Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\011 (1720), pp. 63-68, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1309 [consultado el: ].


Nivel 1►

XI. Discours

Cita/Lema► In tenui labor
Virg. Georg. L. IV. 6.
Il est difficile de bien manier un petit sujet. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Lettre sur l’Education de la jeunesse. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Celui de mes Correspondans, qui a honoré le Public en général, & moi en particulier, de ses pensées sur l’Education, vient de m’envoïer la Lettre suivante.

Nivel 3► Carta/Carta al director► Monsieur,

« Je prens la liberté de vous écrire une quatriéme Lettre sur l’Education de la jeunesse : Metatextualidad► Dans ma précedente, je vous ai parlé de quelques tâches, qu’il ne seroit pas inutile, selon moi, de joindre à leurs Exercices ordinaires, pour les former de bonne heure à la Vertu ; Dans celle-ci, j’en proposerai quelques autres, qui pourroient contribuer, si je ne me trompe, à leur donner une bonne tournure pour le Monde, & à les mettre en état de s’y avancer. ◀Metatextualidad

Lors qu’on fait étudier un jeune Garçon, il me semble qu’on a pour but, ou de le rendre agréable à lui-même, & de lui enseigner à suporter la solitude avec plaisir ; ou, s’il ne doit pas hériter [64] d’un bon revenu, de lui fournir les moïens de supléer à ce defaut ; & d’établir sa fortune. On peut dire d’un Homme qu’aplique à l’Etude dans la premiere de ces vûes, qu’il le fait pour l’Ornement, & de celui qui s’y attache dans l’autre, qu’il le fait pour l’Utilité. L’un s’y adonne pour aquérir du Bien, & l’autre pour servir de relief à celui qu’il possede : Mais, quoi que la plûpart de ceux qui étudient soient enfermez dans cette derniere Classe, je me bornerai ici à propos quelques méthodes qui peuvent être utiles à ceux qui cherchent à s’avancer dans le Monde par leur Savoir. Pour cet effet, je remarquerai d’abord que de petits Talens ont plus contribué à de hautes Fortunes que des Talens extraordinaires, qui, malgré tout leur éclat aux yeux du monde, ne sont pas toûjours les plus utiles en eux-mêmes, ni les plus avantageux à ceux qui les possedent.

Les Emplois qui demandent un Esprit sublime sont en si petit nombre, qu’il y a bien de grands Genies qui sont sortis de ce Monde sans avoir trouvé l’occasion de se faire valoir, au lieu que les Personnes d’une capacité médiocre trouvent tous les jours, dans le cours ordinaire de la Vie civile, des occasions proportionnées à leurs Talens.

Nivel 4► Exemplum► Je connois deux Messieurs, qui étoient autrefois Camarades d’Ecole, & [65] qui, depuis ce tems-là, ont toûjours été bons Amis. L’un y passoit pour un Esprit lourd, & il eut la même réputation à l’Université, l’autre faisoit la gloire de son Maître, & devint le plus célébre Etudiant du College, dont il étoit Membre. Ce beau Genie est aujourd’hui rencoigné à la Campagne dans un Benefice de quatre-vingt livres Sterlin de revenu par An ; au lieu que l’autre, avec le simple talent d’un Maître-Ecrivain ordinaire, a gagné cent mille Pièces. ◀Exemplum ◀Nivel 4

Par ce que je viens de dire, il me semble que plusieurs de nos riches Citoïens seront en doute s’ils doivent souhaiter que leurs. Fils soient de grands Genies ; mais il n’y a rien de plus absurde que de vouloir donner á un jeune Garçon, qui n’a pas le moindre talent, la même Education qui est propre à celui que la Nature a comblé de ses saveurs.

Le mal donc que je trouve dans nos Ecoles Latines, est que tous les Ecoliers indifferemment y sont occupez à des Exercices qui demandent du genie ; au lieu qu’il tourneroit à l’avantage de la plûpart d’entre eux, si on leur enseignoit certains petits Arts à la mode, qu’on peut aquerir avec une capacité médiocre, & qui ne laissent pas d’être souvent mis en jeu durant le cours de la vie d’un Homme.

