Le Spectateur ou le Socrate moderne: XXVI. Discours

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Nivel 1

XXVI. Discours

Cita/Lema

Quid purè tranquillet,
Hor. L. I. Epist. XVIII. 102
Il vous apprendront à connoitre ce qui peut vous tranquilliser l’Esprit.

Metatextualidad

De la bonne Humeur, qui vient du Temperament.

Nivel 2

Metatextualidad

Dans 1un de mes derniers Discours, j’ai parlé de la bonne Humeur entant qu’elle est une Vertu morale, & j’ai aussi allegué des Motifs proportionnez à sa nature, pour nous engager à la cultiver dans nos Esprits : Je vai la considerer sur le pié de qualité physique, & nous y animer par des Motifs naturels, qui ne tiennent ni de la Vertu ni du Vice.
La bonne Humeur est en premier lieu ce qui contribue le plus à la Santé. Les chagrins & les murmures secrets portent des coups imperceptibles à ces fibres délicates qui composent les parties vitales, & usent peu à peu la Machine ; pour ne rien dire de ces violentes fermentations qu’ils excitent dans le sang, ni de ces mouvemens irreguliers & interrompus qu’ils causent dans les esprits animaux. De tous les Vieillards, auxquels j’ai pris garde, & du nombre de ceux qui ne sentent presque point les infirmitez d’un âge avancé, je n’en ai guére vû qui n’eût du moins une certaine indolence de temperament, si ce n’est pas même une gaieté & une bonne humeur tout extraordinaire. Il n’y a nul doute que la Santé & la Gaieté ne se produisent l’une l’autre, avec cette diférence, qu’on ne voit guére une Santé victorieuse qui ne soit accompagnée de quelque dose de bonne Humeur, au lieu qu’on voit souvent celle-ci là où l’autre n’est pas fort robuste. La Gaieté a le même heureux effet sur l’Esprit que sur le Corps : elle bannit tous les chagrins & les soucis rongeans, elle calme les passions & tranquilise l’Ame. Après avoir déja touché à ce dernier point, j’observerai ici que le Monde, où nous vivons, est rempli d’une infinité d’objets propres à exciter & à nourrir dans nos Esprits cet heureux temperament. Si l’on considere le Monde par raport à l’utilité qui nous en revient, on croiroit qu’il a été fait pour notre usage ; mais, si 1’on reflechit sur sa Beauté naturelle & son Harmonie, on seroit tenté de conclure qu’il a été fait pour notre plaisir. Le Soleil, qui est, pour ainsi dire, l’Ame de cet Univers, & qui produit tout ce qui est nécessaire à la Vie, a une grande influence sur nous ; il égaie & réjouït le cœur de l’Homme. Ce nombre infini de Créatures vivantes, qui sont faites pour nous entretenir la vie où nous servir à divers usages, remplissent en même tems les Bois de leur Musique, nous fournissent du Gibier pour la Chasse, ou excitent des idées agréables dans nos Esprits par la beauté qui les environne. Les Ruisseaux, les Lacs & les Fleuves nous rafraichissent l’Imagination, de même que le Terroir à travers lequel ils-passent. Il y a des Ecrivains fort distinguez, qui ont regardé comme un effet de la Providence, le soin qu’elle a eu de tapisser la terre de verd plûtôt que de tout autre couleur, parce que le Verd est un si juste mêlange du clair & du sombre, qu’il réjouït & fortifie la vûe, au lieu de l’afoiblir ou de l’incommoder. De-là vient que plusieurs Peintres ont un Tapis verd pendu tout auprès de l’endroit où ils travaillent, pour y jetter les yeux de tems en tems, & les délasser de la fatigue que leur cause la vivacité des couleurs.2« Un célèbre Philosophe moderne en raisonne de cette maniere :

