Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XLVII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\047 (1720), S. 279-285, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1345 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XLVII. Discours

Zitat/Motto► Quatenus hoc simile est oculis, quod mente videmus.
Lucr. Lib. IV. 754.

Ce que nous voïons par les idées de l’Esprit est semblable à ce qui paroit dans les yeux. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Des plaisirs que l’Imagination reçoit de la Sculpture, de la Peinture, des Descriptions & de la Musique. ◀Metatextualität

Ebene 2► J’ai d’abord distingué les Plaisirs de l’Imagination en ceux qui naissent des Objets que nous voïons actuellement, & en ceux qui nous viennent des Objets que nous avons vû autrefois, & que l’Esprit se rappelle, soit par la vertu qu’il a d’operer cet effet, ou à l’occasion de quelque chose hors de nous, comme sont les Statues ou les Descriptions. Après avoir examiné les premiers, ou les primitifs ; il est tems de venir aux autres, ou aux dérivez ; ainsi que je les ai nommez, pour les distinguer. Lors que je dis que les idées qui nous viennent dans l’Esprit, à l’occasion, par exemple d’une Statue, d’une Description, ou de quelque autre Objet exterieur, sont les mêmes que nous y avons euës autrefois ; cela ne veut pas dire que nous aïons actuellement vû l’Endroit où une chose est arrivée, l’Action, ou la Personne, qui est gravée ou décrite. Il suffit que nous aïons vû en général des Lieux, des Personnes ou des Actions, qui ressem-[280]blent à ce que nous voïons representé, ou qui du moins y ont quelque raport éloigné ; puis qu’il est au pouvoir de l’imagination, lors qu’elle est une fois munie d’Idées particuliers, de les étendre, composer, & diversifier, comme il lui plait.

Entre les différens Arts qui servent à representer les Objets, il n’y en a point qui le fasse d’une maniere si naturelle & si ressemblante que la Sculpture. Pour en donner un exemple familier ; Exemplum► Qu’un homme né aveugle prenne une Statue, qu’il en parcoure, avec les doigts, tous les membres, tous les enfoncemens & les reliefs, tous les coups du Ciseau, il est certain qu’il concevra d’abord qu’on peut representer ainsi la figure d’un Homme & d’une Bête ; mais s’il venoit à passer la main sur un tableau, où tout est égal & uni, il ne pourroit jamais s’imaginer qu’on pût representer sur du Canevas les différentes parties de nos Corps. ◀Exemplum La Description est bien plus éloignée que la Peinture des choses qu’elle represente ; du moins celle-ci a quelque ressemblance avec son Original, au lieu que des lettres & des syllabes n’y ont aucun raport. Les Couleurs parlent toute sorte de Langues ; mais chaque Langue n’est entendue que par une certaine Nation. De là vient sans doute que l’Ecriture, quoi que les nécessitez des Hommes les obligent bientôt à chercher une Langue pour se communiquer leurs pensées, a été inventée plus tard que la Peinture. Ebene 3► Allgemeine Erzählung► En effet, on [281] nous dit que dans l’Amerique, lors que les Espagnols y arriverent, on envoïoit des Exprès à l’Empereur du Mexique sur une toile peinte, & que les nouvelles du Païs y étoient marquées par les traits du Pinceau ; ce qui étoit un moïen plus naturel de les exprimer que celui de l’Ecriture, quoi qu’en même tems beaucoup plus imparfait, en ce qu’il est impossible de tracer les petites connexions du Discours, ou de donner la figure d’une Conjonction ou d’un Adverbe. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 Mais il seroit bien plus étrange de representer des objets visibles par des Sons auxquels on n’attache aucune idée, & de faire en Musique quelque chose de semblable à une Description. Avec tout cela il est certain qu’on peut exciter des idées confuses de cette nature par une Composition artificielle de Notes ; & nous voïons que les grands Maîtres de l’Art-peuvent quelquefois engager leurs Auditeurs dans le feu & le tumulte d’une Bataille, remplir leurs Esprits de Scènes tragiques & de fraieurs mortelles, ou leur inspirer d’agréables Rêves, qui ne leur ofrent que des Bocages & des Champs Elisées.

