on auroit pû l’exprimer ainsi : Moi Timothée Buck, qui ai demeuré dans l’enceinte de la Grande Bretagne, pour l’amour de Suson Le Page, nie qu’Elizabeth Preston soit aussi jolie qu’elle. Que Suson le Page daigne seulement juger des coups, & je ne demande aucun quartier de Jaques Miller. ◀Allegorie ◀Ebene 4

Cela donneroit un tout autre tour au Combat ; & une place distinguée pour les Dames, dont la Beauté feroit le sujet de la Dispute qu’on décideroit à la pointe de l’Epée, animeroit les Combatans d’un plus noble motif que ne peut être celui de l’argent qu’ils atendent des Spectateurs ; quoi que je ne voudrois pas qu’on oubliât le dernier ; mais je voudrois que chacun en jettât à la Belle, dont il aprouveroit l’Amant.

Malgré le défaut de quelques Reglemens de cette nature, tout s’y passa avec beaucoup d’ordre. Jaques Miller vint le premier sur le Théatre, devancé par deux Tambours estropiez, pour faire voir sans doute que la vûe de tels Objets étoit incapable de l’intimider. Il fut suivi d’un Homme, dont je ne pûs aprendre le Nom ; mais qui avoit un air refrogné, & qui paroissoit chagrin de n’être pas un des Acteurs. On auroit dit que ce Fier-à-bras vouloit morguer toute l’Assemblée ; Il fit le tour du Théatre, & se balançoit en marchant, avec le jarret tendu & le côu roide, pour insinuer, je m’imagine, le dessein qui lui [393] rouloit dans l’esprit, & qu’il étoufa jusqu’à ce qu’il eut vû 1’issue de ce Combat. D’ailleurs, Miller avoit un Ruban bleu autour de son bras droit ; ce qui pourroit bien être un reste de l’ancienne coûtume qu’on avoit de porter dans ces occasions la Livrée de la Maîtresse. J’ajouterai que c’est un Homme de six piez huit pouces de haut, d’un air gracieux, mais hardi; bien taillé & dispos de tous ses membres, & qui se meut avec une facilité, qu’il doit avoir aquise par une longue habitude à faire l’Exercice militaire.

Lors que l’atente des Spectateurs étoit presque arrivée à son plus haut periode, & que le monde vint en foule, plusieurs Personnes d’un esprit inquiet & turbulent, qui se croïoient mal placées, par un effet plûtôt du hasard que suivant leur mérite, voulurent passer de la Cour, ou du Parterre, où elles étoient, aux Galeries. Cette contestation, qui en fit monter & descendre tour à tour un bon nombre, dura l’espace de dix minutes, jusqu’à ce que Timothée Buck parut, & que toute l’Assemblée se calma, pour fixer la vûe sur les deux Champions. Alors chacun se prevint en faveur de l’un ou de l’autre sans pouvoir l’éviter. Il me semble, me dit un Gentil-homme qui étoit assis auprès de moi, que je me hasarderois à être le Second de Miller, & que j’aimerois mieux avoir Buck pour le mien. Miller avoit un air audacieux, qui prévenoit, Buck un air cal-[394]me, qui décidoit en sa faveur. Celui-ci vêtu d’une maniere fort simple, ne se donna presque aucun mouvement jusqu’à ce qu’il en salut découdre ; alors il mit bas son Juste-au-corps, & il parut avec la Chemise & un Ruban rouge autour du bras droit.

