Le Spectateur ou le Socrate moderne: XXX. Discours

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XXX. Discours

Zitat/Motto

Per ambages, Deorùmque ministerial, præcipitandus est liber Spiritus.
Petr. Satyric. Cap. 118.
1Un Homme qui parle avec trop de franchise mérite d’être précipité par le ministere des Dieux.

Metatextualität

Metamorphose de Fidelio en Miroir.

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Brief/Leserbrief

Mr. le Spectateur. « Je me trouvai en dernier lieu à boire du Thé avec jeunes Dames, qui entretinrent la Compagnie d’une Coquette du voisinage, qu’on avoit surprise à faire toutes ses petites minauderies à se composer devant son Miroir. Pour rompre les Chiens, & détourner un discours, qui commençoit à devenir malin, de spirituel qu’il étoit d’abord, la Maîtresse du Logis en prit occasion de souhaiter qu’il y eût, entre les Hommes d’aussi fidèles Conseillers, pour diriger les Dames à orner leur Esprit, que le sont les Mirois pour leur aider à parer leur Corps. Elle ajoûta que, si un Ami sincere venoit, par quelque prodige, à être métamorphosé en Miroir, elle n’auroit pas honte de le consulter souvent. Cette pensée grotesque opera si bien toute la soirée sur mon Imagination, que, la nuit suivante, je fis un Rêve qui n’est pas moins étrange, & dont voici le détail.

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Traum

Il me sembla que, debout devant mon Miroir, j’y aperçus la figure d’un jeune Homme, qui avoit l’air franc & ouvert, & qui, d’un ton de voix aigu, me parla en ces termes :

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Dialog

Le Miroir, que vous voïez, étoit autrefois un Homme, c’est-à-dire, moi-même, l’infortuné Fidelio.

Fremdportrait

J’avois deux Freres, dont la diformité du corps étoit réparée par la beauté de leur Esprit : Mais, avec tout cela, chacun d’eux, comme il est assez ordinaire, avoit un travers d’Esprit qui répandoit à la bizarre fabrique de son Corps. L’aine, dont le Ventre s’enfonçoit en dedans d’une maniere monstrueuse, étoit un grand Poltron & quoi que son humeur splénique lui fît prendre feu tout-d’un coup, elle servoit à lui grossir les Objets qui venoient à le choquer, au-delà de leur naturel. Le second, dont la Poitrine s’élevoit en bosse, prenoit au contraire à tâche de diminuer tout, & l’on peut dire qu’il étoit à tous égards, les Antipodes de son Frere.
Ces étranges disparitez plaisoient une ou deux fois à la Compagnie ; mais l’on s’en dégoûtoit à la fin ; de sorte qu’on les retira de la Cour, & qu’ils furent envoïez à l’Université pour y étudier les Mathématiques. Il est inutile de vous dire que j’étois bien-fait de ma personne, & que j’avois la reputation d’être un Gentilhomme poli, & de briller en Compagnie. J’étois le Confident & le Mignon de toutes les Belles ; & si le Vieilles ou 1es Laides parloient mal de moi, tout le monde sait qu’elles étoient animées d’un esprit de vengeance, au desespoir de ce que je ne voulois pas les flater. Quoi qu’il en soit, ni les unes, ni les autres n’alloient jamais au Bal ou aux Assemblées qu’après avoir consulté mon goût. Flavie coloroit ses cheveux en ma presence, Celie me montroit ses dents ; Panthé´e enfloit sa gorge, & Cléanthe faisoit briller son Diamant à mes yeux ; J’ai vû le pié de Cloé, & j’ai attaché, avec beaucoup d’artifice, les jartieres de Rhodope. C’est une Maxime génerale, que les Personnes qui s’aiment trop elles-mêmes n’ont guére d’affection pour les autres : J’ai remarqué, avec tout cela, que plus les Dames étoient prévenues en leur faveur, plus elles avoient de la tendresse pour moi. Cela parut dans mes Amours avec Philautie, qui m’étoit si dévouée, que l’on disoit fort plaisamment que, si j’avois été assez petit, elle m’auroit toûjours porté pendu à sa Ceinture. Mon plus dangereux Rival fut un certain Sot enjoué, qui, par une longue habitude avec elle & ses dons naturels, lui étoit devenu semblable à tous égards. Elle n’auroit pas manqué de me bannir, si elle ne s’étoit aperçue qu’il me demandoit souvent mon avis sur des matieres de la derniere conséquence ; & ce fut cela même qui me rendit plus cher à ses yeux. Quoi que je fusse toûjours caressé des Dames, les Hommes avoient si bonne opinion de ma Vertu, qu’ils ne me portérent jamais envie.

