L'Indigent philosophe ou l'homme sans souci: III. Feuille

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Troisième feuille.

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General account

Je fis ce jour-là les délices de l’Assemblée, on me trouva fait au tour : il est charmant ce garçon-là, disoit-on, ce sera le premier Comédien de l’Europe ; bien plus, c’est que pendant le cours de la Piece, mes camarades étourdis des applaudissements qu’on me donnoit, me regardoient presque avec respect, je les voyois devenir petits devant moi, & je les laissois faire, je m’accommodois fort bien de leur paroître important, leur respect étoit le bienvenu; je ne leur disois pas: arrêtez-vous : au contraire la vanité me gagnoit, je sentis que mon visage devenoit hardi & cavalier, je parlois ferme, & je marchois de même derriere les coulisses, je leur tendois la main de l’air d’un Capitaine qui caresse ses soldats, & mes soldats le prenoient de même. Enfin la Comédie finit : je reçus tant de compliments que j’en étois yvre : les compliments de Province sont toujours longs, de la part des hommes, & précieux de la part des femmes; mais la vanité d’être loué n’est pas délicate, & ils me firent tous plaisir. Mes camarades étoient muets, ils auroient été jaloux s’ils avoient osé, ou plutôt s’ils avoient pu : mais il n’y avoit pas moyen de me regarder comme un rival : je confondois tout espoir de concurrence, & l’excès de mon mérite ne leur permettait qu’une admiration qui les rendoit stupides ; aussi je n’en fis pas à deux fois, je pris dès ce jour-là la contenance d’un homme rare, d’un homme qu’on est trop heureux d’avoir, & qui a les bonnes recettes dans sa manche : nous fumes priés de donner encore le lendemain la même Piece, tout le monde ne m’avait pas vu, & tout le monde vouloit me voir ; & toujours au double : je dînai chez le premier de la Ville, j’y montrai beaucoup d’esprit, ma gloire m’en donnoit plus qu’à l’ordinaire, ou bien elle défricha tout celui que j’avois : on ne pouvoit se rassasier de m’entendre : ajoutez que j’étois frais et potelé, ce qui est considérable auprès des femmes : cela fait grand bien à l’esprit qu’on a avec elles : aussi me regardoient-elles comme un objet fort interessant ; j’avois deux de mes camarades avec moi, qu’on loissait boire et manger en paix sans leur dire mot, ils ne me servoient que de freres lais. Bref, nous donnames notre seconde représentation, qui fit autant de plaisir que la premiere, & puis nous partimes, parce qu’on nous attendait dans une autre Ville.

Metatextuality

Buvons à la santé de celle que nous quittons :
c’est une Cité de bonnes gens ; j’y laissai bien des cœurs qui auroient voulu faire connoissance avec le mien, ou bien avec moi, je ne sçais lequel des deux ; mais je crois que dans les sentiments que j’inspirois, il y entrait aussi un peu d’appétit pour ma figure ; je connoissois cela à la maniere dont on me lorgnoit : il y avoit de tout dans les œillades qu’on jettoit sur moi ; mais il fallut m’arracher à toutes mes conquêtes ébauchées ; j’en regrettai quelques-unes : il y avoit surtout deux grands yeux noirs que j’eus bien de la peine à quitter : c’étoit une Dame avec qui j’avois mangé ; par-là corbleu, mon camarade, il y foisoit chaud, ah ! les beaux yeux ! si vous sçaviez comme ils tomboient sur moi ; ma foi, je ne les soutenois pas : ils ne me faisoient point de quartier, & je ne demandois pas mieux que de me rendre : mais il y avoit un jaloux qui ne le voulut point, qui ne quitta jamais ma Déesse, attendu qu’elle étoit sa femme, et qu’il avoit surpris ses regards & les miens, et qu’il avoit entendu à merveille les demandes & les réponses ; je lui pardonnai à cause de cela d’être infléxible, car je n’ai jamais été injuste : il avoit raison, & j’avois tort, mais s’il ne m’avoit pas lié les mains, qu’en pensez-vous ? j’aurois eu encore plus de tort avec lui ; le pauvre homme ! mal-peste, la jolie femme que sa femme ! si vous l’aviez vue, vous feriez chorus : il me semble que je la vois encore, ces deux yeux me sont restés dans l’esprit, & le jaloux aussi ; & pour lui, il n’y a que quand je bois, que je lui pardonne :

