Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "IV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\004 (1720), S. 23-29, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1302 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

IV. Discours

Zitat/Motto► Justitiæ partes sunt non violare homines : Verecundiæ non offendere.
Cic. de Offic. L.I. c. 28.
Il est de la Justice de ne pas maltraiter les Hommes, & de la Pudeur ou de la Bienséance de ne pas les choquer. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Du Devoir des Femmes envers leurs Maris. ◀Metatextualität

Ebene 2► La Bienséance est d’une si grande utilité dans la Vie civile, & mérite tant de respect de la part du beau Sexe, que je ne saurois négliger la Lettre suivante, où l’Auteur se plaint d’une Femme, qui en a violé toutes les regles d’une maniere indigne.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mr. le Spectateur,

« Occupé aujourd’hui à lire celui de vos Discours, où vous parlez de la douleur ’Asterie afligée de l’absence de son Epoux, j’ai fait des réfléxions bien sérieuses. Elles viennent sans doute de l’état où je me trouve, en qualité [24] d’Homme de guerre, qui atend de jour en jour les ordres pour aller en Campagne ; ce qui m’obligera de quitter une Femme que je cheris avec beaucoup de raison. Je suis persuadé qu’elle ne le céde pas aujourd’hui à votre Asterie en fait d’Amour conjugal : Mais la manœuvre de quelques Femmes, qui se trouvent dans la même situation où mon Epouse & moi serons bientôt, y a si peu de raport, que je n’ai jamais eu tant de repugnance à suivre mon devoir. Ce qui cause mon embarras est l’Exemple d’une jeune Dame, dont je vous détaillerai l’histoire le mieux qu’il me sera possible. Ebene 4► Allgemeine Erzählung► Hortence, Officier d’un rang assez distingué á l’Armée, se trouva dans un certain Quartier d’Angleterre, où conduit chez un Gentilhomme de la Campagne, il y fut reçu avec ces égards tout extraordinaires, que les Personnes d’une vie privée ne manquent jamais d’avoir pour ce petit nombre de Soldats, que la Vie militaire & les Avantures qui la suivent, rendent civils, honêtes & agréables, plûtôt que fiers & impérieux. Hortense, qui demeura quelque tems dans cet endroit, fut si bien venu à la Maison de ce Gentilhomme, qu’il pouvoit y aller à toutes les heures du jour, & il étoit impossible qu’il ne s’entretint quelquefois avec la Fille du Logis la belle Sylvane. Les Gens habituez dans les grandes Villes sont charmez de toutes les pe-[25]tites Maisons qu’ils voient à la Campagne lors qu’ils y vont prendre l’air ; & qu’ils s’imaginent qu’ils vivroient, dans la moindire<sic> Cabane, qui tombe sous leurs yeux, avec beaucoup plus de douceur, qu’ils n’en goûtent dans la situation où ils se trouvent. La vie pleine d’embarras & de tumulte, que menoit Hortense, le fit penser à tous les avantages d’une douce retraite ; & vous pouvez bien croire qu’il lui vint dans l’esprit qu’une Femme dans la tournure de Sylvane mettroit le comble à son bonheur. Le monde est si corrumpu & si attaché à un intérêt sordide, qu’Hortense ne douta pas qu’il n’obtînt cette Demoiselle, & qu’on ne regardât même sa démarche comme un acte de générosité, s’il la demandoit au Pere, qui n’avoit aucune Dot à joindre au grand mérite de sa Fille. En un mot, le Mariage fut célébré dans la Maison paternelle, & le généreux Epoux, sans avoir égard à la médiocre fortune de sa chere Moitié, en fit son Cœur, son tout, sa gloire & ses délices : Il crut même qu’un Homme de bon sens pouvoit être excusable, s’il tiroit vanité d’un tel choix, & s’il passoit, en sa faveur, les bornes de la moderation ; de sorte qu’il lui donna des Habits magnifiques & des Pierreries d’un grand prix. Il ne manqua pas de lui dire avec tout cela, qu’il faisoit les derniers éforts dans cette occasion ; mais qu’il ne pouvoit s’en dispen-[26]ser à l’égard d’une Femme qui lui étoit si chere, & qu’elle voulût bien en avoir cette idée. Il la pria d’ailleurs de se souvenir que ces Joïaux, ces Dentelles & ces Habits lui fiéroient infiniment mieux, si son air & sa conduite publioient à tout le monde qu’elle s’en ornoit dans la vûë de complaire à son Mari plûtôt que par aucune estime qu’elle eut pour ces bagatelles. A cette Leçon, trop difficile à pratiquer pour une Femme, Hortense aujouta qu’elle ne devoit pas au moins quitter la Campagne, ni s’éloigner de ses Parens, jusqu’à ce qu’il fût de retour. Après son départ, Sylvane occupée à se mirer, crut que l’amour, qu’il avoit conçû pour elle, venoit du seul bonheur qu’il avoit eu de la voir ; que, si d’autres avoient jouï du même avantage, les Personnes du plus haut rang & du mérite le plus distingué auroient mis tout en œuvre pour obtenir une si jolie Dame, quoi qu’élevée dans l’obscurité ; & si pleine d’esprit, quoi qu’elle n’eût jamais fréquenté la Cour ni la Ville. Résoluë donc de ne cacher plus au monde tant du beautez, sans aucun égard à l’absence du plus généreux de tous les Hommes, elle est aujourd’hui une des Dames les plus gaies que nous aïons à Londres ; elle a banni de son esprit toute idée de son Epoux, & courtisée par de jeunes Damoiseaux, les plus grands Fats que nôtre Siécle ait produit, elle dissipe avec eux tous les moiens [27] qu’Hortense peut lui fournir, quoi qu’il ne les obtienne lui-même qu’au péril de sa vie. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 4

