Le Cabinet du Philosophe: XI. Feuille

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Niveau 1

Onziéme feuille

Citation/Devise

Niveau 2

Metatextualité

Suite du Monde vrai.
Ma Gouvernante & mon Cocher s'étoient retirés, pendant que mon guide me tenoit ce discours. Quand il eut fini, je restai quelque tems immobile, & comme absorbé dans mes réflexions : puis, je me mis à rire du meilleur de mon cœur, & de ma crédulité sur ce nouveau Monde qu'il m'avoit promis, & où j'avois cru être, & de la Comédie que m'alloient donner désormais les hommes avec qui je vivois. Il me tardoit d'être avec eux, de les entendre ; & charmé d'avance du plaisir singulier que j'en attendois, j'embrassai mon guide avec une joye infinie. Ne remettons point à jouir, lui dis-je : il est de bonne heure, allons changer d'habit & sortons ; courons par le monde. A peine avois-je dit ces mots, que nous vimes, de la salle où nous étions, un carrosse s'arrêter à ma porte, duquel il sortit un de mes parents, qui tenoit une lettre à la main. Comme il ne pouvoit pas encore être informé de mon arrivée, il me vint une fantaisie qui fut d'appeler Madame Marie, & de lui ordonner d'aller lui parler, sans l'instruire de mon retour. Nous nous cachames, mon guide & moi, dans un petit cabinet à côté de la salle, & d'où je pouvois tout entendre ; & ma Gouvernante alla au-devant de mon parent. Il commença par demander beaucoup de mes nouvelles, & puis : Croyez-vous qu'il arrive bientôt ? ajouta-t-il : il est fâcheux qu'il soit absent, sa présence seroit ici fort nécessaire, Monsieur un tel est malade depuis hier : (il parloit d'un riche Vieillard dont nous étions tous deux les seuls héritiers, & avec qui j'étois alors un peu brouillé : mais qui avoit toujours paru m'aimer plus que ce parent-ci :) Voilà une lettre par laquelle je le presse d'arriver, dit-il à ma Gouvernante ; hâtez-vous de la lui faire tenir le plutôt que vous pourrez : tous les momens sont chers, il n'y en a pas un à perdre. Là-dessus il se retire : je sors du cabinet ; & Madame Marie me donne la Lettre. Allez le rappeller, lui dis-je, avant qu'il soit remonté en carrosse ; avouez-lui que je suis ici, que je ne fais que d'arriver, mais que j'avois donné ordre qu'on n'en dît rien, parce que je voulois me reposer. Et en effet, je crus devoir paroître, pour être plus amplement instruit de la nouvelle que je venois d'apprendre, & qui m'inquiettoit. Mon parent remonta, pendant que je gagnois mon appartement avec sa lettre à la main, que je n'avois pas encore lue, & que je venois de décacheter. D'aussi loin que je le vis, je courus me jetter à son cou, tenant toujours la lettre. A juger par cette lettre qu'il m'écrivoit, & qu'il avoit tant recommandé qu'on me fît tenir ; à juger par ce qu'il venoit de dire à ma Gouvernante, par ce vif interêt qu'il avoit paru prendre à ce qui me regardoit, je comptois qu'il seroit ravi de me voir tout arrivé. Point du tout : je vis un homme qui pâlissoit en m'abordant : il ne m'embrassa point ; ce fut moi qui l'embrassai. Je n'ai jamais vu d'homme si déconcerté, malgré tous les efforts qu'il faisoit pour ne le pas paroître ; on eût dit qu'il étoit pris pour dupe, & on eût dit vrai. Je ne fis pas semblant de voir son embarras que je ne sçavois à quoi attribuer ; je lui témoignai toute l'amitié possible : il n'y répondit que par des mots mal arrangés, sans suite : Je ne vous sçavois pas si près ; je vous croyois bien loin ; vous me déroutez ; je me passerois bien de vous ; quel contretems ! Voilà tout ce que je pus tirer du fond de son cœur. Après quoi, me voyant sa lettre à la main : elle est à présent inutile, me dit-il : si vous la