Metatextuality

mais quand on a du vin, tout passe ; il rend les gens bons & humains : c’est ce qui fait que je m’attache, je vous exhorte à en faire autant, mon garçon : la bonté est une belle chose, :on ne doit rien négliger pour en avoir ; ces vilains buveurs d’eau sont si rancuniers, si sérieux, & quand on est sérieux, on est de si mauvaise humeur, on a une dent contre tout le monde ; au lieu que le vin réjouit la bile, & de la bile nous en avons tous : ergo il faut boire : il n’y a point de Docteur de Sorbonne qui puisse disputer quelque chose à cet argument-là, il se moque du distinguo, & moi aussi. Allons, songeons à notre bile, la mienne a besoin d’une rasade ; compere, vous êtes bilieux, songez à vous, et ne m’oubliez pas ; poursuivons.
Nous quittames la Ville : il y avoit bien de la difference entre moi qui en sortois, & moi qui y étois venu ; j’en sortois en Héros, & j’y étois entré en Moucheur de chandelles : & voilà le monde, aujourd’hui petit, demain grand ; il y auroit de belles choses à dire là-dessus, mon ami : parmi les Héros on trouveroit bien des gens, qui à leur maniere n’étoient que des Moucheurs de chandelles aussibien que moi ; & puis un hazard est venu qui les a faits Acteurs ; & puis ce sont des hommes admirables. Ce que je vous dis là est presque sublime, c’est du beau ; mais il m’ennuie : tant y a que me voilà le Héros de ma Troupe : marchons, je suis à la tête du Chariot, je chante, je suis gai, j’en conte aux Actrices qui n’en sont pas fâchées, je suis l’espoir des recettes : il ne me reste plus qu’à étudier des rôles, & il est résolu qu’à la Ville où nous allons je m’enfermerai huit jours, pour en apprendre deux ou trois ; car de ma mémoire j’en ferai ce que je voudrai, & pendant que je jouerai ceux que je sçaurai, j’en apprendrai d’autres ; & d’autres en autres, j’en aurai bientôt un magazin. Nous voilà arrivés : je n’avois pris que huit jours pour étudier, & j’en eus douze, parce que mes camarades furent trois ou quatre jours à préparer leur Théâtre ; de sorte que je sçavois près de quatre rôles, quand je commençai à jouer.

Selfportrait

Je n’aime pas à me vanter, moi, je suis naturellement modeste, comme vous avez pu voir ; cela n’empêchera pas que je ne vous dise que je parus comme un astre. Il y eut quelqu’un qui me compara à une comette ; mais la comparaison d’un astre vaut mieux ; car la comette, compere, on dit qu’elle pronostique malheur : & moi je ne procurois que du bonheur à mes camarades, & du plaisir aux autres.
Remarquez bien que je ne cessois d’étudier pour être en état de jouer toujours : voilà qui est une fois dit ; car je n’aime pas les répétitions, si ce n’est celle du plaisir, comme de boire, par exemple : ainsi je ne ferai point de difficulté de répéter encore un verre de vin avec vous, pour le peu que cela vous plaise : hem, qu’en dites-vous ? mine d’hypocrite, vous en avez bien envie, vous êtes un yvrogne, mon camarade ; quand vous voyez une bouteille, vous l’avalez avant que de la boire ; je vous le pardonne parce que cela me ressemble, trinquons : ce qui me charme dans ma maniere de conter une Histoire, c’est le talent naturel que j’ai d’y glisser toujours qu’il faut boire ; ce qui est une riche parenthese au cabaret : ne la laissons pas passer sans y faire honneur : point de vide ; je suis comme la nature, je l’abhorre : bon, reprenons le fil de ma vie à cette heure qu’il est arrosé. Or vous sçaurez que je fus admiré, & vous vous ressouviendrez que je le serai toujours ; car ma modestie ne me permettra pas d’en parler davantage, & il ne faut pas que je perde rien à cause que je suis modeste.