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Allgemeine Erzählung

Un Amant jaloux de Philaute crut un jour de l’avoir surprise dans un Entretien amoureux ; &, malgré la distance, où il étoit, qui l’empêchoit d’entendre, il se figura mille chimeres à la vûe de ses airs & de ses gestes. Il est vrai que, retirée dans sa Chambre, tantôt elle reculoit quelques pas en arriere, avec un air serain et atentif, & qu’il lui échapoit ensuite un petit souris innocent : Tantôt elle prenoit un air dédaigneux, quoi que plein de majesté ; elle fermoit à-demi les yeux d’une maniere languissante ; elle se couvroit le visage d’une main, après avoir rougi ; Tantôt elle lâchoit un soupir, & 1’on auroit dit qu’elle étoit prête à rendre l’ame. Frapé de ces attitudes, l’Amant furibond parut ; mais dans quelle surprise ne tomba-t-il pas de n’y voir que l’innocent Fidelio tout seul avec le dos apuïé contre la muraille, & placé entre deux Croisées.
Je ne finirois pas si je m’amusois à vous parler de toutes mes avantures. Soufrez donc que j’en vienne au plûtôt à celle où je reçûs le coup de mort, & où Philautie trouva son bonheur.

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Allgemeine Erzählung

Elle eut malheureusement la petite Vérole, & l’on me défendit d’une maniere bien expresse de la voir, dans la crainte que ma vûe n’augmentât son mal, & que je ne l’atrapasse moi-même du premier coup d’œil. Aussitôt qu’on lui eut permis de rester levée dans sa Chambre, elle en sortit un jour en cachette, pour se rendre à l’Apartement voisin, où elle me trouva tout seul. D’abord elle courut vers moi, avec des transports de joie, & sans craindre, le moins du monde, aucun rebut de ma part. Mais helas ! de quelle fureur ne la vis-je pas animée, lors qu’elle entendit que j’étois éfraïé à la vûe d’un spectable si dégoûtant ? Bousie de rage, elle se recula, pour voir si j’aurois l’insolence de le repeter de nouveau. Je n’y manquai point, & je lui dis même de plus, que sa passion mal ordonnée augmentoit sa laideur. Incapable de se retenir, & au desespoir, elle saisit une Aiguille de tête, & me l’enfonça dans le cœur de toute sa force. Il n’y eut pas moïen de survivre à ce trait ; mais je gardai ma sincerité jusque’au bout ; j’exprimai toûjours mes véritables sentimens, quoi qu’avec des paroles entrecoupées, &, par des grimaces pleines de reproches, j’anonçai jusques à mon dernier soupir la diformité de ma Meurtriere.
Cupidon, qui suit toujours les Belles, & qui eut pitié du sort d’un aussi fidéle serviteur que moi, obtint, de la Destinée, que mon Corps seroit incorruptible, & qu’il retiendroit les qualitez de mon Esprit. Je perdis aussitôt la Figure Humaine, je devins poli & brillant, & jusques à ce jour je suis le premier Favori des Dames. »
T.

1Cette traduction a plus de rapport au sujet de ce Discours, qu’au sens de l’Original, qui est tout autre & qui regarde l’Enthousiasme poëtrique. On peut voir ce passage dans Petrone p. 146 Etid. Paris. Cum Notis Bourdelotti, etc. in 12 Ao. 1677, ou dans le II. Tome, p. 120 du Petrone Latin & François, suivans le MS. trouvé à Belgrade en 1688. nouv. Edition in 8 ; 1709