lisiez, vous n'auriez pas lieu d'en être content. Non, lui dis-je, curieux de ce que signifioit son empressement pour la r’avoir ; non, laissez-moi la lire, afin que j'apprenne toute l'étendue de l'obligation que je vous ai ; & en disant cela, je la lisois. En voici, mot pour mot, le contenu. « Eh ! vîite, mon cher cousin, partez. Hâtez-vous de revenir ; je suis bien fâché que, dans la lettre que vous avez écrite depuis votre départ de Paris, vous ne m'ayez point donné d'autre moyen de vous adresser ma réponse, que de la porter chez vous ; je crains la négligence de vos domestiques. Je vais leur dire de quelle importance il est que ma lettre vous soit promptement rendue. Ce n'est peut-être pourtant qu'une fausse alarme que je vous donne ici : il n'y a encore rien de si pressant : mais demain, ce soir, tout peut le devenir ; & en pareil cas, mon amitié pour vous ne sçauroit être moins inquiette. Notre oncle se porte assez mal depuis hier ; il me semble qu'il est extrêmement baissé. Au moment où je vous écris, il est au lit avec un peu de fievre, & son grand âge me fait trembler pour sa vie, surtout dans la foiblesse où je le vois tombé. Partez donc, partez, mon cher Cousin, ne remettez pas un instant ; tirez-moi de l'inquiétude où vous me jettez pour vous. Que diantre faites-vous si longtems absent ? arrivez. » Le chagrin qu'il avoit montré, en me voyant, ne m'empêcha pas d'être pénétré de reconnoissance à la lecture de cette lettre ; je me laissai aller à ma sensibilité, & elle continua de l'embarrasser. Je ne vous demande que le tems de changer d'habit, lui dis-je, & puis nous irons chez le malade. Quoi ! Tout à l'heure ? me répondit-il. J'ai peur que vous ne puissiez pas le voir ; car il est dans un étrange état. Eh ! il n'a encore, dites-vous, qu'une petite fievre, lui répondis-je ; & je suis persuadé qu'il sera bien-aise de mon retour : nous sortirons, s'il repose, & nous retournerons sur le soir. J'avertis ici que, dans tous les discours que je vais faire tenir aux gens avec qui j'aurai affaire, je ne rapporterai jamais leurs expressions, mais leurs pensées que j'entendois clairement. C'est un avertissement que j'ai donné une ou deux fois, & que je réitere, & parce que, si on l'oublioit, on prendroit les récits que je ferai pour des extravagances ausquelles on ne comprendroit rien. Revenons au Cousin. Ma foi, me dit-il, je ne sçaurois vous accompagner ; je ne veux point être présent à l'étonnement où vous allez être. Que trouveroi-je donc de si étonnant ? lui dis-je. C'est qu'à vous parler franchement, me dit-il, si notre Oncle n'est pas mort, il n'en vaut guere mieux. Je l'ai laissé à l'agonie. Eh ! D'où vient ne me le dites-vous pas ? m'écriai-je. Pourquoi dans votre lettre m'écrivez-vous qu'il n'y a rien de si pressant ? C'est, me dit-il, que malgré l'extrémité où il se trouve, il pourroit encore differer de quelques jours à mourir ; & cela supposé, si je vous avois mandé qu'il se meurt, vous n'auriez pas manqué de partir sur-le-champ, dans l'espérance de le voir encore, & peut-être en effet, auriez-vous eu le tems d'arriver assez tôt ; & il étoit de mes interêts que vous ne le vissiez pas, qu'il demeurât fâché contre vous, qu'il ne vous laissât rien, ou peu de chose, ainsi qu'il a fait, & que j'héritasse de tout. Voilà pourquoi je vous ai caché son état, & que j'ai réduit tout son mal à un peu de fievre, en feignant pourtant d'en craindre les suites, & d'avoir peur qu'il ne mourût à cause de son âge ; le tout afin de vous paroître très-attentif à ce qui vous regarde, & par cette raison, trop épouvanté du petit mal dont je vous informois : de façon que vous auriez pris le tems de