Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "LI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\051 (1720), S. 306-311, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1349 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LI. Discours

Zitat/Motto► Et quocumque volent, animum auditoris agunto.
Hor. A. P. V. 100.

Il faut qu’ils fassent nature, dans l’ame de ceux qui les entendent, toutes les passions que le Poëte y veut exciter. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Auteurs dont les Ecrits plaisent à l’imagination. ◀Metatextualität

Ebene 2► Comme les Poëtes & les Ecrivains de Fables empruntent les divers materiaux, dont ils se servent, des Objets exterieurs, & qu’ils les joignent ensemble à leur fantaisie, il y en a d’autres qui sont obligez de suivre la Nature de plus-près, & d’en tirer des Scènes entieres. Tels sont les Historiens, les Physiciens, les Voïageurs, les Géographes, &, en un mot, tous ceux qui décrivent des Objets visibles qui ont une existence réelle.

Le plus agréable talent d’un Historien est de pouvoir ranger ses Armées en bataille & les mettre aux prises, en termes de l’Art ; d’exposer à nos yeux les Divisions, les Cabales & les Jalousies des Grands, & de nous conduire, pas à pas, dans les différentes Actions & tous les Evenemens de son Histoire. Nous aimons à voir le Sujet se developer peu à peu, nous tenir l’Esprit dans une agréable incertitude, animer nos [307] esperances, & nous donner le tems d’embrasser un des Partis intéressez dans son Recit. J’avouë que tout cela marque plûtôt l’adresse que la bonne foi de l’Historien ; mais je n’en parle ici qu’en ce qu’il a des qualitez qui le mettent en état de plaire à l’Imagination. Exemplum► Peut-être qu’à cet égard Tite Live a surpassé tous ceux qui l’ont précedé, ou qui l’ont suivi. Il décrit tout ce qu’il manie avec des couleurs si vives, que toute son Histoire ressemble à une belle Peinture ; & il releve si bien les circonstances qu’il faut dans chaque Evenement, que ses Lecteurs en deviennent une espèce de Témoins oculaires, & qu’ils sentent toutes les passions, qui répondent aux différentes parties de son Recit. ◀Exemplum

Mais entre les Ecrivains de cette Classe, il n’y en a point qui contribuent davantage à plaire & à donner de l’étendue à l’Imagination que les Auteurs de la nouvelle Philosophie, soit que nous aïons égard à leurs Théories de la Terre ou du Ciel, aux Découvertes qu’ils ont faites par le moïen des Lunettes & des Microscopes, ou à toute autre de leurs Speculations sur la Nature. Ce n’est pas un petit plaisir pour nous de trouver que chaque feuille verte est broutée par des millions d’Animaux, qui échapent à nôtre vûe, lors même qu’ils sont parvenus à leur entiere grosseur. Il y a quelque chose de fort engageant pour l’Imagination, aussi bien que pour la Raison, dans les Traitez des Métaux, des Mine-[308]raux, des Plantes & des Météores. Lors que nous contemplons toute la Terre, & les différentes Planetes qui roulent dans son voisinage, nous sommes remplis d’admiration de voir tant de Mondes suspendus les uns au-dessus des autres, & tourner sur leurs Axes, avec tant de pompe & de regularaité. Si nous venons ensuite à reflechir sur ces vastes Campagnes d’Ether, qui s étendent depuis Saturne jusque aux Etoiles fixes, & qui parcourent des espaces presque infinis, notre imagination se trouve engloutie de cet Objet immense, & redouble les éforts pour le concevoir. Mais si nous nous élevons encore plus haut, & que nous envisagions les Etoiles fixes comme autant de vastes Océans de lumiere, dont chacune est accompagnée de ses Satellites, ou de ses Planetes; si nous poussons plus loin, & que nous découvrions toujours de nouveaux Firmamens & d’autres Luminaires, engagez plus avant dans ces abîmes impénétrable de l’Ether, où nos meilleurs Telescopes ne sauroient atteindre, nous nous perdons dans ce Labyrinthe de Soleils & de Mondes, & nous sommes confondus par l’immensité & la magnificence de la Nature.

