Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XXXII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\032 (1720), pp. 189-194, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1330 [consultado el: ].


Nivel 1►

XXXII. Discours

Cita/Lema► Bene colligitur hæc Pueris, & Mulierculis, &
Servis, & Servorum simillimis Liberis esse
grata. Gravi verò homini, & ea quæ fiunt
judicio certo ponderanti probati posse nullo modo.
Cic.
On a sujet de conclure que ses choses peuvent être agréables à de petits Garçons, à des Femmeletes, à des Esclaves ou à des Personnes libres qui leur ressemblent ; mais un Homme grave, qui juge sainement de tout, ne sauroit jamais les aprouver. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Pour obtenir les bonnes graces des Hommes, il n’y a qu’à les prendre par leurs foible. ◀Metatextualidad

Nivel 2► J’ai reflechi quelquefois, en mon particulier, sur les niaiseries & les bagatelles qui donnent du crédit aux Hommes ; non seulement dans les choses indiférentes & communes de la Vie, mais aussi dans les affaires de la plus grande importance. Vous voïez, lors qu’il s’agit de l’election des Membres qui doivent être députez au Parlement, jusqu’où le soin de saluer des enfilades entieres des vieilles Femmes, de boire avec de gros Païsans, & de se mettre à niveau de la lie du Peuple dans les choses même où il rampe le plus, je veux dire ses Divertissemens, vous voïez, dis-je, jusqu’où le soin [190] de tout cela peut amener un Homme qui aspire à être élu. Si l’on veut se prostituer & s’accommoder à l’humeur dominante du Vulgaire, c’est peut-être le plus sûr moien qu’il y ait pour s’élever dans le Monde & y paroitre avec éclat. Il ne faut qu’étudier le penchant de ceux que l’on fréquente, & les prendre par leur foible, pour en obtenir tout ce que l’on souhaite : On n’a besoin ni de beaux talens, ni d’une grande Vertu, pour plaire même aux Personnes les plus distinguées, & qui ont le plus d’esprit. L’Orgueil, déguisé d’une maniere ou d’autre, & qui échape souvent à celui qu’il anime, est le ressort le plus ordinaire qui fait agir les Hommes. Vous n’avez qu’à découvrir l’endroit par lequel un Homme croit surpasser les autres, lui prodiguer vos éloges à cette occasion, & n’entrer jamais en concurrence avec lui sur cet article ; vous en ferez tout ce qui vous plaira. Nivel 3► Relato general► 1 Il en prit mal à un Secretaire d’Etat en Espagne, à ce que j’ai lû quelque par, de n’avoir pas [191] suivi cette Maxime. Il servoit un Prince, qui se piquoit d’entendre à fond le Latin, & qui écrivoit souvent des Lettres en cette Langue. Un jour ce Monarque lui en fit voir une qu’il venoit d’écrire à un Prince étranger, &, sous ombre de lui demander son avis, il rechorchoit ses éloges. Ce fidèle Conseiller ne se borna pas seulement à critiquer certaines Expressions trop fortes qui emportoient plus que son Maître ne croïoit, mais il y corrigea d’ailleurs quelques Phrases peu Latines. Vous pouvez bien vous imaginer que les autres Dépêches ne les occuperent pas beaucoup le reste de la soirée. Quoi qu’il en soit, Mr. le Secretaire de retour chez lui, apella son Fils aîné, l’entretint de ce qui venoit de se passer, & lui déclara que sa Famille devoit se préparer à sortir au plûtôt du Roïaume ; car, dit-il, le Roi sait que j’entens le Latin mieux que lui. ◀Relato general ◀Nivel 3

Cette lourde bévûe, dans un Ministre d’Etat, doit servir de Leçon à tous ceux qui cherchent à faire fortune. D’ailleurs on doit bien prendre garde à l’humeur & au genie de ceux à qui l’on fait sa Cour ; du moins il n’y a nul doute qu’un Homme de bon sens, qui est élevé au-dessus des autres, ne soit indigné de voir tous ces vils Esclaves qui l’environnent, prêts à lui aplaudir, da la mine & du geste, d’abord qu’il ouvre la bouche, & qu’il ne se moque d’eux dans le fond de son ame. C’est un assez plaisante Comédie de voir un Supérieur ne parler [192] qu’à bâtons rompus, & mettre ainsi à la torture le visage de ses humbles Admirateurs, qui ne savent où ils en sont, ni ce qu’ils doivent aprouver par un petit souris. Tous ces airs respectueux ne sont de mise qu’à la Cour ; mais dans tout autre endroit, si l’on veut plaire à certaines Personnes & obtenir leurs bonnes graces, il ne faut pas se borner au simple extérieur. Si vous demeurez à la Campagne, & que vous ayez envie d’être Chef de Parti, un bon Estomac, une Voix haute & un Enjoûment rustique vous méneront fort loin, pourvû que vous sâchiez bien boire, & boire tout ce que l’on vous offre.