vous arranger, & laissé à notre Oncle celui de mourir en votre absence ; sans que vous eussiez pu vous plaindre de moi, quoiqu'il y ait un mois que le mourant traine : & si on vous l'avoit appris à votre retour, j'aurois dit que j'avois pris sa langueur pour une foiblesse ordinaire à son âge. Il y a donc long-tems, lui dis-je, qu'il est malade. Oui, répondit-il, malade, au jugement de qui auroit voulu vous instruire bien fidelement : mais rien que plus infirme qu'à l'ordinaire, au rapport d'un héritier qui trouvoit son avantage à abuser des termes, & à vous tenir éloigné du bon homme. Comme je ne répondois qu'à ses expressions, & non pas à ses pensées, qu'il ne pouvoit pourtant pas cacher au point qu'on ne le démêlât dans ce qu'il disoit, je me contentai de battre froid, de supprimer l'accueil, & les remerciemens que je lui avois faits ; & me hâtant de le quitter : C'en est assez, lui dis-je, allez à vos affaires, & moi je vais de ce pas chez lui ; adieu : & c'étoit en le reconduisant que je lui disois cela ; après quoi, je lui tournai le dos sans autre cérémonie. Cet homme-là m'a bien trompé ! dis-je alors à mon guide, qui avoit été présent à notre conversation : mais souffrez que je vous laisse, & que je me hâte de sortir. Le Mourant dont il s'agit m'a véritablement aimé ; j'en ai reçu mille témoignages de tendresse particuliere ; je ne suis brouillé avec lui que par le refus que j'ai fait de conclure un mariage qu'il me proposoit ; je ne doute point que mon fourbe de parent n'ait tâché de l'irriter contre moi, & de me perdre dans son esprit ; & sans songer à son bien, je souffre au-delà de ce que je puis vous dire de l'opinion qu'on lui a peut-être donnée de mon cœur. Courez-y, me dit mon guide : vos motifs n'ont rien que de généreux & de louable ; & j'ai un pressentiment que le Ciel les bénira. Je m'habillai donc, & me rendis chez le Malade : il n'y avoit qu'un quart d'heure qu'on l'avoit cru mort, quand j'arrivai, & il étoit alors revenu de sa foiblesse. Tous les domestiques m'aimoient & me virent avec grand plaisir. Ils coururent m'annoncer. Quoi ! mon neveu ! l'entendis-je s'écrier. Puisqu'il vient, il a donc pensé que j'étois mort ; car il y a trois semaines qu'il a refusé de venir. Moi ! mon cher oncle, m'écriai-je à mon tour en entrant tout d'un coup, & en homme pénétré de l'injustice du reproche : Eh ! qui est-ce qui m'a noirci de cette maniere-là auprès de vous ? continuai-je les larmes aux yeux. Qui est-ce qui a osé m'imputer une aussi lâche ingratitude à votre égard ? Monsieur, il n'y a qu'une heure que je suis à Paris, & c'est dans ce moment que j'apprends votre maladie. Tout le monde s'écarta pendant que je lui parlois. Quoi ! mon neveu, me dit ce tendre vieillard, en me tendant la main : un tel... qui étoit mon Cousin, ne vous a-t-il pas mandé mon état ? Je l'en avois chargé : il m'a dit l'avoir fait, & qu'il n'avoit point reçu de réponse. Ah ! Monsieur, lui dis-je, laissons l'homme que vous me citez ; je viens de le connoitre, & je n'en pourrois parler qu'à son désavantage : il vous a dit qu’il m’avoit écrit : mais il a dû vous dire aussi que ce n’est que d’aujourd’hui. Je lui fis là-dessus le détail de ce qui étoit arrivé chez moi, quand ce cousin étoit venu y apporter sa lettre ; & la tirant de ma poche : car je l'avois gardée : la voilà, lui dis-je, & vous verrez, Monsieur, qu'elle n'est datée que de ce matin. Ce bon homme, convaincu de mon innocence, me serra les mains, pendant que je baisai les siennes en pleurant. Eh ! vite, dit-il après : pendant qu'il me reste un peu de force, qu'on rappelle les Notaires, qui n'étoient pas encore sortis ; & vous, mon neveu, passez