Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "XXXVII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\037 (1720), pp. 218-223, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1335 [consultato il: ].


Livello 1►

XXXVII. Discours

Citazione/Motto► Qui mores hominum multorum vidit
Hor. A.P.V. 142.
Il a connu les mœurs & le genie d’une infinité d’Hommes. ◀Citazione/Motto

Metatestualità► Raisonnemens des Politiques dans les Caffez publics, à l’occasion de la fausse Nouvelle, qui avoit couru sur la Mort de Louïs XIV. ◀Metatestualità

Livello 2► Lors que j’examine tous les quartiers & les differentes Paroisses de cette grande Ville, je la regarde comme une assemblage de differentes Nations distinguées les unes des autres par leurs Coûtumes, leurs Manieres & leurs Intérêts. On ne voit pas tant de difference à tous ces égards entre les Cours de deux Païs, qu’il y en a ici entre la Cour & la Ville. En un mot ; les Habitans de St. James, quoi qu’ils vivent sous les mêmes Loix, & qu’ils parlent la même Langue, sont un Peuple distinct de ceux qui demeurent à Cheapside ; & ceux-ci à leur tour ne différent pas moins, dans leurs idées & leur conversation, de ceux du Temple d’un côté, & de ceux de Smithfield [219] de l’autre, que s’ils étoient à plusieurs dégrez de Longitude les uns des autres, & qu’ils vécussent sous differens Climats.

De-là vient que, lors qu’il y a quelque affaire importante sur le tapis, je me plais à entendre les reflexions qui s’élevent là-dessus dans les divers Quartiers de Londres & de Westminster, & á courir de tous côtez une journée entiere, pour savoir les differentes idées que mes ingeneiux Compatriotes en ont. Ainsi je connois de visage nos plus célébres Politiques dans l’etenduë de l’une & de l’autre Ville ; & informé d’ailleurs que tout Caffé a son Ministre d’Etat en particulier, qui est la Bouche & l’Interprete de la Ruë où il demeure, je m’assieds toûjours auprès de lui, pour savoir ce qu’il pense de la situation des affaires. Durant le dernier circuit que j’ai fait dans ce dessein, 1 il y a environ trois mois, le bruit courut que le Roi de France étoit mort. Persuadé que cet évenement changeroit toute la face des affaires en Europe, & qu’il produiroit quantité de belles Speculations dans nos Caffez publics, j’étois bien aise d’aprendre ce que nos plus grands Politiques en croïoient.

Livello 3► Racconto generale► Pour commencer aussi près de la Source qu’il m’étoit possible, j’allai d’abord au Caffé de St. James, où je trouvai la premiere Chambre, qui donne sur la Ruë, pleine d’un Essain de Politiques. Les Raisonnemens qui se faisoient vers la porte é-[220]toient bien peu de chose ; mais ils se rasinoient à mesure qu’on aprochoit de l’autre bout, & ils s’élevoient à un si haut degré de perfection dans la seconde Chambre, où il y avoit un petit Cercle de Speculatifs, assis à la portée des vapeurs qui s’exhaloient de la Caffetiere, qu’on y disposa de toute la Monarchie d’Espagne, qu’on y pourvut à toute la race des Bourbons, en moins d’un quart d’heure.

Je me rendis ensuite au Caffé de Giles, où je vis une troupe de François qui raisonnoient sur la vie & sur la mort de leur grand Monarque. Ceux qui avoient embrassé le Parti des Whigs disoient positivement qu’il étoit mort depuis environ huit jours, & là-dessus ils prétendoient que leurs Freres condamnez aux Galeres en sortiroient bientôt , & qu’eux-mêmes seroient aussi rétablis ; mais sur ce qu’ils n’étoient pas d’accord, je résolus de poursuivre ma tournée.

A mon arrivée au Caffé de Jeannette Man, j’aperçus un jeune Eveillé, qui, voïant entrer un de ses Amis en même-tems que moi, retroussa son Chapeau, & l’aborda en ces termes : Dialogo► Eh bien, mon Ami, le vieux Pécheur est enfin mort. Alerte, Camarade. C’est à-present, ou jamais, qu’il faut aller tout droit aux portes de Paris. ◀Dialogo Il lâcha plusieurs autres reflexions de la même solidité ; ce qui m’obligea de me retirer au plus vite.

