Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XXXIV. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\034 (1720), pp. 200-206, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1332 [consultado el: ].


Nivel 1►

XXXIV. Discours

Cita/Lema► dolor ipse disertum
fecerat.
Ovid. Metam. L. XIII. 228.
La douleur, dont j’étois accablé, me rendoit éloquent. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Sur la Compassion, & l’éloquence naturelle à la douleur. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Comme les Stoïciens bannissent toutes les Passions en général, ils ne veulent pas que leur Sage prenne aucune part aux afflictions des autres. Cita/Lema► 1 Si vous voiez dit Epictete, votre Ami dans le trouble, vous pouvez en paroitre afligé, & lui témoigner même que vous y êtes sensible ; mais gardez-vous bien d’en avoir une véritable douleur. ◀Cita/Lema Les plus rigides de cette Secte n’en vouloient pas venir jusques à ce dehors afecté ; & si l’on parloit à l’un d’eux de quelque calamité survenue au plus cher de ses Amis, il répondoit d’abord, Cita/Lema► Qu’est-ce que cela m’importe ? ◀Cita/Lema Si l’on agravoit les circonstances de son Malheur, & que l’on fît voir qu’il lui en étoit arrivé plusieurs les uns à la suite des autres, il repondoit de nouveau, Cita/Lema► Tout cela peut être vrai ; mais qu’est-ce que cela me fait ? ◀Cita/Lema

Pour moi, je croi que la Compassion [201] n’aide pas seulement à rasiner & à polir la Nature Humaine, mais qu’il y a quelque chose de plus doux & de plus agréable que tout ce qu’on peut trouver dans ce Bonheur plein d’indolence, ou cette Insensibilité pour le Genre Humain, en quoi les Stoïciens faisoient consister la Sagesse. La Pitié n’est autre chose que l’Amour, la plus agréable de toute les Passions, adoucie par quelque mêlange de Chagrin : C’est une espéce de Souci tendre, ou une genéreuse Sympathie, qui unit tous les Hommes ensemble, & les confond dans le même sort.

Ceux qui ont donné des régles sur l’Art Oratoire & le Poëtique conseillent à celui qui écrit, soit en Prose ou en Vers d’exciter en lui-même le degré de douleur qu’il veut inspirer aux autres. De là vient qu’il n’y a Personne qui soit aussi en état d’émouvoir à la Pitié que ceux qui racontent leurs propres soufrances. La douleur a une Eloquence toute particuliere, & fournit des traits plus pathetiques que la plus belle Imagination n’en sauroit inventer. La Nature dicte en cette occasion mille sentimens passionnez, où l’Art ne peut jamais atteindre.

De là vient aussi que les courtes Harangues ou les belles Sentences, qu’on trouve souvent dans les Historiens, font plus d’impression sur l’Esprit des Lecteurs, que les Endroits les plus étudiez d’une Tragédie bien écrite. D’un côté le recit d’un Fait, ou d’une grande Verité, met, pour ainsi [202] dire, devant nos yeux la Personne intéressé ; au lieu que de l’autre la Fiction l’éloigné davantage de nôtre vûe. Je ne sache pas avoir jamais lû une Histoire, ancienne ou moderne, plus touchante qu’une Lettre d’Anne de Boulen, Epouse d’Henri VIII, & Mere de la Reine Elizabeth :2 On la trouve écrite de sa propre main dans la Bibliotheque du Chevalier Cotton.

3 Shakespear, lui-même n’auroit pû lui prêter un Stile si conforme à son état & à son Caractère. On y voit le plaintes d’une Amante méprisée, les ressentimens d’une Femme ofensée, & les chagrins d’une Reine en prison. Il est presque inutile d’avertir mes Lecteurs que cette Princesse étoit alors pousuivie en Justice pour avoir souillé la couche du Roi, & qu’elle fut ensuite décapitée en public à cette occasion, quoi que plusieurs aient cru qu’on lui fit plûtôt son Procès à cause que le Roi étoit devenu amoureux de Jeanne Seymour, que pour aucun crime qu’elle eût commis. Voici de quelle maniere elle s’exprimoit dans cette Lettre.

Metatextualidad► Lettre d’Anne de Boulen à Henri VIII. ◀Metatextualidad

Nivel 3► Carta/Carta al director► Sire,

« Le déplaisir de Votre Grandeur & [203] mon emprisonnement me paroissent des choses si étranges, que je ne sai point du tout ni ce que je dois écrire ni sur quoi je dois m’excuser. Vous m’avez envoïé dire, par un Homme, que vous savez être mon Ennemi déclaré depuis longtems, que pour obtenir votre faveur, je dois reconnoître une certaine Verité. Il n’eut pas plûtôt fait son Message, que je m’aperçus de votre dessein ; mais si, comme vous le dites, l’aveu d’une Verité peut me procurer ma délivrance, j’obéîrai à vos ordres de tout mon cœur & avec une entiere soumission.