Telles sont toutes les Parties de la [66] Géometrie pratique. J’ai connu un Homme qui fit une grande liaison avec un Ministre d’Etat pour avoir taillé un Cadran sur une de ses Vitres ; & je me souviens d’un Ecclesiastique, qui obtint un des meilleurs Benefices qu’il y ait dans l’Ouest de notre Isle, pour avoir mis en ordre les affaires d’un Gentilhomme de la Campagne, & lui avoir donné un Plan exact de ses Terres.

Je ne saurois m’empêcher de parler ici d’un exercice, qui est d’usage dans toutes les Professions de la Vie, & auquel tous les Maîtres dévroient occuper leurs Ecoliers, je veux dire le soin d’écrire des Lettres en Anglois. Pour cet effet, au lieu de les gêner à faire des Epîtres, des Themes & des Vers en Latin, on pourroit établir une correspondance reglée entre deux Ecoliers, sur tel sujet qu’on trouveroit à propos, ou soufrir qu’ils donnassent quelquefois carriere à leur Imagination, & qu’ils se communiquassent l’un à l’autre toutes les bagatelles qui leur viendroient dans l’esprit, pourvû qu’aucun d’eux ne manquât jamais de répondre au tems précis à la Lettre de son Camarade.

J’ose même soutenir que la plûpart des Ecoliers, devenus Hommes, se trouveroient plus avancez par un tel exercice, que par tout le Grec & le Latin qu’ils peuvent aprendre au College dans l’espace de sept ou huit années.

[67] Le défaut de cette pratique n’est que trop visible dans plusieurs Savans, qui, charmez du Stile de Demostene ou de Ciceron, manquent de termes communs & de phrases ordinaires, pour s’exprimer en leur propre Langue. J’ai vû une Lettre qu’un de nos Orateurs Latins avoit écrite en Anglois, & dont le moindre Procureur auroit eu sujet de se moquer.

On ne doit pas oublier non plus l’Arithmetique, & la maniere d’écrire par abréviations, qui se peuvent aprendre facilement, & qui sont du nombre de ces petis Arts, que je viens de recommander.

Vous aurez, sans doute, observé, Monsieur, que ce que vous venez de lire a sur tout en vûe ces jeunes Garçons qui ne paroissent pas avoir des talens extraordinaires, & qui sont ainsi incapables des Sciences les plus relevées ; mais je pourrois ajouter à cela que les plus beaux Genies ont quelquefois besoin de ces qualitez communes, pour faire valoir ensuite les principales, & s’introduire dans le monde.

L’Histoire nous fournit divers Exemples de Personnes d’un genie superieur, reduites à s’insinuer dans la faveur des Grands par quelcun de ces talens ordinaires. C’est ainsi que le Gentilhomme parfait, dans quelcune de nos Comédies modernes, s’introduit auprès de sa Maî-[68]tresse, sous le personnage d’un Peintre ou d’un Maître de danse.

Dans un jeune Garçon qui a de l’esprit, ces qualitez ne sont que l’accessoire, au lieu qu’elles font l’essentiel de celui qui en manque ; elles servent de divertissement à l’un & d’occupation à l’autre. Il en est à peu près d’un beau Genie, qui est enrichi de ces petites connoissances, comme du Grand Seigneur, à qui l’Alcoran ordonne d’aprendre & d’exercer quelque Métier. Il ne faudroit pas même aller si loin pour trouver des Exemple<sic> de cette nature ; puis que l’Allemagne a eu divers Empereurs, qui se sont attachez de leur bon gré à des Arts méchaniques. Exemplum► Le dernier Empereur Leopold travailloit en bois, & l’on peut voir encore aujourd’hui plusieurs de ses Ouvrages à Vienne, si joliment faits, que le plus habile Tourneur de l’Europe n’auroit pas honte de les avouër pour siens. ◀Exemplum

Malgré tout ce que j’ai dit jusques-ici, je ne desaprouve pas qu’on mette tout en œuvre pour donner de l’étendue à l’esprit de la Jeunesse, & le conduire aussi loin qu’il peut aller. Mon unique but est d’insinuer qu’en fait d’Instruction & d’Etude, on peut trouver une Méthode qui seroit d’un grand discours aux moindres Genies. Je suis, &c. » ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

X. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1