Entre Charing-Cross & Covent-Garden [221] je ne trouvai que peu de variation dans les Raisonnemens politiques. Lors que j’arrivai au Caffé de Guillaume, le discours y avoit déjà passé de la mort de Louïs XIV. à celle de Mrs. Boileau, Racine, Corneille, & de plusieurs autres Poëtes fameux, qu’on regretoit à cette occasion, parce qu’ils auroient pû enrichir le Public de belles Elegies sur la mort d’un si grand Prince, le Protecteur & le Mécene des Savans.

Dans un Caffé tout-auprès du Temple, je vis deux jeunes Messieurs qui disputoient avec beaucoup de feu sur la succession à la Monarchie d’Espagne. Ils sembloient être gagez tous deux, l’un pour servir d’Avocat au Duc d’Anjou, l’autre à Sa Majesté Imperiale. Ils vouloient décider du Droit à ce Roïaume par les Loix Parlementaires du nôtre ; mais incapable de les suivre dans tous ces Labyrinthes, je me rendis à un Caffé proche de l’Eglise de S. Paul, où un Savant raisonnoit à perte de vûe ; & entretenoit la Compagnie du déplorable état de la France sous la Minorité du Roi défunt.

De là je tournai à la droite pour enfiler la Ruë des Poissonniers, & j’entrai dans un Caffé, où le grand Politique du Quartier n’eut pas plutôt fumé sa Pipe & ruminé un peu sur la nouvelle qui couroit, qu’il s’énonça en ces termes : Dialogo► Si le Roi de France, dit-il, est mort, nous allons avoir quantité de Maquereaux ; parce que ses Capres, qui [222] désolent notre Pêche depuis une dixaine d’années, ne la troubleront plus. ◀Dialogo Ensuite il examina quelle influence la Mort de ce grand Monarque auroit sur nos Sardines ; il en discourut si juste, & il égaïa si bien la matiere, qu’il remplît de joie tous ses Auditeurs.

Peu sensible moi-même à ces reflexions, je partis de la main, j’allai donner dans un Caffé borgne, situé au bout d’une Ruelle, où je trouvai un Non-Jureur aux prises avec un Passementier Non-Conformiste, le Protecteur & l’Appui d’un Conventicule du voisinage. L’un soutenoit que le feu Roi de France pouvoit être mis en parallele avec Auguste, & l’autre qu’il avoit plûtôt ressemblé à Neron. La dispute s’échaufa beaucoup ; mais sur ce que je m’aperçus qu’ils tournoient souvent les yeux vers moi ; dans la crainte qu’ils n’en apellassent à ma décision, je païai la valeur d’une Tasse de Caffé, & je pris ma route vers Cheapside.

Alors il me falut examiner plusieurs Enseignes, avant que d’en trouver une qui répondit à mon but. Enfin j’entrai dans un Caffé, où la premiere Personne que je vis rémoignoit une grande sensibilité pour la Mort du Roi de France ; mais sa douleur ne venoit pas tant de la perte de ce Monarque, comme il s’en expliqua lui-même, que de la vente de ses Actions à la Banque, depuis environ trois jours. Là-dessus un Chapelier, qui étoit l’oracle de ce Caffé & qui n’y étoit jamais sans avoir un Cercle [223] d’Admirateurs, en prit bon nombre d’entre eux à témoins qu’il leur avoit déclaré, il y avoit plus d’une semaine, que le Roi de France étoit mort : Il ajoûta qu’eu égard aux derniers Avis qui étoient venus de ce Roiaume, il étoit impossible que la nouvelle ne fût vraie. Dans le tems qu’il raisonnoit de cette maniere, & qu’il parloit, d’un ton de Maître, à ses Auditeurs, il entra un Monsieur, qui venoit du Caffé de 2 Garraway & qui nous dit que la Poste de France étoit arrivée. Il assûra même qu’il y avoit plusieurs Lettres qui marquoient que le jour de leur départ, le Roi se portoit si bien, qu’il étoit allé ce matin à la Chasse. Dès que Mr. le Chapelier eut entendu cette Nouvelle, il escamota son Chapeau qui étoit pendu à une cheville, & il se retira, tout confus à sa Boutique. Pour moi, je finis là mes Courses de cette Journée, ravi d’avoir observé les differentes Opinions qu’il y avoit sur un si grand Evénement, & combien chacun est porté à envisager tout ce qui arrive par raport à son état & à son intérêt particulier. ◀Racconto generale ◀Livello 3

L. ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Entre le Mois de Mars & d’Avril 1712.

2C’est un Caffé, où se rendent les Actionistes, & qui n’est pas loin du Bureau de la Poste.