Citation: Anonym (Ed.): "LV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\055 (1720), pp. 329-335, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1353 [last accessed: ].


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LV. Discours

Citation/Motto► Quid non mortalia pectora cogis Auri sacra fames ?
Virg. Æneid. III. 56.

A quels funestes excès l’avidité du Bien n’engage-t-elle pas les Hommes ! ◀Citation/Motto

Level 2► Un de mes Amis, qui est d’une conversation fort agréable, me prit l’autre jour dans son Carosse pour aller diner avec lui à la Campagne. Il m’entretint sur la route du soin que les Peres & les Meres doivent prendre pour bien élever leurs Enfans, & de la tendresse, pleine de reconnoissance, que les Enfans doivent à ceux qui les ont mis au Monde. Il ajouta que, si ces devoirs étoient religieusement observez de part & d’autre, les Vertus & les bonnes Qualitez se perpetueroient dans une Famille de Génération en Génération. Mais il est de si bonne humeur, qu’il la mêle toûjours avec ce qu’il dit de plus solide, & qu’il me fit le Discours suivant.

Metatextuality► Histoire de Valentin fameux Chimiste Allemand & du Secret qu’il avoit trouvé, pour redonner la vie aux Morts. ◀Metatextuality

Level 3► General account► « Je ne sai pas en quel Siecle, ni sous quel Empereur, il arriva que ce défaut d’Amitié reciproque & de bonne intelligence entre le Pere & le Fils devint funeste à la Famille des Valentins en Allemagne. Basile Valentin, qui [330] étoit parvenu au plus haut degré de perfection dans l’Art Hermetique, initia son Fils Alexandrin dans les mêmes mysteres : Mais comme vous savez qu’il n’y a que les Gens laborieux, chastes, craignant Dieu & dont le cœur est pur, qui soient en état d’y pénétrer, Basile ne lui décrouvit pas, à cause de sa jeunesse, & des égarements où elle n’est que trop encline, les plus grands Secrets qu’il possedoit, convaincu que l’Operation manqueroit entre les mains d’un jeune Homme aussi débauché l’étoit Alexandrin. Assuré d’ailleurs, par quelques symptomes arrivez à son Esprit & à son Corps, que sa dissolution aprochoit, il manda son Fils de le venir trouver dans sa Chambre, où il étoit couché sur un Lit de repos. Après en avoir fait sortir tous ses Domestiques, & recommandé à son Fils, qui s’assit vis-à-vis de lui, de prendre bien garde que Personne ne les entendit, il lui revéla le plus important de ses admirables Secrets, avec toutes les cérémonies & le Langage d’un Adepte. Dialogue► Mon Fils, lui dit-il, votre Père a emploïé de longues veilles, des soins & des travaux continuels, non seulement pour laisser de grandes richesses à sa Posterité, mais aussi pour n’en avoir aucune. Que cela ne vous surprenne point, mon Fils : je ne veux pas dire que vous me serez enlevé ; mais que je ne vous abandonnerai jamais, & qu’ainsi l’on ne sauroit m’attri- [331] buer une Posterité. Voici, mon cher Alexandrin, l’effet de ce qui a été produit dans l’espace de neuf Mois : Nous ne devons pas nous opposer à la Nature, mais l’aider & la suivre ; le Fétus est aussi longtems à se former dans le sein de sa Mere, que j’en ai mis à préparer ces Remedes qui servent à la Revivification. Voïez cette petite Phiole où il y a un Elixir, & un petit Pot de Fayence rempli d’un Onguent. Ils sont l’un & l’autre d’une telle vertu, qu’ils peuvent rétablir les ressorts de la Vie lors qu’ils ne viennent que de se démonter, donner de nouvelles forces, ranimer les esprits, & en un mot, rendre tous les organes & les sens du Corps Humain capables d’une aussi longue durée, que celle dont il a jouï depuis sa naissance jusques au jour de l’aplication de ces Remedes. Mais, mon cher Fils, il faut avoir soin de les appliquer dix heures après qu’on a vendu le dernier soupir, pendant qu’il reste à l’Argile quelque chaleur de la Vie qui l’animoit, & qu’elle est en état de se renouveller. Je trouve ma pauvre Machine fort délabrée par mes travaux continuels & mes longues méditations ; aussi-tôt donc que je serai mort, ne manquez pas, je vous en suplie, de m’oindre avec cet Onguent : & lors que mes lévres commenceront à se remuer, versez-moi dans la bouche cet inestimable Elixir, sans lequel la vertu de l’Onguent seroit inutile. Par ce moïen vous me donnerez la Vie que vous tenez [332] de moi, & dès ce jour-là nous n’aurons point d’autorité l’un sur l’autre à l’occasion de ce bon office mutuel ; mais nous vivrons en Freres, & nous préparerons de nouveaux Remedes pour servir au-bout d’un autre Periode, qui demandera l’usage des mêmes Restaurans. ◀Dialogue Peu de jours après que Basile eut donné ces admirables Drogues à son Fils Alexandrin, il mourut. Le Fils, pénétré d’une vive douleur d’avoir perdu un si excellent Pere, négligea tout, & ne pensa plus au Remede, jusqu’à ce que le terme prescrit pour son aplication fut écoulé. En qualité néanmois d’Homme d’Esprit & qui aimoit le plaisir, il se consola bientôt ; il crut que son Père devoit être rassasié d’une vie longue, uniforme & reguliere ; mais que pour lui, miserable Pécheur, il avoit besoin d’une nouvelle Vie, pour se repentir de la précédente, qu’il avoit passée dans la débauche, résolu d’y continuer jusques au bout, & de mener une vie sainte & religieuse, lors qu’il viendroit à la recouvrer par le moïen de ces merveilleux Specifiques.