General account

Heteroportrait

Dans la Ville où nous étions il y avoit une Dame toute fraîche arrivée de Paris ; ce qui la rendoit très-respectable à toutes les femmes du pays : elle étoit ridicule on ne sçauroit dire combien : aussi on l’admiroit, il falloit voir ; Car il faut qu’une Provinciale se soit fait moquer d’elle à Paris pendant trois ou quatre mois, pour avoir l’honneur d’être admirée dans sa Province, c’est la regle : or cette dame si admirable, à cause qu’elle étoit si ridicule, n’avoit pas voulu venir me voir la première fois que je parus : elle soutenoit que je devois être détestable, & peut-être avoit-elle raison ;
car moi-même, voyez le bon esprit, j’étois très vain de ce qu’on me trouvoit tant de mérite : mais je n’étois pas certain de l’avoir, je n’y croyois pas tant que les autres, & je jouissois à tout hazard de l’opinion qu’on en avoit ; s’ils se trompent, c’est leur affaire, me disois-je quelquefois, prenons toujours, je suis le premier homme du monde ici ; eh bien, Monsieur le premier homme du monde, allez votre train : si vous êtes le dernier ailleurs, vous marcherez après les autres, & les autres seront les premiers : voilà qui est tout arrangé, point de bruit, allons vive la joie : où en suis-je, camarade ? à cette Dame qui soutenoit que je devois être détestable : n’est-ce pas une Troupe de campagne, disoit-elle ? ah l’horreur ! je ne sçaurois voir cela; je suis persuadée que cela soulève le cœur. Cependant les autres femmes vinrent :

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Dialogue

eh bien ! leur dit-elle, vous êtes-vous bien diverties ? cet Acteur si étonnant vous a-t-il remué l’âme ? car c’étoit dans une Tragédie que j’avois joué : eh mais, répondirent-elles, vous devriez le voir, il y en a de pires que lui ; & remarquez, camarade, que pendant la représentation, cet homme qui n’étoit pas le pire de tous, leur avoit fendu l’âme au lieu de la remuer ; mais on n’osoit pas le dire à Madame de peur de passer pour des ignorantes, s’il lui prenoit fantaisie de me voir ; au reste on lui rapporta que j’étois pourtant beau garçon, & que j’avois une figure assez revenante : oui-da, dit-elle, eh bien, c’est quelque chose dans un acteur qu’une jolie figure ; mais se tient-il bien ? n’est-il pas embarrassé de sa contenance ? a-t-il des grâces ? car il en faut : c’est ce qui pare ;
& je m’imagine qu’en disant que les grâces paroient, elle faisoit tout ce qu’elle pouvoit pour servir d’exemple. Elle résolut qu’elle me verroit, au reste, à cause de ma jolie figure ; & enfin elle arrive : je jouois la même Tragédie : dès que je parus, voilà tous les yeux sur elle pour sçavoir ce qu’elle en penseroit ; elle écoute, mais négligemment, & comme une personne qui ne s’attend à rien de digne de son attention :

