Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XXII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\022 (1720), S. 127-133, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1320 [aufgerufen am: ].


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XXII. Discours

Zitat/Motto► Æquam memento rebus in arduis
servare mentem ; non secus in bonis
ab insolenti temperatam
Lætitiâ, moriture Delli.
Hor. L.II. Ode III. I.
Vous mourrez, Dellius, Que cette pensée vous fasse souvenir de conserver, en tout, une grande égalité d’ame, dans l’adversité de même que dans la prosperité : qu’une joie moderée balance au-dedans de vous-même tout ce que l’un & l’autre peut avoir d’extraordinaire. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Eloge de la Bonne Humeur en qualité d’une Vertu morale. ◀Metatextualität

Ebene 2► J’ai toûjours préferé la bonne Humeur à la Joie. Je regarde celle-ci comme un Acte, & l’autre comme une Habitude de l’Esprit. La Joie est courte & passagere, au lieu que la bonne Humeur est fixe & durable. Les Personnes sujettes à la plus profonde Mélancolie tombent souvent dans les plus grands transports de Joie ; mais si la bonne Humeur ne donne guére à l’Esprit une Joie éclatante, elle empêche qu’il ne s’abate sous le poids du Chagrin. Allegorie► La Joie ressemble au feu d’un Eclair, qui s’échape au travers de Nuages sombres, & qui brille pour un moment ; la bonne Humeur entretient dans l’Esprit une espèce de lumie-[128]re, qui aproche de la clarté du jour, & qui lui donne une serenité ferme & constante. ◀Allegorie

Ceux qui ont des principes d’une Morale austere pensent que la Joie est trop folâtre & dereglée pour un état d’épreuve, & qu’elle marque une certaine présomption du cœur, qui est incompatible avec une Vie exposée à tout moment aux plus grands dangers. Les Ecrivains de cette trempe ont observé qu’on ne vit jamais rire nôtre Sauveur, qui étoit le grand Modèle de la Perfection.

La bonne Humeur n’est point sujette à de pareils reproches ; elle est d’un naturel calme & serieux ; elle ne met pas l’Esprit dans une situation peu conforme à l’état de la Vie Humaine, & elle est sur tout remarquable dans les Caractères des plus grands Philosophes du Paganisme, aussi bien qu’entre ceux des Chrétiens qui ont passé à juste titre pour de saints Personnages.

Si nous envisageons la bonne Humeur sous trois diférentes vûes, par raport à nous-mêmes, à ceux avec qui nous conversons, & á l’Auteurs de notre Existence, elle ne peut que se faire estimer à tous ces égards. Celui qui possede cette excellente disposition de l’Esprit n’est pas seulement tranquille en lui-même, il est aussi le Maître absolu de toutes les puissances & de toutes les facultez de son Ame : Son Imagination n’est jamais troublée, ni son Jugement prévenu : Il est toûjours égal & uniforme, soit qu’il se trouve en compagnie ou tout [129] seul. Il reçoit de bon cœur tous les Biens que la Nature lui presente ; il goûte tous les Plaisirs qui l’environnent, & il ne sent pas tout le poids des Maux qui lui arrivent par accident.

Si nous considerons cet Homme par raport à ceux qu’il fréquente, sa bonne humeur lui attire leur Amitié & leur Bienveillance. Afable & obligeant qu’il est envers tout le monde, il excite les même<sic> dispositions dans tous ceux qui l’aprochent. Allegorie► Il en est de sa presence comme de celle du Soleil, qui vient à briller tout d’un coup ; elle inspire un secret plaisir à tous ceux qui en jouïssent, sans même qu’ils y prennent garde, ou qu’ils en devinent la cause. ◀Allegorie Le Cœur s’épanouit alors de son propre mouvement, & ne peut qu’avoir de l’estime & de l’amitié pour celui dont il reçoit de si bénignes influences.

Lors que je reflechis sur cet heureux état de l’Esprit au troisiéme égard, je ne puis l’envisager que comme une Reconnoissance habituelle envers l’Auteur suprême de la Nature. C’est chanter ses louanges d’une maniere implicite, & lui rendre de très humbles actions de grace pour tous les effets de sa Providence. C’est une sorte d’aquiescement à l’état où il nous a mis, & une secrete aprobation de sa volonté dans la conduite qu’il observe á l’égard du Genre Humain.

Il n’y a, selon moi, que deux choses qui nous puissent priver de cette bonne humeur. [130] L’une est le sentiment du Crime, ou les remors de la Conscience. Une Homme qui mene une vie dereglée & impenitente ne sauroit jamais obtenir ce calme & cette égalité d’Ame, qui en est, pour ainsi dire, l’embonpoint, & l’effet naturel de la Vertu & de l’Innocence. La bonne Humeur dans un tel Homme mérite un nom plus rude qu’aucun de ceux que notre Langue puisse fournir, & surpasse de beaucoup ce qu’on apelle d’ordinaire Sorise ou Folie.