Dans tous ces Exemples, le Plaisir de l’imagination, que j’apelle dérivé, vient de cet acte de l’Esprit, qui compare les idées que les Objets originaux excitent en nous, avec celle que nous recevons de la Statue, du Tableau, de la Description, ou du Son qui les represente. Il nous est impossible d’alléguer la cause physique & immédiate [282] qui fait que cette operation de l’Esprit est accompagnée de tant de plaisir ; mais il est certain que cet unique Principe nous fournit une grande variété de divertissemens : Il ne se borne pas à nous donner du goût pour la Sculpture, la Peinture & la Description ; il fait aussi que nous nous plaisons à voir toutes les souplesses & les grimaces des Mimes. C’est le même Principe qui nous rend agréables les différentes sortes d’Esprit de bon aloi, qui consiste dans le raport éloigné que diverses Idées ont ensemble, 1 comme je l’ai remarqué depuis long-tems. Je pourrois ajouter encore que c’est cela même qui excite la petite satisfaction que nous trouvons quelquefois dans les différentes sortes d’Esprit de mauvais aloi, soit qu’il consiste dans la ressemblance de quelques lettres, comme dans les Echos & les rimes de nôtre méchante Poësie ; ou dans celle de mots entiers, comme dans les Equivoques & les Quolibets ; ou dans celle d’un Poëme entier à une paire d’Ailes ou à un Autel. Il semble d’ailleurs que la Cause finale du Plaisir attaché à cette operation de l’Esprit soit de nous animer à la recherche de la Verité : puis que, pour distinguer une chose d’une autre, & faire un discernement exact entre nos Idées, il faut les comparer les unes avec les autres & observer le raport ou l’opposition qu’il y [283] a entre les différens Ouvrages de la Nature.

Mais je me bornerai ici aux seuls Plaisirs de l’Imagination, qui viennent des Idées que les Mots excitent dans l’Esprit, parce que la plûpart des remarques qui conviennent aux Descriptions se peuvent apliquer aussi à la Peinture & à la Sculpture.

Lors que les Mots sont bien choisis, ils ont tant de force, qu’une Description nous donne souvent des idées plus vives que la vûe même des choses. On trouve qu’une Scène est représentée à l’Imagination avec des couleurs plus fortes & plus au naturel, par le secours des Mots, que par l’inspection actuelle de la Scène qu’ils décrivent. Il semble qu’en ce cas le Poëte encherit sur la Nature ; il est vrai qu’il imite son Plan, ou son Païsage ; mais il en donne des traits plus vigoureux, il en releve la beauté, & il anime si bien toute la Pièce, que les images qui viennent des Objets mêmes paroissent foibles, lors qu’on les compare avec celle qui viennent des Expressions. La cause en est peut-être de ce qu’à la vûe de quelque Objet, il ne s’en peint dans l’Imagination que ce qui entre par les yeux ; au lieu que, dans sa Description, le Poëte nous en donne une vûe aussi distincte qu’il lui plait, & qu’il nous en découvre diverses parties, auxquelles nous n’avions pas d’abord pris garde, ou qui nous étoient cachées lors que nous l’avons examiné. [284] Toutes les fois que nous voïons un Objet, il ne s’en forme peut-être dans l’Esprit qu’une Idée composée de deux ou trois autres ; mais lors que le Poëte nous le dépeint, il peut nous en donner une idée plus composée, ou n’exciter en nous que les idées les plus propres à fraper l’Imagination.

Il ne sera peut-être pas inutile d’examiner ici, d’où vient que plusieurs Lecteurs qui entendent tous la même Langue, & le sens des Mots qu’ils lisent, ont avec tout cela différentes idées de la même Description. L’un est charmé d’un Passage, que l’autre lit avec froideur ; ou bien l’un trouve un Portrait fort naturel, où l’autre ne voit aucune ressemblance. Un goût si opposé ne peut venir que de ce que l’Imagination de l’un est plus juste que celle de l’autre, ou de ce qu’ils attachent différentes idées aux mêmes Mots. Pour avoir le bon Goût, & former un jugement exact d’une Description, il faut être doué d’une Imagination heureuse, & avoir si bien pesé la force & l’énergie des termes d’une Langue, que l’on puisse distinguer ceux qui font les plus expressifs, & quel nouveau dégré de force ou de beauté ils peuvent recevoir en les associant avec d’autres. Allegorie► L’Imagination doit être chaude, pour retenir l’empreinte des Images qu’elle reçoit des Objets extérieurs ; & il faut du Discernement pour connoitre les termes qui sont les plus propres à les énoncer & à leur donner le plus de relief. ◀Allegorie Un Homme qui [285] est défectueux à l’un ou à l’autre de ces égards, quoi qu’il puisse recevoir les idées générales d’une Description, ne sauroit jamais en découvrir toutes les beautez particulieres. C’est ainsi qu’une Personne qui a la vûe foible peut bien se former une idée confuse d’un excellent Tableau qu’elle a devant les yeux ; mais elle n’en observera pas les differens traits, & n’y discernera point ni la beauté du Coloris, ni la délicatesse du Pinceau.

O. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Voïez Tome I page 317. & 318