Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\015 (1720), S. 86-91, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1313 [aufgerufen am: ].


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XV. Discours

Zitat/Motto► 1 perituræ parcite chartæ.
Juv. Sat. I. 18.
Faites grace au Papier, quoi qu’il doive périr un jour. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Sur la Manufacture du Papier, & sur l’Imprimerie. ◀Metatextualität

Ebene 2► J’ai pris souvent plaisir à considerer les deux sortes d’avantages qui reviennent au Public de mes Speculations, & qu’on pourroit distinguer, à suivre le stile des Logiciens, en materiels & en formels. J’entens par les derniers ceux que mes Lecteurs reçoivent, à proportion qu’ils s’éclairent ou qu’ils se divertissent à lire mes Discours ; mais puis que je les ai tournez plusieurs fois de ce côté-là, je me bornerai ici à les [87] envisager dans la premiere vûe. Par le terme de materiels, je veux désigner ces avantages que le Public reçoit de mes Feuilles volantes, en ce qu’elles consument quantité de notre Papier, que leur impression occupe nos Artisans, & qu’elles donnent de l’ouvrage à un nombre infini d’autres Personnes.

Notre Manufacture de papier met à profit des Guénilles, qui ne peuvent être d’aucun autre usage, & occupe à les ramasser une infinité de mains incapables de tout autre emploi. Ces pauvres Chifonniers, que nous voïons si avides à fouiller dans tous les coins & recoins de nos Rues, délivrent ce qu’ils ont glané au Marchand en gros. Celui-ci l’envoie par Charretées ou Batelées à la Papeterie, où ces Guénilles passent par de nouvelles mains, & donnent de l’exercice à un autre Métier. Ceux qui ont, sur leurs Terres, des Moulins destinez à cet usage, augmentent ainsi leurs revenus, & toute la Nation est pourvûe, en grande partie, d’une Commodité, qu’elle étoit obligée de tirer autrefois de ses Voisins.

Les Materiaux ne sont pas plûtôt reduits en Papier, qu’on les distribue dans les Imprimeries, où ils donnent de l’ouvrage à une infinité d’Artisans & servent à déveloper un nouveau Mystere. De-là, suivant qu’ils sont imbus de Nouvelles ou de Politique, ils courent par toute la Vil-[88]le, en guise de 2 Postillons, de Gazetti journalieres, de Revûes, de Mêlanges & d’Examinateurs. Hommes Femmes & Enfans disputent à qui les portera des premiers, & ils gagent leur vie à les répandre. En un mot, lors que je suis à la trace un Paquet de Guenilles converti en un Caïer de mes Feuilles volantes, je trouve tant de mains emploiées à chaque pas qu’elles font dans leur route, qu’occupé à écrire un de mes Discours, il me semble que je pourvois à la subsistance d’une foule de Gens.

Si je ne prevenois ici quelques-uns de mes Lecteurs spirituels, ils ne manqueroient peut-être pas de me dire, que mes Feuilles volantes, après avoir vû le jour, peuvent encore servir au Public en differentes occasions. J’avouerai donc qu’elles me servent depuis plus d’une année, pour allumer ma Pipe ; que mon Hôtesse menvoie souvent sa petite Fille, pour me demander quelques uns de mes vieux Discours, & qu’elle ma dit bien des fois que le Papier, sur lequel ils sont imprimez, est le meilleur qu’il y ait au Monde pour enveloper des Epices. J’ai même experimenté plus d’une fois qu’ils servent de bon [89] fondement à un Pâté de Mouton ; & à 3 Noël dernier ils étoient fort recherchez par tout le voisinage.

Il est assez divertissant de reflechir sur les métamorphoses qu’un chifon de toile subit, avant qu’il soit converti en Papier, & qu’il ait passé par tant de différentes mains. Les plus belles Pièces de Hollande, reduites en lambeaux, prennent une nouvelle blancheur qui surpasse de beaucoup la premiere, & retournent souvent, en forme de Lettres, dans leur Païs natal. La Chemise d’une Dame peut être convertie en Billets doux, & se voir une seconde fois en sa possession. Un Damoiseau peut retrouver sa Cravate, après qu’elle est dénaturée, & la parcourir avec plus de satisfaction & d’utilité, qu’il ne l’avoit jamais contemplée devant un Miroir. Enfin un Morceau de toile, après avoir duré quelques années en forme d’Essuïemain ou de Serviete, peut s’élever du Fumier, où il a été ramassé, jusques au Cabinet des Princes, & en devenir un des plus précieux ornemens.

