Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XXXIII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\033 (1720), S. 194-199, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1331 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XXXIII. Discours

Zitat/Motto► Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit.
Ovid. Rem. Amor. V.101
Autrefois mon Amour donnoit dans la fureur ;
Aujourd’hui la Raison le regle dans mon cœur.
◀Zitat/Motto

Metatextualität► Nouvelles réfléxions sur le Printems & l’avis que l’Auteur a donné la dessus aux Dames. ◀Metatextualität

Ebene 2► Zitat/Motto► Tenez-vous sur vos gardes aux Ides du Mois de Mars, dit autrefois un Augre Romain à Jule Cesar. Tenez-vous sur vos gardes au Mois de Mai, dit le Spectateur Anglois aux belles de son Païs. ◀Zitat/Motto L’avis du premier fut malheureuse-[195]ment négligé, & la confiance de Cesar lui coûta la vie. Je me flatte que mes aimables Compatriotes ont eu plus d’égard à l’Exhortation que je leur ai adressée ; du moins je n’ai entendu parler jusques-ici que d’un petit nombre de Chutes survenues entre elles dans le Mois dernier.

Avec tout cela, je ne veux rien décider sur cet Article, jusqu’à ce qu’il y ait neuf Mois bien écoulez, parce que mon bon Ami le Chevalier De Coverley, à ce qu’il m’a dit souvent lui-même, a toûjours plus affaire, au bout de ce terme, en qualité de Juge de Paix, avec la Jeunesse débauchée de sa Campagne, qu’en toute autre Saison de l’Année.

Metatextualität► Je ne dois pas oublier ici une Lettre qui me fut écrite, il y a près de quinze jours, par une Dame, qui ne pouvoit plus se contenir, à ce qu’il semble, & qui prétend que le Mois de Mai étoit alors expiré, parce que’elle suit toûjours le nouveau Stile dans son Calcul.

D’un autre côté, diverses Lettres, que des Amans frustrez de leur atente m’ont écrit en colere, me persuadent que mon Avis a été fort utile au beau Sexe, qui averti par-là, comme dit le vieux Proverbe, s’est aussi bien muni.

Un de ces Messieurs me dit, qu’il voudroit m’avoir donné cent Pistoles, & que je n’eusse pas écrit un tel Discours, puis que sa Maîtresse, qui lui avoit promis de s’expliquer au commencement de Mai, l’a-[196]voit renvoïé au Mois de Juin, après la lecture de ce Discours.

Thirsis m’avertit que Sylvie ne voulut pas se promener avec lui dans les Prez, sous ombre que le Spectateur le lui avoit défendu.

Un autre de mes Correspondans, qui se signe Math. Maigret, se plaint de ce qu’accoutumé à déjeuner chez sa Maîtresse avec du Chocolat, il n’y a bû depuis le premier de Mai que du Thé verd, qu’il afame plutôt qu’il ne le nourrit. ◀Metatextualität

Puis que je donnai mon Avis aux Dames, dès que nous fumes entrez dans cette Saison de l’Année, qui est un vrai tems de crise pour elles ; il est juste qu’à la fin de cette même Saison, je les félicite d’en être heureusement sorties, & que je leur en souhaite joie de tout mon cœur.

Elles peuvent à present reflechir sur les dangers qui les menaçoient, & dont elles ont eu le bonheur d’echaper, avec autant de satisfaction qu’en avoient autrefois leurs Bisaïeules, après avoir soutenu l’épreuve du feu, & marché, nuds piez, sur des socs ardens. Les influences du Printems ont déja perdu beaucoup de leur force ; le Rossignol ne fait plus retentir ses Chansons amoureuses ; les Fleurs sont déja tombées des Arbres, & l’Herbe emaillée des Prez a été renversée par le Faucheur.