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Example

cependant un petit signe de tête pareil à celui de Jupiter quand il branle la sienne & qu’il dit : je consens, annonça d’abord que je n’étois pas si mauvois qu’elle l’avoit cru : connoissez-vous de ces gestes qui, lorsqu’on regarde quelque chose signifient, pas mal, pas mal ? eh bien, ce fut de ce pas mal dont elle me gratifia : mais à propos de Jupiter, avec quelle élégance ne l’ai-je pas mis là ? sans moi, camarade, vous n’y preniez pas garde ; ah ! qu’on trouve de belles choses à table ! Mon ami Jupiter, dit-on, du tems qu’il régnoit, n’avoit qu’à branler la tête pour émouvoir & la terre & les cieux : suivez-moi ;
& la Dame en branlant la sienne, inspira du respect pour moi à toute l’Assemblée : corbleu ! du respect ! j’en mérite, au moins, pour avoir si bien dit ; je ne sçais pas ce que vous en pensez : mais un peu de vénération me conviendroit assez ; vous riez ! ma mine gâte tout ; ah ! la peste de mine ! pour être un grand homme : il ne m’en a jamais manqué que l’air ; c’est ce qui m’a dégoûté du grand, & ce qui m’a fait embrasser le genre bouffon : tenez, mon fils, on a beau faire & beau dire, c’est la mine des gens qui gouverne ordinairement les choses du monde ; vous me voyez aujourd’hui grenouiller sans façon avec vous au cabaret, n’est-il pas vrai ? je passe une partie de ma vie dans cette bachique obscurité-là, & à cause de cela vous croyez que ce n’est rien qu’un homme comme moi : si je n’avois pas du vin, j’en pleurerois de la pensée que vous avez ; mais je ne suis pas si sot que de pleurer, quand j’ai de quoi boire ; tant y a que vous en croirez ce qu’il vous plaira ; car je ne sçais plus ce que je voulois dire : les réflexions me brouillent, ou bien elles me viennent toutes brouillées, lequel des deux ? ne m’importe ; je les donne comme je les sçais, les bribes en sont bonnes ; & au surplus, comme dit le Proverbe, les fous réfléchissent, & les sages font; & moi je bois : dans quelle classe suis-je ? le Proverbe n’en dit mot, cela m’embarrasse : ne serois-je pas par hazard entre le ziste & le zeste ? hem ! qu’en pensez-vous ? tenez, je l’ai toujours dit, je le dis encore, & je le dirai tant qu’il y aura du vin, sans quoi je ne dis plus mot ; c’est ma bouffonne de face qui me fait tort dans le monde, elle m’a coupé la gorge, tous les hommes s’y sont trompés, on ne m’a jamais pris que pour un convive ; regardez-la, cette face ; si mes souliers n’ont point de semelles, c’est elle qui en est cause ; & remarquez que mes souliers n’en ont point, & que les vôtres ont tout l’air d’en avoir eu ; mais baste, consolons-nous, la semelle qui nous sert aujourd’hui se moque du savetier, jamais le vilain ne la raccommodera, c’est autant de cuir d’épargné : attendez, j’oubliois de vous expliquer comme quoi ma face m’a réduit à la semelle qu’on ne raccommode point ;c’est que quand je vis qu’on disoit de moi : c’est un étourdi qui n’aime que la joye, & qu’on me croyoit une tête de linote : oui-da, repris-je en moi-même, vous le prenez par là, Messieurs les hommes, je suis donc une linote ; eh bien ! les linotes chantent, & la linote chantera ; & depuis ce temps-là j’ai mis tout mon esprit en chansons, en chansons à boire, au moins ; attendu que c’étoitle <sic> cabaret qui me servoit de cage, & qu’on n’y apprend que des airs à boire. Aussi j’en ai appris : aha ! allez, qu’on me cherche une linote qui en sache autant, & qui les entonne aussi-bien que moi : or par toutes les choses mises en ordre que je viens de vous expliquer, vous concevez, mon garçon, que c’est cette face joyeuse qui est l’origine du dépit qui m’a conduit à la taverne, où je me suis brouillé avec la vanité de la belle chaussure, & où j’ai bu de même que j’y boirai toutes les semelles qu’un autre auroit fait mettre à ses souliers ; qu’avez-vous à dire à cela ? il n’y manque pas un iota, voilà qui est clair & net : si je suis mal chaussé & mal peigné, ce n’est pas à moi qu’il faut s’en prendre, c’est à ces hommes qui vous font perdre ou gagner votre procès sur la mine que vous portez : s’ils étoient aveugles, ils n’auroient fait que m’entendre, ils m’auroient admiré, car je parlois d’or : mais ils ont des yeux, ils m’ont vu, & ma mine a tout perdu ; ergo si leurs yeux n’y voyoient goute, leur jugement y verroit clair. Race de dupes je vous le pardonne, & à ma face aussi. Je lui en veux si peu de mal que vous voyez tous les rubis dont je l’ai ornée ; & j’espère qu’elle n’en manquera jamais : sçavez-vous qu’elle me vaut une piece de crédit au cabaret ? tous les jours on me prête hardiment dessus, parce qu’on voit bien que celui à qui elle appartient ne manquera jamais de revenir, dès qu’il aura de l’argent ; il faut que ce drôle-là boive, ou qu’il crève ; & on voit que je me porte bien. Je me porterois encore mieux si nous buvions, par exemple : à vous de tout mon cœur, en vérité. Où est-ce que j’ai laissé mon histoire ? n’est-ce pas à Jupiter ? il valoit bien une parenthese ; c’étoit un gaillard aussi, à ce que dit Maître Ovide, qui en étoit un autre : car, à propos, j’ai étudié, j’avois oublié de vous le dire : parlez-moi d’hoc vinum, hujus vini, voilà ce qui s’appelle un fier substantif ; sçavez-vous le décliner au cabaret ? on commence par le genitivo parce qu’on dit en entrant au garçon, du vin : le garçon en apporte au nominativo : voilà le vin : il vous en verse après, & c’est au dativo ; le dativo dure quelque temps, car vous en versez vous-même ensuite jusqu’à l’ablativo ; c’est quand il n’y en a plus dans la bouteille : & puis vous rappelez le garçon pour en avoir, c’est le vocativo ; & puis quand il en rapporte, vous recommencez par le genitivo en tendant votre verre, en disant : du vin ; & par ce moyen vous faites votre déclinaison sans faute : eh bien ! ne suis-je pas un dru ? ah, ah, ah, allons, mon ami, un peu du dativo dans mon verre, & chapeau bas, s’il vous plaît, malgré mes haillons.