Après avoir insinué que la plûpart des Hommes se laissent conduire par une sote Vanité qui les domine, j’en donnerai ici un Exemple. Nivel 3► Exemplum► Relato general► Il s’agit d’un Vieillard, qui vivoit il y a environ quarante ans ; il étoit d’une humeur si bizarre & si quinteuse, que Personne n’osoit l’aborder ; mais il se rendoit à un certain petit Caffé, où il défioit tout le monde au Trictrac, & à toutes Tables. Le moïen de lui plaire étoit de le revecoir à ses heures de loisir, & de lui donner occasion de triompher à l’un ou à l’autre de ces Jeux, ; car, en qualité d’Homme élevé dans les Emlois, il se piquoit d’être propre aux Affaires, & au Divertissement. ◀Relato general ◀Exemplum ◀Nivel 3 C’est ainsi que l’on fait sa Cour ; mais il y a une autre Méthode plus éficace, que les Gens polis nomment faire une bonnêteté, & que le Vulgaire apelle corrompre que des [193] présens. Selon mes idées, je trouve qu’un Billet doux tiré sur la Banque est, en ce cas, plus galant que les Espèces sonantes : Il est vrai qu’il y a des Bourrus qui ne veulent accepter ni Billets ni Espèces : tout ce que je puis dire à leur égard, en qualtié d’Homme qui s’est mêlé autrefois de Chimie, est qu’un partie de la Matiere, pour devenir fluide, demande un certain ingrédient, qu’une autre partie en demande un autre, & qu’il n’y en a point qui ne puisse être dissoute par ceci ou par cela : Ainsi la Vertu, qui est trop rigide pour ceder au Papier ou à l’or, se fondra tout-doucement infusée dans une Liqueur. Nos insulaires de la Barbade, qui ne sont des Niais, n’ont aucun Procès à poursuivre dans la Grande Bretagne, qu’ils n’y mêlent de l’Eau de Citron, qu’ils distribuent avec adresse entre les Favoris de nos Personnes en credit. Des vins exquis envoïez à propos l’emportent tous les jours dans des affaires épineuses, & de conséquence, où dix mille fois la valeur seroit rejettée avec indignation.

Mais pour ne pas venir à un plus long détail des moïens qui servent à gagner les Hommes, & qui font voir que la Vertu la plus austere est corruptible, soit qu’on les attaque par des Presens, ou par les Passions qui les dominent ; cherchons quelque Expédient pour tourner celles-ci du côté de l’Honeur & de la Franchise. Lors qu’un homme est persuadé que la moindre [194] brêche faite à sa Candeur lui porte coup & ruïne en quelque maniere son existence, l’Amour propre devient une Vertu. C’est par-là que le bien & le mal seront les seuls Objets qu’il aprouvera ou qu’il condamnera ; & celui qui fait tort à un autre lui paroitra aussi criminel, que s’il en étoit insulté lui-même. Je ne voi que cet expédient pour se rendre équitable : En un mot, tout Homme qui suit les lumieres de la Raison & de sa Conscience peut bien s’engager dans l’Erreur par l’artifice des autres ; mais il ne tombera jamais dans le Crime.

T. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Je ne sai si l’Auteur s’est bien ressouvenu de ce qu’il avoit lû, ou non ; mais il y a un autre Fait qui aproche beaucoup de celui qu’il raporte ici : Je veux dire qu’un Seigneur Espagnol, après avoir joué longtems aux Echecs avec Philippe II, & gagné toutes les Parties, s’aperçut, au sortir du Jeu, que le Roi avoit un profond chagrin. C’est pourquoi, dès qu’il fut de retour à sa maison, il apella ses Enfans, & leur dit : Mes enfans, nous n’avons plus rien à prétendre à la Cour ; il n’y fera jamais bon pour nous ; car le Roi est offensé de ne m’avoir pû gagner aux Echecs. Voïez L’Homme de Cour de Gracian, Max. VII. Not 2.