Exemplum► Les Nations les plus polies de l’Europe ont tâché de se surpasser les unes les autres pour la beauté de l’Impression : Les Gouvernemens absolus, de même que les Républiques, ont encouragé cet Art, qui pa-[90]roit le plus noble & le plus avantageux que les Hommes aient jamais inventé. Louïs XIV, animé du desir de la gloire, s’est distingué sur tout par les soins extraordinaires qu’il en a pris, en sorte qu’il a établi une Imprimerie au Louvre, où l’on a imprimé plusieurs Livres, dont il fait tant de cas, qu’il les regarde comme les plus beaux présens qu’il puisse offrir aux Princes étrangers, ou à leurs Ambassadeurs. Si nous jettons les yeux sur les Républiques de Hollande & de Venise, nous trouverons qu’à cet égard elles ont été enviées par les plus grands Roïaumes. On parle plus d’Elzevir & d’Alde que d’aucun Pensionaire de l’une ou d’aucun Doge de l’autre. ◀Exemplum

Des différentes Imprimeries qu’on voit aujourd’hui en Angleterre, & l’encouragement que l’on y donne, depuis quelques années, aux Sciences, ont rendu notre Nation aussi glorieuse sur cet article, qu’elle peut l’être par ses derniers Triomphes & ses beaux Exploits. 4 Les Journaux étrangers ont déja parlé de la nouvelle & magnifique Edition qu’un de nos Libraires a publiée des Commentaires de Cesar, & l’on peut dire que c’est un Ouvrage qui fait honeur à l’Imprimerie Angloise. On ne doit pas s’étonner d’ailleurs si cette Edition est très correcte, puis qu’elle a passé par les mains 5 d’un des plus exacts, des plus sa-[91]vans & des plus judicieux Ecrivains que ce Siécle ait produit. La beauté du Papier, du Caractère & des Tailles douces, dont cet Ouvrage est enrichi, le rendent un des plus beaux Livres que j’ai jamais vû ; & nous fournissent un bon Exemple du Genie Anglois, qui sans être l’Inventeur d’aucun Art, les porte beaucoup plus loin que ne fait le Genie de toute autre Nation. Je me réjouïs sur tout de ce que cet Auteur est sorti d’une de nos Imprimeries en si pompeux équipage, parce qu’il est le premier qui ait écrit de notre Isle avec quelque exactitude.

Mes Lecteurs sans lettres, s’il y en a quelcun de cette espèce, s’étonneront de m’entendre parler des Sciences comme de la Gloire d’une Nation, & de l’Imprimerie comme d’un Art qui rend illustre le Peuple, où il fleurit. Lors que les Hommes sont dominez par l’Avarice & qu’ils ne roulent dans leur esprit que des Projets ambitieux, ils ne trouvent rien de grand ni digne de leur estime, à moins qu’il ne leur en revienne quelque honeur ou quelque avantage extraordinaire. Mais résolu de ne m’abaisser jamais jusqu’à disputer avec les Goths & les Vandales, il me suffira de regarder ces chetifs raisonneurs avec la compassion qui est dûe au déplorable état, où la Stupidité & l’Ignorance les ont mis.

L. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1L’Auteur Anglois a changé parcere en parcite pour donner à ces mots un tout autre sens que celui qu’ils ont dans l’Original.

2Ce sont les Titres de differentes Gazettes qui paroissent à Londres. Il y en a deux the Post-man, & the Post Boy, qu’on ne peut guére bien exprimer en François que par le mot Postillon : à moins que, pour les distinguer, on ne les nommât le grand & le petit Postillon.

3Dans cette Saison, l’on fait quantité de Pâtez doux en Angleterre, composez de Langues de Bœuf hâchez, d’Ecorce de Citron, de Radins de Cutins, &c.

4Voïez la Bibliotheque choisie de Mr. Le Clerc, Tome XXVI. p. 112.

5C’est Mr. Sam. Clarke, Dr. en Théologie.