Il n’y a rien de plus agréable à l’imagination que de s’étendre elle-même, & de remarquer les différentes proportions qu’il y a entre ses divers Objets, lors qu’elle compare le Corps de l’Homme à toute la masse de la Terre, celle-ci au Cercle qu’el-[309]le décrit autour du Soleil, ce Cercle à la Sphere des Etoiles fixes, cette Sphère à la Circonference de tout l’Univers, & cette Circonférence à l’Espace infini qui l’environne de toutes parts ; ou bien lors qu’elle déscend du Corps Humain à un Animal cent fois plus petit qu’une Mite, qu’elle en épluche tous les membres, les differens ressorts qui les font remuer, les esprits animaux qui mettent ces ressorts en jeu, & la petitesse inconcevable de toutes ces parties, avant qu’elles soient arrivées à leur perfection. Mais si, après tout cela, nous prenons la moindre particule de ces esprits animaux, & que nous venions à penser qu’elle est capable de servir de matiere à un Monde, qui renfermera, dans ses bornes étroites, un Ciel & une Terre, des Etoiles & des Planettes, & toutes les différentes Espèces de Créatures vivantes, qui auront la même analogie entre elles qu’elles ont les unes avec les autres dans cet Univers ; cette Speculation devient si fine & si déliée, qu’elle paroit tout-à-fait ridicule à ceux qui n’ont pas tourné leurs pensées de ce côté-là, quoi qu’elle soit de la derniere évidence & qu’on la puisse démontrer. Que dis-je ? dans la plus petite particule de ce petit Monde, nous pourrions découvrir un fonds inépuisable de matiere, qui serviroit à former un autre Univers.

J’ai insisté d’autant plus sur ce sujet, qu’il peut nous faire voir à ce que je croi, les justes bornes, aussi bien que le défaut [310] de notre imagination ; qu’elle est confinée à un très-petit espace, & arrêtée dans ses operations, d’abord qu’elle tâche d’embrasser tout ce qui est d’une grandeur, ou d’une petitesse excessive. Qu’un Homme essaïe de concevoir la différente grosseur de deux Animaux, l’un vingt fois, & l’autre cent fois plus petit qu’une Mite ; ou de comparer, dans son Esprit, une longueur de mille Diametres de la Terre, avec une autre d’un million de ces Diametres, & il verra bientôt qu’il n’a pas une idée exacte de ces propositions, pour les ajuster à une petitesse ou à une grandeur si extraordinaire. Il est vrai que l’Entendement nous ouvre une Espace infini de tous cotez ; mais l’imagination, après quelques foibles éforts, est aussitôt en échec, & se trouve engloutie dans le Vuide immense qui l’environne : notre Raison peut suivre une particule de matiere à travers une infinité de Divisions ; mais l’imagination la perd bientôt de vûe, & sent en elle-même une espèce de Vuide, qu’il faudroit remplir d’une matiere plus sensible. Nous ne saurions étendre ni resserrer la Faculté d’une maniere proportionnée aux dimensions de ces deux Extrêmes : L’Objet est trop vaste pour notre Capacité, lors que nous voulons concevoir la circonference du Monde ; mais il nous échape & se réduit à rien, lors que nous voulons nous former l’idée d’un Atome.

Peut-être que ce défaut de l’imagination [311] n’est dans l’Ame, que parce qu’elle est unie & qu’elle agit avec le Corps. Peut-être qu’il n’y a pas de place dans le Cerveau pour une si grande variété d’impressions, ou que les esprits animaux sont incapables de les y tracer comme il faudroit, pour y exciter des idées si vastes & si déliées. Quoi qu’il en soit, nous pouvons bien suposer qu’il y a des Etres d’une nature plus excellente qui nous surpassent de beaucoup à cet égard ; de même qu’il est fort probable que l’Ame sera infiniment plus parfaite à tous égards dans la Vie à venir ; en sorte que l’imagination sera peut-être en état d’aller du pair avec l’Entendement, & de se former des idées distinctes de toutes les différentes modifications & quantitez de l’Espace.

O. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1