Cita/Lema

Toutes les couleurs, dit-il, qui sont plus éclatantes, émoussent & dissipent les esprits animaux emploïez à la vûe ; mais celles qui sont plus obscures ne leur donnent pas assez d’exercice ; au lieu que les raïons qui produisent en nous l’idée du Verd tombent sur l’œuil dans une si juste proportion, qu’ils donnent aux esprits animaux tout le jeu qui leur est nécessaire, & que, par l’équilibre où ils les retiennent dans leur choc, ils excitent en nous une sensation fort agréable. »
Que la cause en soit tout ce qui vous plaira, on ne sauroit douter de l’effet ; & c’est pour cela même que les Poëtes donnent le titre de gai à cette couleur. Pour envisager de plus près cette double fin qu’on observe dans les Ouvrages de la Nature, c’est-à-dire leur utilité & leur agrément, nous voïons que les plus importantes parties, dans le Cercle des Vegetaux, sont aussi les plus belles. Je veux parler des Semences qui servent à perpetuer les Plantes, & qui sont toujours logées dans les Fleurs ou dans leurs boutons. Il semble que la Nature cache son principal dessein, & qu’elle est industrieuse à répandre sur la Terre un air gai & riant, pendant qu’elle travaille en secret à son grand ouvrage, & qu’elle est atentive à sa propre conservation. Il en est à peu prés de même à l’égard du Laboureur & de celui qui cultive la Terre ; ils s’occupent à la rendre une espece de Jardin ou de Païsage, & à donner un air riant à toute la Campagne qui les environne, quoi qu’ils n’aient autre chose en vûe que la Moisson, & le Fruit qui en doit revenir. On peut remarquer d’ailleurs que la Providence, pour entretenir cette gaieté dans nos Esprits, a eu soin de les former d’une telle maniere, qu’ils sentent du plaisir à la vûe de certains Objets, qui paroissent être de peu d’usage, comme sont les Rochers, les Déserts, & autres parties grotesques de la Nature. Ceux qui savent raisonner en Philosophes peuvent étendre cette idée plus loin, & observer que, si la Matiere nous paroissoit avec les qualitez essentielles dont elle est revêtue, elle ne fourniroit qu’un assez triste spectacle. En effet, si la Providence lui a donné le pouvoir d’exciter en nous des qualitez imaginaires, telles que les Goûts & les Couleurs, les Sons & les Odeurs, le Chaud & le Froid, c’est afin que l’Esprit de l’Homme, pendant qu’il sejourne ici-bas, puisse être égaïé & diverti par ces agréables sensations. En un mot, tout l’Univers est une espece de Théatre, plein d’Objets qui nous donnent du plaisir, ou de l’admiration, ou qui nous amusent. Chacun pensera bien de lui-même à la vicissitude du Jour & de la Nuit, au changement des Saisons, & à toutes ces diférentes Scènes, qui varient la face de la Nature, & qui remplissent l’Esprit d’une suite continuelle d’Images, aussi belles qu’agreables. Je ne mettrai pas ici en ligne de compte tous les plaisirs qui nous viennent de l’Art, de l’Amitié, de la Lecture, ou de la Conversation, ni tous les autres divertissemens casuels de la Vie, parce que je ne voudrois animer à la Gaieté que par des Motifs qui s’offrent d’eux-mêmes à toutes sortes de Personnes, & qui sufissent pour nous démontrer que la Providence n’a pas eu dessein que ce Monde fût rempli de murmures & d’inquiétudes, ou que le Cœur de l’Homme fût envelopé dans la tristesse & la mélancholie. J’insiste d’autant plus sur cette bonne Humeur, que nos Compatriotes, à ce que l’on-observe, en manquent plus qu’aucune autre Nation. La Mélancolie est une espéce de Démon qui hante notre Isle, & qui nous aflige d’ordinaire par un Vent d’Est. Un François, célébre Ecrivain de Romans, pour s’opposer à ceux qui les commencent par la Saison fleurie de l’Année, entame un des siens de cette maniere :

Cita/Lema

Dans le triste Mois de Novembre, lors que les Anglois se pendent & se néient, un Amant au desespoir alla se promener à la Campagne, &c.
Chacun dévroit se munir contre les malignes influences de son Climat ou de son Temperament. Il faudroit pour cela s’accoutumer à ces reflexions qui peuvent donner la serenité de l’Esprit, & le mettre en état de soutenir avec courage les petits maux & les revers de fortune qui sont communs à tous les Hommes, & qui, par le bon usage que l’on en pourroit faire, produiroient une joie abondante & une satisfaction continuelle. Quoi que je veuille engager ici mes Lecteurs à regarder le Monde dans son plus beau jour, je ne desavoue pas qu’il n’y ait bien des maux qui naissent au milieu de tous les plaisirs qu’il nous offre ; mais si on les prenoit du bon côté, ils ne rempliroient pas l’Esprit d’amertume, & ne détruiroient pas cette bonne Humeur de temperament que je viens de recommander. En effet, Mr. Locke, dans son Essai sur l’Entendement Humain, allegue à juste titre une raison morale, pour rendre compte de ce mêlange de bien & de mal, de plaisir & de peine, que les Créatures excitent en nous. Voici de quelle maniere il s’énonce là-dessus :

Cita/Lema

3Outre cela, dit-il, nous pouvons trouver une autre raison pourquoi Dieu a attaché differens dégrez de plaisir & de peine, à toutes les choses qui nous environnent & qui agissent sur nous, & pourquoi il les a joints ensemble dans la possession de le plûpart des choses qui frapent notre Esprit & nos Sens. C’est afin que convaincus, par notre experience, que tous les plaisirs, qui nous viennent des Créatures, sont mêlez de quelque amertume, & qu’ils ne peuvent nous donner qu’une satisfaction imparfaite & éloignée d’une entiere felicité, nous soïons portez à chercher notre bonheur dans la jouissance de celui 4en qui il y a un rassasiment de joie, & à la droite duquel il y a des plaisirs qui ne tariront jamais.
L.

1C’est le XXII.

2C’est sans doute Mr. Le Chev. Newton dans son Otique, dont Mr. Le Clerc a donné un Extrait : Voïez sa Biblioth. Choisie Tome IX. p 245. Cet Ouvrage de Mr. Newton a été depuis traduit en latin par Mr. Clarks, fameux Théologien & philosophe Anglois ; & P. Humbert en imprime actuellement ici une Traduction Françoise par Mr. Coste.

3Voïez la Traduction de Mr. Coste p. 132, 5. 11 Impr. à Amsterdam, chez H. Schelte

4Pf. XVI, 11.