dans une autre chambre, & ne me quittez point : donnez-moi la consolation de vous sçavoir auprès de moi. Je vous entends, Monsieur, lui dis-je tout naturellement : vous voulez me faire du bien, vous m'en avez fait toute ma vie, & je ne vous empêche point de continuer : mais je vous proteste que ce qui m'en plait le plus, c'est que cela m'annonce le retour de votre tendresse, & me justifie de tout ce qu'on vous a dit contre moi. Je m'éloignai après ces mots. Apparemment qu'il changea son testament ; car il me fit son Légataire universel, & ne laissa qu'un legs à mon fourbe de Parent, qu'il avoit, à ce qu'on m'apprit, bien mieux traité deux heures auparavant. On me dit aussi que ce Parent étoit venu voir ce qui se passoit : mais que sçachant que j'étois-là, & qu'on avoit fait revenir les Notaires, il n'avoit pas jugé à propos de paroître. A peine mon Oncle eut-il congédié les Notaires, qu'il retomba dans sa foiblesse : on m'appella, j'accourus : il n'eut que le tems de me prendre la main, & il expira. Je ne dis rien de mon affliction, qui fut vive & sincere ; j'aimois véritablement le défunt : mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Me voilà héritier d'un grand bien, dont une partie étoit pourtant bien embarrassée d'un procès, qui à la vérité ne pouvoit pas me faire grand tort, de quelque maniere qu'il tournât. Je reçus quantité de visites après la mort de mon Oncle. Il y en eut une qui me surprit : ce fut celle d'un homme de condition, qui avoit une fille pour laquelle je m'étois autrefois senti du penchant. Je l'aurois volontiers épousée ; mon oncle même en avoit alors fait parler au pere : mais cela n'avoit pas réussi. Ce pere avoit négligé de nous répondre. C'était un homme glorieux & superbe, qui s'estimoit bien plus que nous, & qui apparemment ne nous jugea pas dignes de son alliance. A son gré, tout ce qu'il y avoit de plus grand la méritoit à peine : il avoit pourtant tort ; & nous le valions bien pour le moins : mais il y a des gens dont l'orgueil est visionnaire, & leur surfait tout ce qu'ils font. Cet homme si fier vint donc me voir, à mon grand étonnement, comme je l'ai déjà dit : je n'avois jamais été qu'une fois chez lui ; encore ce n'avoit été qu'en accompagnant une autre personne : je l'avois assez souvent rencontré dans de certaines maisons ; mais sans lier de conversation avec lui : nous nous contentions de nous saluer froidement, & voilà tout. Je viens, dit-il, vous faire mon compliment sur la perte que vous avez faite, Monsieur, & je suis sûr que vous ne vous y attendiez pas : mais la succession qui vous est échue est si grande, & vous êtes à présent si riche, que je voudrois bien que vous eussiez encore envie d'épouser ma fille. J'entens dire qu'on vous offre les meilleurs partis, & que c'est à qui vous aura, & je vous fais l'honneur en cette occasion-ci de vous rendre une visite, pour voir un peu ce que vous me direz sur ce projet hardi que vous conçûtes autrefois de devenir mon gendre. Dans ce tems-là, je n'en fis que rire : mais aujourd'hui ce ne seroit plus de même. N'allez pourtant pas croire que je ne vienne ici que pour cela. Figurez-vous plutôt que, tout fier que j'ai droit de l'être, tout distingué que je suis par le nom que je porte, j'ai pourtant cru vous devoir cette démarche-ci. Vous me direz que nous ne nous connaissons guere, & que j'ai eu soin de me tenir sur mon quant à moi avec vous & les vôtres : mais c'est à quoi il ne faut pas prendre garde : allons, Monsieur, soyons amis. J'estimois beaucoup feu Monsieur votre oncle ; je le voyais quelquefois à la Cour : il est vrai que je ne lui parlois que fort peu : je suis en commerce avec ce qu'il