Après tout ce que je viens de vous dire, Mr. le Spectateur, ne seroit-il pas de vôtre devoir de traiter cette Criminelle avec toute l’indignation qu’elle mérite ? Vous ne devez pas lui épargner vos Censures les plus fortes, & vous devriez avertir les Femmes qu’elles sont plus responsables de leur conduite pendant l’absence de leurs Maris, qu’après leur Mort. Ceux qui sont au tombeau ne soufrent aucun deshoneur de leurs manieres volages & libertines ; mais ceux qui sont absens peuvent revenir & se voir insulter par de jeunes Etourdis, qui ne manqueront pas de turlupiner le bon Homme, de ce qu’il s’avise d’être encore en vie, & de venir troubler la Fête si mal à propos. Je suis, &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Dans le Siécle où nous vivons, une régularité trop scrupuleuse est si ridicule, que l’extremité oposée, quoi qu’infiniment plus criminelle, est beaucoup plus à la mode. Mais je voudrois qu’une Femme se demandât, lequel de ces deux défauts un Mari pardonneroit plûtôt, ou celui d’être moins agréable en compagnie qu’elle ne pourroit, ou celui d’exciter les desirs de tous ceux qui la voient au préjudice de son Epoux, & je ne doute pas qu’elle ne soit alors en état bien regler sa conduite. Il est certain que nous avons engagé les Femmes à se [28] produire trop en public, & que vous les voyez aujourd’hui affecter une espece de Renommée éclatante. Elles en diront tout ce qui leur plaira ; mais, au hasard d’encourir leur indignation pour leur rendre service, je les avertirai que le plus grand honeur, où une Femme doive aspirer, se trouve dans les bornes de la Vie domestique ; elle mérite des éloges ou du blâme à proportion que sa conduite fait du bien ou du mal à la Maison de son Pere ou à celle de son Mari. Tous ses devoirs dans ce Monde se terminent à ceux d’une Fille, d’une Sœur, d’une Femme & d’une Mere ; & il n’y a nul doute qu’elle ne s’en puisse aquiter, quand elle ne seroit pas la plus magnifique de toutes celles qui se trouvent avec elle à un Opera ou dans une Assemblée. Ils ne sont pas moins pratiquables, quand elle n’auroit qu’un Esprit médiocre, un Habit simple & un Air modeste. Lors que les Femmes ont le cerveau renversé, & qu’elles mettent leur ambition à se distinguer les unes des autres en des choses de néant, où peut aboutir cette humeur ? Elle n’ajoute rien au vrai Mérite & les expose á ne goûter leurs plaisirs chimeriques, comme il est assez ordinaire, qu’aussi long tems que la Jeunesse & la bonne Fortune dureront. Le moindre mal qui leur en puisse revenir, à mesure qu’elles avancent en âge, est d’avoir du rebut pour la Vie, & de se mépriser elles-mêmes, ou de servir de jouet aux autres. Mais si elles se regardent com-[29]me une partie de nôtre Espéce, destinées à se rendre heureuses avec nous, l’envie qu’elles ont de se distinguer sera toûjours conforme à ce but ; & l’on peut dire qu’elles ne manqueront jamais d’occasions pour servir d’ornement à leurs Peres, á leurs Maris, à leurs Freres & à leurs Enfans.

T. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1