Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LXII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\062 (1720), pp. 372-376, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1360 [consultado el: ].


Nivel 1►

LXII. Discours

Cita/Lema► Perlege Mæonio cantatas carmine Ranas,
Et frontem nugis solvere disce meis.
Mart. L. XIV. Epigr. 183.

Aisez le Combat des Grenouilles, qu’Homere a si joliment décrit en vers bereïques ; parcourez aussi mes petits badinages, & aprenez à vous dérider le front. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Des avantages mutuels, que les Hommes & les Femmes retirent de leur société. Des Amazones, & d’un Peuple d’hommes, qui étoient leurs voisins. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Le Monde moral, en tant que composé d’Hommes & de Femmes, est d’une nature mixte, & rempli de diverses Coûtumes, Façons & Cérémonies, que l’on n’y trouveroit pas, s’il n’y avoit qu’un Sexe. Si notre Espèce manquoit de Femelles, on peut dire que 1es Hommes seroient de tout autres créatures qu’ils ne sont aujourd’hui ; la peine qu’ils se donnent pour obtenir les bonnes graces de l’autre Sexe, polit & rafine ces manieres brusques & imperieuses qui leur sont naturelles, & les engage sou-[373]vent à se regler, non pas sur les Modèles qui leur paroissent les plus exacts mais sur ceux qu’ils croient être les plus agréables au Sexe Féminin. En un mot, l’Homme ne seroit pas seulement une Créature malheureuse, mais grossiere & imparfaite, s’il ne conversoit qu’avec d’autres Hommes.

D’un autre côté, les Femmes jouent toute sorte de Personnages, pour se rendre aimables aux Hommes ; c’est un dessein qui leur roule toujours dans l’Esprit, soit qu’elles parlent, se meuvent, ou nous sourient ; tous les traits de leurs visages, & tous leurs ajustemens sont remplis de charmes pour nous, & de piéges qu’elles nous tendent. Il n’y auroit pas de telles Créatures dans le Monde que des Prudes ou des Coquettes, s’il n’y avoit pas une telle Créature que l’Homme. En un mot, ce sont les Hommes qui donnent des charmes aux Femmes, qui produisent l’agrément de leurs visages, la bonne grace de leur démarche, la douceur de leur voix, & la délicatesse de leur teint.

Il n’y a nul doute que ces égards mutuels entre les deux Sexes ne tendent à les perfectionner l’un & l’autre. On peut remarquer aussi que les Hommes, qui vivent dans le Monde comme s’il n’y avoit point de Femmes, deviennent grossiers & brutaux ; tout de même que les Femmes, qui ont de l’indifference ou de l’aversion pour les Hommes, sont presque toûjours d’un naturel aigre & bourru, des Salopes & des Médisantes.

[374] Je me suis engagé dans cette enchainure de pensées à l’occasion d’un petit Manuscrit, qui m’est tombé, en dernier lieu, entre les mains & que je communiquerai à mes Lecteurs, ainsi que je leur ai fait part de quelques autres Pièces curieuses de même ordre, sans les embarrasser d’aucune recherche à l’égard de son Auteur. Nivel 3► Relato general► Allegorie► On y trouve une Relation abregée de deux Païs, dont les limites se touchoient. 1 L’un étoit une République d’Amazones, ou de femmes qui vivoient sans hommes, & l’autre une République d’Hommes, sans aucune Femme avec eux. Les unes & les autres, à ce qu’il paroit, avoient accoûtumé de se rendre sur leurs Frontieres dans une certaine saison de l’Année ; alors ceux d’entre les Hommes, qui n’avoient pas fait encore leur choix, s’associoient avec certaines Femmes, qu’ils étoient obligez, dans la suite de ces Rendez vous annuels, de regarder comme leurs Epouses. Si les Enfans qui naissoient de cette alliance étoient des Garçons, on les envoïoit à leurs Peres, & si c’etoient des Filles, elles restoient avec leurs Meres. De sorte qu’à la faveur de ce Carnaval, qui se renouvelloit tous les ans, & qui duroit environ une semaine, ces deux Etats se repeuploient & aqueroient de nouveaux Sujets.

[375] Si l’un de ces deux Etats, engagez dans une Ligue perpetuelle, ofensive & défensive, venoit à être attaqué par une Puissance étrangere, les deux Sexes ne manquoient jamais de lui tomber sur le dos, & de la mettre bientôt à la raison. Ce qui pourroit causer quelque étonnement est qu’un si merveilleux accord entre les Femmes & les Maris fut inviolable durant plusieurs siecles ; mais la surprise diminuera, si l’on considere qu’ils ne vivoient ensemble qu’environ huit jours toutes les années.

2 Pour ce qui est de la République des Hommes, il y avoit diverses Coûtumes fort remarquables. Ils ne se rasoient jamais la barbe & ne se rognoient les oncles qu’une fois par an, lors sans doute qu’ils alloient à leur Rendez-vous sur les Frontieres. Mon Auteur parle aussi d’un Ministre d’Etat, qui fut condamné à une amande, parce qu’il changeoit trop souvent de linge ; & d’un fameux Général, qui convaincu, sur la déposition de plusieurs Personnes dignes de foi, de se laver le visage tous les matins, fut taxé de mollesse & privé de son Emploi. S’il y avoit quelcun des Membres de la Société, qui eut la voix douce, le [376] teint beau, ou des maniéres aisées, il en étoit banni & envoïé dans la République des Femmes, qui le traitoient en Esclave, l’habilloient à leur mode, & l’occupoient à filer. Ils n’avoient aucun Titre d’honeur qui ne marquât la force ou la taille du Corps, ou quelque autre Don de cette nature ; Ils disoient ainsï un telle le Gigantesque, un tel le Nerveux, un tel le Réchigné. Ils ne parloient jamais des affaires d’Etat dans leurs Assemblées qu’à coups de piez & de poings ; en sorte qu’ils se retiroient souvent du Conseil avec les jambes meurtries, les yeux pochez, & le nez ensanglanté. Ils ne pouvoient rien dire de plus injurieux à un Homme que de l’accuser d’avoir les dents blanches, la peau fine & la main douce. L’Homme le plus illustre, dont il soit parlé dans toute leur Histoire, levoit un poids de 500 l., & avoit la plus belle Moustache qu’on eût jamais vûe. Ces talens le rendirent si cher au Peuple, que, si la Mort ne l’eût enlevé fort à propos, il étoit à craindre qu’il ne devint le Maître & le Tyran de la République. ◀Allegorie ◀Relato general ◀Nivel 3 Après avoir donné ce petit Abregé de ce qui regarde cette Nation d’Hommes, j’examinerai ce que mon Historien dit de celle des Femmes, & s’il y a quelque chose qui soit digne de la curiosité du Public, je ne manquerai pas de lui en faire part.

C. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Voïez ce qui en est dit page 183. d’une Relation de la grande Riviere des Amazones, qui se trouve à la fin du Voïage autour du Monde du Capit. Rogers, impr. à Amsterdam chez la Veuve de Paul Marret en 1716.

2Il semble que l’Auteur Anglois veut dépeindre, sous cette envelope, le sort qu’eurent le Comte de Godolphin, & S. A. le Duc de Marleborough, quelques annés avant la mort de la Reine Anne, aussi bien que la conduite de ses nouveaux Ministres, lors qu’on les eut engagez, à tout prix, à faire la Paix avec la France.