y a de plus grand ; il avoit des amis moins puissans, & d'une consideration inferieure : je suis un homme de grande qualité ; je ne le regardois que comme un bon Gentilhomme, & j'évitois de familiariser : mais aujourd'hui, Monsieur, les choses sont changées, le bon homme est mort, il vous a laissé de très grands biens, & il me valoit, Monsieur, il me valoit : de votre côté, vous valez ma fille, & j'en conviendrai tant qu'on voudra. Monsieur, lui dis-je, en ne répondant qu'à ses discours, & non pas à ses pensées ; je suis très sensible à votre attention ; je vous en rends mille graces, & j'aurai l'honneur d'aller vous en remercier. Vous avez un procès, ajouta-t-il, en m'interrompant : je veux vous y servir, j'ai du crédit ; j'ai du moins bonne opinion du cas qu'on feroit de ma recommandation dans le monde, & je ne négligerai rien pour vous être utile. Mais dites-moi, au reste, n'êtes-vous pas bien flatté de mes honnêtetés ? J'ai compté que vous le seriez, & je ne me suis pas trompé, je pense ; cela ne sçauroit être autrement. Revenons au motif de ma visite : vous aimiez ma fille, il vous est à présent permis d'aspirer jusqu'à elle : glissez-moi quelque chose qui signifie légerement que vous l'aimez encore ; elle n'est pas mariée : osez m'en parler en homme qui voudroit bien être à elle. Ne sçavez-vous pas comment vous y prendre pour entamer actuellement cette matiere ? Eh bien ! je vais l'entammer pour vous, moi : Vous allez voir. J'ai pensé remettre ma visite à demain, pour aller voir aujourd'hui ma fille qui est un peu indisposée à la campagne, & à qui j'ai bien des choses à dire : car il y a deux personnes qui me la demandent en mariage ; & cela n'est pas vrai : mais je vous le dis, afin que vous me répondiez là-dessus. Son indisposition est-elle dangereuse, Monsieur ? lui dis-je ? Oh ! non : je ne sçache pas même qu'elle ait le moindre mal ; & je ne vous parle de cette indisposition que pour amener la conversation sur son chapitre. Elle est avec sa mre. Et à propos de sa mere, elle ne vous a vu que deux fois ; vous sçavez qu'elle passe pour une femme judicieuse ; & vous êtes, de tous les hommes de votre âge, celui dont elle a la plus grande idée : ce que je vous dis pourtant à tout hazard, & sans sçavoir ce qu'elle en pense ; car elle ne m'en a jamais ouvert la bouche : elle m'a chargé, à ce que je dis aussi, de vous marquer la part qu'elle prend à tout ce qui vous est arrivé : car il est bon que vous croyiez que nous nous interessons extrêmement à tout ce qui vous regarde, pourvu que vous soyez encore dans le goût d'épouser notre fille ; sans quoi j'aurois grand regret à tous les honneurs que je vous prodigue. Je vais après-demain les voir toutes deux à la maison de campagne où elles sont ; soyez de la partie ; venez-y vous soustraire de l'embarras de vos visites : qu'en dites-vous ? voilà de furieuses avances que je vous fais : ne réveillent-elles pas votre ambition d'autrefois, cet ancien dessein d'entrer dans notre alliance ? J'accepterois volontiers la partie de campagne que vous me proposez, Monsieur, lui dis-je, sans des affaires indispensables qui m'obligent de rester à Paris. Il prenoit congé de moi, quand je lui parlois ainsi, & je le reconduisois ; il m'accabla d'embrassemens, d'assurances d'estime, en me quittant ; me répéta mille fois de songer à sa fille, dont je lui demandois des nouvelles avec un air d'intérêt que je croyois contrefaire, mais qui étoit pourtant plus naturel que je ne pensois ; car dès qu'il fut sorti, cette jeune personne me revint dans l'esprit avec toutes les graces que je lui avois trouvées. La certitude de l'obtenir étoit bien tentante : je n'avois