On a remarqué, depuis long-tems, que Dieu punit d’ordinaire l’Amour propre des Hommes qui veulent trop faire pour leur Posterité, & qu’il leur donne des Enfans d’un Caractere tout-opposé au leur ; en sorte qu’ils transmettent uniquement leurs Noms à ceux qui donnent tous les jours des preuves de la va-[333]nité du travail & de l’ambition de leurs Ancêtres.

C’est ce qui arriva dans la Famille de Basile ; à l’occasion de ses grandes richesses, Alexandrin fit une dépense excessive en bonne Chere, en Meubles & en superbe Equipage ; & il continua de même jusqu’à ce qu’il sentît aprocher son dernier moment. Si Dieu punit Basile en lui donnant un Fils si éloigné de son Caractère, Alexandrin eut le malheur d’en avoir un de la même trempe que la sienne. Il est d’ailleurs si naturel aux Méchans d’être soupçonneux, qu’Alexandrin se défioit beaucoup de son Fils René ; outre qu’il ignoroit pas ses inclinations vicieuses.

Persuadé qu’il étoit de la prudence de ne confier à qui que ce soit au monde le véritable secret de sa Phiole & de son Pot de Fayence. Alexandrin s’imagina de réussir & de ne pouvoir manquer son coup, fondé plûtôt sur l’avarice que sur la bonté de son Bienfaicteur.

Plein de cette idée, il apella son Fils René á côté de son Lit, & lui parla, de la maniere la plus touchante & la plus pathetique, en ces termes : Dialogue► Quelque débauché que vous aïez été, mon Fils, & que je l’aïe été moi-même avant vous, nous avons en bonne part à la grande reputation & aux heureux effets de la profonde connoissance que notre Aïeul, le fameux Basile, s’étoit aquise, son symbole est très- [334] connu dans le Monde Philosophique, & je n’oublierai jamais son air vénérable, lors qu’il m’introduisit dans les profonds mysteres de la Table smaragdine d’Hermès. C’est, me dit-il, l’unique, la vraie, & il n’y a pas la moindre fraude ; ce qui est superieur ; c’est par-là que s’aquierent & se sont tout les miracles d’un certain grand Oeuvre. Le Pere est le Soleil, la Mere est la Lune, le Vent est dans le sein, la Terre en est la Nourrice & la Mere de toute Perfection. Tout ceci doit être reçu avec modestie & prudence. ◀Dialogue On observe que, dans tout le Jargon des Chimistes, il y a une sorte de Pieté fantastique & bourrue, qui est assez ordinaire à ceux qui aiment beaucoup l’argent ; c’est-à dire qu’ils sont eux-mêmes les Dupes de cette regularité de mœurs qu’ils afectent pour des vûes mondaines ou interessées, & qui a quelque raport avec la sainteté qu’ils devroient avoir pour être heureux dans le Siècle à venir. Quoi qu’il en soit, René surpris d’entendre causer son Père en habile Adepte, & d’un air si dévot, redoubla son attention. Ce fut alors qu’Alexandrin continua de cette manière : Dialogue► Mon Fils, lui dit-il, cet Elixir & cet Onguent vous peuvent rendre l’Homme le plus riche de toute l’Allemagne. Je m’en vai finir mes jours ; mais je ne retournerai pas dans la poussiere, de laquelle nous sommes tous sortis. ◀Dialogue Il reprit ensuite un [335] air gai, & ajouta que, si une heure après sa mort, il oignoit tout son corps avec cet Onguent, & s’il lui versoit dans le gosier cet Elixir, qu’il avoit eu de Basile, son Cadavre seroit converti en Or pur. Je ne m’engagerai pas à vous étaler ici toutes les marques d’une tendresse mutuelle qu’ils se donnerent à cette occasion ; mais si le Pere eut soin de lui recommander, avec toute la vehemence & l’ardeur possible, qu’il executât ses ordres, le Fils lui promit solemnellement qu’il ne couperoit jamais un seul petit morceau de son Corps qu’à la derniere extremité, & à moins que ce ne fût pour établir ses Freres & ses Sœurs.

Bientôt après Alexandrin mourut, & son legitime Heritier, dans les transports de sa joie, ne pût s’empêcher de mesurer la longeur & la largueur de son cher Père, & d’en supputer la juste valeur avant que de proceder à l’operation. Dès qu’il eut fait le calcul des richesses immenses qui lui en reviendroient, il se mit à l’ouvrage ; mais, ô merveille étonnante ; à peine eut-il oint tout le Corps, & commencé à verser la liqueur, que le Corps donna des signes de vie, & que René saisi de fraïeur laissa tomber sa Phiole. » ◀General account ◀Level 3

T. ◀Level 2 ◀Level 1