Que votre Grandeur ne s’imagine pas que votre pauvre Femme puisse jamais être amenée à reconnoitre une Faute, dont la seule pensée ne lui est pas venue dans l’Esprit. Pour vous dire la verité, jamais Prince n’a eu une Femme plus fidéle à l’égard de tous ses devoirs, & dans toute sorte d’afection sincere, que celle que vous-avez trouvée en la Personne d’Anne de Boulen, qui auroit pû se contenter de ce nom & de son état, s’il avoit plu à Dieu & votre Grandeur de l’y laisser. Mais au milieu de mon élevation & de la Roïauté où vous m’avez admise, je ne me suis jamais oubliée jusques à ce point, que je n’ai toûjours aprehendé quelque Revers pareil à celui qui m’arrive aujourd’hui ; Comme elle n’avoit pas un fondement plus solide que la Fantaisie de votre Grandeur, [204] je croïois bien que la moindre alteration seroit capable de vous tourner vers quelque autre Objet. Vous m’avez élevée, d’un bas étage, à la Roïauté, & à devenir votre Compagne, fort au-delà de mon mérite, ou de mes desirs. Si donc vous m’avez crue digne de cet honneur, ne soufrez pas, bon Prince, qu’aucune Fantaisie volage, ou qu’aucun mauvais Conseil de mes Ennemis, me prive de votre Faveur Roïale ; ne soufrez pas, bon Prince, qu’une tache si noire & si indigne, que celle d’avoir été infidéle à votre Grandeur, ternisse la réputation de votre très-obéïssante Femme, & de la jeune Princesse votre Fille. Ordonnez, bon Roi, que l’on instruise mon Procès ; mais que l’on y observe les Loix de la Justice, & ne permetez pas que mes Ennemis jurez soient mes Accusateurs & mes Juges : Ordonnez même qu’on me le fasse en public, puis que ma Fidélité ne craint pas d’être exposée à la honte ; alors vous verrez mon Innocence justifiée, vos Soupçons levez, votre Esprit satisfait, & la Calomnie réduite au silence, ou mon Crime paroitra aux yeux de tout le monde. Ainsi, quoi qu’il plaise à Dieu ou à vous d’ordonner de moi, votre grandeur peut se garantir de la Censure publique, & mon Crime étant une fois prouvé en Justice, vous êtes en pleine liberté, devant Dieu & devant les Hommes, non-seulement de me punir [205] comme une Epouse infidéle, mais de suivre votre inclination, que vous avez déja fixée sur cette Personne, pour l’amour de laquelle je me vois réduite dans cet état, & que j’aurois pû vous nommer il y a long-tems, puis que votre Grandeur n’ignore pas jusqu’où alloient mes soupçons à cet égard.

Mais si vous avez résolu de me perdre, & que ma mort, fondée sur une infame Calomnie, vous doivent mettre en possession du Bonheur que vous souhaitez, je prie Dieu qu’il veuille vous pardonner ce grand Crime, aussi bien qu’à mes Ennemis, qui en sont les instrumens ; & qu’assis, au dernier jour, sur son Trône, devant lequel vous & moi comparoitrons bientôt, & où je ne doute pas, quoi que le monde puisse croire de moi, que mon Innocence ne soit ouvertement reconnue, je le prie, dis-je, qu alors<sic> il ne vous fasse pas rendre un compte rigoureux du traitement cruel & indigne que vous m’aurez fait.

La derniere & la seule chose que je vous demanderai, est que je porte moi seule tout le poids de votre indignation, & que ces pauvres & innocens Gentilshommes, qui, à ce que j’ai ouï dire, sont retenus, à cause de moi, dans une étroite Prison n’en reçoivent aucun mal. Si jamais j’ai trouvé grace auprès de vous ; si jamais le Nom d’Anne de Boulen a été agréable à vos oreilles, [206] soufrez que j’obtienne ma demande, & je ne vous inquieterai plus sur quoi que ce soit ; mais j’adresserai toûjours mes ardentes Prieres à la Trinité, afin qu’il lui plaise vous maintenir en sa bonne garde, & qu’elle vous dirige dans toutes vos actions. De ma triste Prison à la Tour le 6. de Mai. »

Votre très-fidéle & très-obéïssante Femme,

Anne de Boulen. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1C’est la substance de la Sect. 23 de sa Philosophie.

2Otho. C.10.

3Voïez le Journal Litteraire, impr. à la Haye, Tom. IX. p. 202