Je vai donc permettre aux Belles de retourner à la lecture de leurs Romans & à boire du Chocolat, pourvû qu’elles en u-[197]sent avec moderation, jusques à la mi-Juin, lors que le Soleil aura fait quelque progrès dans le Signe du Cancer. Il n’a a<sic> rien de plus dangereux qu’une trop grande securité. Exemplum► Les Troïens, qui s’étoient bien tenus sur leurs gardes, tout le tems que les Grecs camperent devant leur Ville, ne crurent pas plûtôt le Siege levé & qu’il n’y avoit plus rien à craindre, qu’ils se negligerent ; mais dès la nuit suivante ils se virent brûler dans leurs Lits. ◀Exemplum J’observerai d’ailleurs que, si quelques Climats jouïssent d’un Printems continuel, on voit certaines Femmes qui se ressentent toute leur vie des influences du Mois de Mai : Ce sont une espèce de Valetudinaires à l’égard de la Chasteté, auxquelles je voudrois prescrire un Regime qui durât jusques à la fin de leurs jours. Je ne saurois croire que celles-ci soient tout-à-fait hors de danger qu’après avoir regardé nôtre Sexe, du moins cinq années de suite, à travers une paire de Lunettes. Dialog► Mr. Honeycomb m’a dit souvent qu’il est beaucoup plus aisé d’enlever une Femme de cet ordre, après qu’elle a passé son année climacterique, qu’une jeune Fille au-dessous de vingt-cinq ans ; & qu’un Débauché de sa connoissance, qui avoit travaillé en vain à gagner les bonnes graces d’un Tendron de quinze ans, avoit fait enfin sa fortune par 1’enlevement de sa grand’Mere. ◀Dialog

Mais puis que ce Discours n’est pas destiné à celles du beau Sexe qu’on peut [198] nommer toûjours vertes, je m’adresserai à celles qui sont disposées à écouter les Principes de la Raison & de la Vertu, & qui peuvent aujourd’hui me donner audience de sang froid. S’il y en a quelques unes qui aient perdu leur Innocence, elles doivent se considerer dans le même déplorable état, où 1 Chamont trouve que sa Sœur, est tombée, lors qu’il dit :

Zitat/Motto► Long tems elle parut une Rose fleurie,
Agréable à nos yeux, de tous nos Sens cherie ;
Jusqu’à ce que’un cruel Destructeur la cueillit,
Effaça son éclat, sa douceur l’avilit ;
Et, la foulant aux piez comme une Herbe fanée,
Ne la regarda plus que comme empoisonnée. ◀Zitat/Motto

Au contraire, celles qui ont observé les précautions, que je leur ai données, & qui ont suivi les règles de la Modestie, fleuriront à-present comme une Rose au Mois de Juin, environnées de nouveaux charmes, & de cette innocente pudeur qui éclate sur le visage. Avec tout cela, je les prie de vouloir penser à la honte qu’auroit un Général, qui, après avoir fait une heureuse Campagne, se laisseroit surprendre dans ses Quartiers d’Hiver : Il ne seroit pas moins deshonorable à une Dame de perdre, [199] dans tout autre Mois de l’Année, ce qu’elle a eu soin de conserver dans le Mois de Mai.

Il n’y a point de Charme dans le beau Sexe, qui puisse tenir la place de la Vertu. Sans l’Innocence, la Beauté devient desagréable, & la Qualité est digne de mépris ; la bonne Education dégénere en Libertinage & la vivacité de 1’Esprit se tourne en Impudence. On observe que les Peintres & les Statuaires nous représentent toutes les Vertu sous la figure de Femmes ; mais s’il y en a quelcune qui ait un droit plus immédiat à cette représentation, c’est à coup sûr la Modestie. Je laisse aux Théologiens à munir les Dames contre le Vice opposé, en ce qu’elles peuvent être vaincues par les Tentations : Pour moi, il me sufit de leur avoir donné mes avis là-dessus, en ce que l’Instinct peut les entrainer.

X. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1C’est un des Personnages d’une Tragedie de Mr. Otway, intitulée, L’Orpheline, ou Le Mariage infortuné