On ne sauroit exprimer le serieux, qui s’empara en un instant de tous les Esprits ; l’Assemblée du monde la plus tumultueuse devint aussi tranquille & aussi atentive, que si chacun eût risqué sa vie dès le premier coup qui se fraperoit. Les deux Gladiateurs s’avancerent de part & d’autre jusques au milieu du Théatre, où ils se toucherent la main en signe qu’ils bannissoient toute rancune, & retournerent ensuite, de fort bonne grace, à l’endroit d’où ils étoient partis ; ils firent aussitôt volte face, & se reprocherent de nouveau, pour en venir au Combat ; Miller, d’un air plein de resolution, ne sembloit atentif qu’à porter quelque rude coup à son Ennemi ; au lieu que Buck, d’un aire calme & circonspecte ne sembloit chercher qu’à se défendre. Il est impossible de marquer la promtitude & l’adresse avec lesquelles l’un & l’autre évitoient les coups qu’ils se portoient ; mais l’ardeur de Miller l’exposa enfin à recevoir un grand coup de Sabre sur le front. Le sang lui couvrit d’abord les yeux, & l’on entendit des cris de joie, qui ne pûrent qu’augmenter sa honte & sa douleur. Malgré tout cela, les voix se trouverent [395] partagées sur leur diférente maniere de se battre ; pendant qu’une pauvre Nymphe, placée dans une des Galeries, & qui sans doute prenoit quelque part à l’infortune de Miller ; versoit un torrent de larmes. La plaie de celui-ci ne fut pas plûtôt bandée, qu’il revint à la charge avec un peu de fureur & d’animosité, qui le mit encore plus hors d’état de veiller á sa défense. Mais où est l’Homme courageux, qu’une blessure puisse calmer & rendre plus circonspect ? Cette nouvelle attaque ; plus chaude & plus vigoureuse que la premiere , se termina par un coup décisif, que Miller reçut à la jambe gauche. Durant ce deuxième assaut, la Nymphe, dont j’ai parlé, fut toûjours voilée ; & je ne pûs que reflechir sur la triste situation où elle se trouvoit ; à l’ouïe du cliquetis des Sabres, & dans la crainte que chaque coup ne ravît la vie ou la victoire à son Amant. Du reste, la blessure fut exposée aux yeux de tout le monde, & cousue sur le Téatre : Alors le refrogné Second de Miller dit à haute voix que, de ce jour en quinze, il défioit Mr. Buck avec les mêmes armes, & se déclara pour le Maître du fameux Gorman ; mais Buck s’attribua cette honneur à lui-même, & accepta son défi. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Il y a quelque chose de fort étrange, & qu’on ne sauroit expliquer dans le naturel des Hommes qui prennent à ces Spectacles un plaisir mêlé d’amertume. Est-ce la Cruauté qui le donne ? Ou faut-il l’attribuer [395] à la Compassion ? Quoi que la dispute roulât sur l’adresse & la bravoure ; Buck ne fut pas si aplaudi, qu’on auroit dû l’atendre ; ce qui me parût assez remarquable. Seroit-ce que, par un principe d’amour propre, & malgré tout le courage dont on se croit animé d’ordinaire, chacun s’imaginoit pouvoir être sujet à l’infortune de Miller, sans oser prétendre aux qualitez de Buck ?

Ciceron parle de cette Coûtume avec moins d’horreur qu’elle ne mérite, quoi qu’il condamne les abus qui s’y étoient glissez de son tems ; il semble même l’aprouver, lors qu’on y observoit les regles de son instutition, & que les seuls Criminels se batoient en presence du Peuple. Zitat/Motto► 3 Quelques-uns, dit-il, trouvent le spectacle des Gladiateurs cruel & inhumain ; & peut-être ont-ils raison, de la maniere dont il se pratique aujourd’hui ; mais lors qu’on n’admetoit à ce Combat que des Criminels, quoi qu’on pût donner quantité de bonnes leçons dans une Ecole pour munir l’esprit des Auditeurs contre le sentiment de la Douleur & la crainte de la Mort, on ne pouvoit jamais en ofrir une meilleure ni plu éficace que celle-ci aux yeux des Spectateurs. ◀Zitat/Motto

T. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1On l’apelle en Anglois Bear-Garden, c’est-à-dire le Jardin aux Ours.

2C’est-à-dire Marché de Clare, Boucherie dans la Ville de Westminster qui donne son nom à un Quartier, ou à une Paroisse.

3Crudele Gladiatorum spectaculum & inhumanum nonnullis videri solet ; & haud scio annon ita sit ut nunc &, cum vero sontes ferro depugnabant, auribus fortasse multa, oculis quidem nulla, poteras esse fortior contra dolorem et mortem disciplina.