rien dans le cœur, & je méditois déja de la revoir pour achever de me déterminer, quand un de mes amis entra dans ma chambre. Celui-ci étoit un homme grave & sérieux, & d'une réputation irréprochable du côté du caractere, estimé géneralement comme l'homme du monde le plus vrai, & le plus droit dans tous ses procédés ; & de tous ceux qui le connoissoient, j'étois assurément celui qui en faisoit le plus de cas. Après quelque léger entretien sur la situation où j'étois : jeune & riche comme vous l'êtes, me dit-il, je crois que vous allez être bien recherché. Quelles sont vos dispositions ? Penchez-vous pour le mariage ? Je vous le conseillerois. Je n'en suis pas éloigné, lui dis-je, & vous m'avez surpris rêvant à une très aimable personne ; c'est Mademoiselle une telle : son pere sort d'ici, qui, à vue de pays, ne me seroit pas contraire. Mademoiselle une telle ! s'écria mon ami : oubliez-vous qu'on vous l'a presque refusée, il y a quelques années ? non, il ne doit jamais être question d'elle pour vous : d'ailleurs vous pouvez trouver mieux ; c'est une fille de condition, j'en conviens, mais pas assez riche. Tenez, sçavez-vous ce qui m'amene ici ? C'est que, sans faire semblant de rien, sans que vous vous apperceviez que je viens exprès, j'ai à vous proposer la niece d'un homme en grande Charge ; elle n'a pas plus de bien que l'autre, peut-être moins : mais n'importe ; laissez-moi dire : vous estimez mes conseils ; vous avez de la confiance en moi ; vous me croyez d'une intégrité à toute épreuve : & je vais vous prouver, moyennant tout cela, que vous devez épouser cette fille préférablement à l'autre. Je sens pourtant bien que cette préférence n'est pas raisonnable dans le fond : mais je le sens le moins que je le puis ; je tâche de me tromper moi-même, afin de vous tromper sans scrupule ; parce que j'ai intérêt que vous épousiez cette niece qui ne vaut pas l'autre. J'ai une affaire de la derniere conséquence, dont le succès dépend tout entier de son parent, de cette <sic> homme en place qui m'a promis de m'y servir, si je pouvois vous porter à ce mariage en question qui ne vous convient pas. Ainsi laissez-vous séduire ; car actuellement je vous parle de bonne foi : je suis parvenu à croire que vous ferez fort bien, de faire si mal. Cet homme en place est puissant, accrédité chez les Ministres : vous jouirez de tout son crédit : j'en jouirai aussi ; & il n'y a pas à hésiter ...

Metatextualité

Ici finit totalement l'histoire du Monde vrai.
Apparemment que le Philosophe, à qui l'idée de ce Monde étoit venue, n'a pas cru qu'il fût nécessaire de la pousser plus loin ; attendu sans doute que cette idée une fois donnée, tout le monde peut l'étendre, & s'en imaginer toutes les suites.

Metatextualité

Passons à autre chose.
Il y a deux sortes d'ambition ; celle d'amasser du bien, celle d'amasser des honneurs. Il y a des gens qui n'ont que la premiere ; d'autres, que la seconde ; d'autres, qui les ont toutes deux. Les premiers sont des avares que je méprise : ils n'ont point d'ame ; les seconds sont des superbes qui en ont trop ; les troisiemes sont des ames ordinaires ; le monde en est plein : gens qui voudroient de tout, mais rien avec assez d'ardeur. Les premiers sont toujours en danger d'être fripons, & le sont souvent ; les seconds, quoique généreux, toujours en danger d'être méchans, & le sont, quand il le faut ; les troisiemes, communément, n'ont ni assez de force pour être méchants, ni assez d'avarice pour être fripons. Je serois tenté d'estimer les seconds ; s'ils n'étoient pas dangereux ; les troisiemes ne méritent pas qu'on les remarque : il n'y a que les premiers de méprisables.
F I N