L’Athéisme, qui nie l’existence d’un Etre suprème, & par consequent une Vie à venir, sous quelques Noms qu’il se cache, peut aussi fort bien dépouiller un Homme de cette gaieté de l’Esprit. Il y a quelque chose de si afreux & de si opposé à la Nature Humaine dans l’esperance de l’Anéantissement, que je m’étonne, avec une infinité d’illustres Ecrivains, qu’il y ait un seul Homme capable de survivre à une pareille atente. Pour moi, je trouve qu’il est si facile de se convaincre de l’existence d’un Dieu, que c’est presque la seule Verité qu’on ne puisse pas revoquer en doute ; puis qu’elle s’offre dans tous les Objets qui nous environnent, dans tous les évenemens, & dans toutes nos pensées. Si nous examinons les Caractères de cette Engeance d’Incrédules, nous les voïons formez d’Orgeuil, de Rage & de Chicane : Il ne faut pas non plus s’étonner que des Hommes, toûjours inquiets en eux-mêmes, soient disposez à inquieter les autres ; & comment ne se-[131]roient-ils pas dans un trouble continuel, lors qu’ils sont à toute heure en danger de perdre leur existence & de tomber dans le Néant ?

Ainsi le Vicieux & l’Athée n’ont aucun droit à la bonne humeur, & leur conduite seroit fort déraisonnable, s’ils y prétendoient. Il est impossible qu’un Homme soit de bonne humeur, & qu’il goûte le plaisir de son existence, s’il craint les Tourmens ou l’Anéantissement, d’être miserable ou de n’être point du tout.

Après avoir dit que ces deux Principes détruisent la gaieté par eux-mêmes & qu’il n’est rien d’ailleurs de plus conforme à la Raison, je n’en vois aucun autre qui puisse bannir cet heureux temperament de l’Esprit d’un honnête-Homme. La Douleur & les Maladies, la Honte & les Injures, la Pauvreté & la Vieillesse, qui plus est, la Mort même, ne méritent pas le nom de Maux, eu egard à leur courte durée, à l’avantage que nous en pouvons recueillir. Un cœur bon & honête peut les soûtenir avec courage, avec indolence, & même avec gaieté. Il ne s’alarme pas à la vûë d’une Tempête, qui le doit conduire sûrement à un heureux Port.

Un homme, qui emploie tous ses éforts pour vivre suivant les lumieres de la droite Raison & les principes de la Vertu, a deux sources continuelles de Gaieté, lors qu’il fait atention à sa propre Nature, & à celle de l’Etre infini duquel il dépend. S’il [132] rentre en lui-même, il ne peut que se réjouïr à la vûe de cette Existence, qu’il vient de recevoir, & qui sera toûjours nouvelle, au bout de Millions & de Milliars de Siécles. Combien de félicitations intimes ne s’adresse pas un Esprit, qui vient à reflechir sur son entrée dans l’Eternité, lors qu’il examine les Facultez qu’il a reçues, avec le progrès considerable qu’elles ont fait en peu d’années, même depuis le moment de son existence, qui se perfectionneront à l’infini, & qui, par consequent, augmenteront son Bonheur ? Le sentiment d’une pareille Existence répand une joie continuelle dans l’Ame d’un honête Homme, & fait qu’il se trouve à tout moment plus heureux qu’il ne peut se l’imaginer.

La seconde source de la Gaieté vient de ce que l’Esprit contemple cet Etre infini, dans la dépendance duquel nous sommes, & en qui nous voïons tout ce qu’il y a de grand, de glorieux, ou d’aimable, quoique ce ne soit encore qu’une foible lueur de ses Perfections infinies. Nous nous trouvons sans cette soutenus par sa Bonté, environnez de son Amour & de sa Misericorde. En un mot, nous relevons d’un Etre, dont le Pouvoir le met en état de nous rendre heureux par une infinité de moïens, dont la Bonté & la Fidelité l’engagent à nous accorder cette grace, si nous la demandons avec zéle, & dont l’Immutabilité nous est un sûr garant que nous jouïrons de ce Bonheur dans toute l’Eternité.

[133] Ces considerations, ou d’autres pareilles, que chacun devroit nourrir dans son sein, banniront de nos Esprits cette langueur secrete, cet ennui accablant, où tombent la plûpart des Hommes qui vivent sans reflechir, quoi qu’ils n’aient aucun sujet légitime de se plaindre, elles dissiperont tous ces Chagrins que nous pouvons sentir à l’arrivée de quelque mal imprévu : elles écarteront tous ces petits accès de joie & de folie, où l’on se plonge d’ordinaire, quoi qu’ils soient plus propres à ruïner qu’à soutenir la Vertu ; en un mot, elles produiront en nous cette Humeur douce & enjouée, qui peut seule nous rendre agréables à nous-mêmes, à ceux avec qui nous conversons, & à l’Auteur de notre existence, qui nous à créez pour lui plaire & obéir à sa Volonté.

I. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1