Zitiervorschlag: Pierre Carlet de Marivaux (Hrsg.): "VIII. Feuille", in: Le Cabinet du Philosophe, Vol.1\008 (1752), S. 394-415, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1258 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Huitiéme feuille

Ebene 2► Metatextualität► Suite du Monde vrai. ◀Metatextualität

Zitat/Motto► Il est vrai que ce ne sont pas là positivement les expressions dont il se servit : mais je rapporte sa pen-[395]sée, & voilà pour le moins ce qu'il dit, ou ce qu'il vouloit dire.

Tu ne ressembles que de visage à ce jeune Officier que je connois, dis-je en moi-même : mais tu ne penses pas comme lui ; il n'est pas si vain que toi.

Et il est certain que celui que j'avois vu à Paris, & qui portoit la même physionomie, ne m'avoit jamais paru si fat que cet homme-ci ; j'avois bien entrevu quelquefois, qu'il croyoit en valoir un autre : mais de cette bonne opinion de lui-même, si ridicule & si grossierement déclarée, je ne l'en avois jamais soupçonné.

Cependant je n'avois encore rien répondu ; je regardois cet homme-ci comme un étranger, & j'avois de la peine à me conformer à la méprise où je croyois qu'il tomboit à mon égard.

A la fin pourtant, je fis comme mon guide m'avoit recommandé de faire en pareil cas, & je me mis à lui parler comme au jeune homme que je connoissois : mais à qui, à mon avis, il ne ressembloit que de figure.

[396] Aussi le traitai-je à l'avenant. Oui-dà, lui dis-je, je verrai ta Maîtresse avec plaisir : mais à condition que j'essayerai de lui plaire, & que, si j'y réussis, tu me le pardonneras ; car je te déclare que j'y tâcherai ; vois si cela te convient.

Ah ! ah ! ah ! reprit-il en riant encore de pitié sur moi, toute permission au suppliant, Chevalier. Bien plus, c'est que, si tu veux, je t'épargnerai les frais de la déclaration ; ce sera moi qui lui dirai : le Chevalier vous aime. Et ce ne sera pas un petit service que je te rendrai au moins ; car elle est aimable, & tu pourras fort bien l'aimer tout de bon, je t'en avertis ; je t'y exhorte même : il faut que tu grossisses le nombre de ses conquêtes, & celui de mes victoires. Allons, Messieurs, dites à vos gens de vous suivre chez moi : il est heure de diner ; & d'ailleurs, je veux donner au Chevalier le tems de changer d'habit : il faut qu'il s'ajuste.

C'est bien mon intention, lui répondis-je, &, sans autre compliment, nous nous retirames chez lui.

Nous dinames. J'allai changer d'ha-[397]bit, & me mettre en état de paroître.

Quand je fus habillé, je rentrai dans la salle où nous avions dîné ; & me présentant à lui : Folville (c'étoit ainsi que s'appelloit celui dont je ne lui voyois que la ressemblance :) notre partie tient elle ? lui dis-je d'un air badin ; regarde-moi, je te donne encore le tems de la réflexion.

Il me semble que tu recules, reprit-il sur le même ton. Mais, Messieurs, avez-vous dessein de faire ici un séjour un peu long ? Non, répondit mon ami, nous n'y sommes que pour huit ou dix jours.

Vous vous trompez, Monsieur, dit Folville, vous y serez bien plus long-tems que vous ne dites ; c'est moi qui vous en assure : à moins que vous ne quittiez ce garçon-là, ajoûta-t-il en me regardant ; car il va devenir amoureux, & je le condamne à six mois de martyre ici, pour m'amuser.

J'éclatai de rire à ce discours, dont encore une fois je ne rapporte pas les véritables termes, non plus que de tous ceux qu'il m'avoit déjà tenus, qu'il me tiendra encore, & que me [398] tiendront toutes les personnes à qui je parlerai.

Et pour achever de m'expliquer là-dessus : Par ce Monde vrai, je n'entends pas des hommes qui prononcent précisément ce que je leur fais dire ; leur naïveté n'est pas dans leurs mots : (j'ai peut-être oublié d'en avertir ;) elle est dans la tournure de leurs discours, dans l'air qu'ils ont en parlant, dans leur ton, dans leur geste, même dans leurs regards : & c'est dans tout ce que je dis là, que leurs pensées se trouvent bien nettement, bien ingénuement exprimées ; des paroles prononcées ne seroient pas plus claires. Tout cela forme une Langue à part qu'il faut entendre, que j'entendois alors dans les autres pour la premiere fois de ma vie, que j'avois moi-même parlé quelquefois, sans y prendre garde, & sans avoir eu besoin de l'apprendre, parce qu'elle est naturelle & comme forcée dans toutes les ames. Langue, d’ailleurs, qui n'admet point d'équivoque ; l'ame qui la parle ne prend jamais un mot l'un pour l'autre : & qu'on se ressouvienne que c'est d'a-[399]près ce qu'on me disoit dans cette langue-là, que je rapporte tous les discours que m'ont tenu les personnes avec qui j'ai eu affaire. Revenons à mon Histoire.

Nous sortimes, Folville, mon guide & moi, pour nous rendre chez la Maîtresse du premier, où nous trouvames très bonne compagnie d'hommes & de femmes.

Il avoit eu raison de dire que cette jeune personne étoit aimable ; c'étoient de ces traits qui font un visage plein de douceur & de modestie ; c'étoient les yeux du monde les plus tendres : tout en elle étoit dans ce goût-là, jusqu'au son de sa voix, qui avoit son charme particulier.

Observez qu'au travers de ces graces, on démêloit je ne sçais quelle coquette & modeste intention de plaire, qui achevoit de se manifester dans sa conversation, & qui se manifestoit d'un air un peu provincial ; aussi la Demoiselle n'avoit-elle jamais eu d'école que sa Province, dont elle n'étoit point sortie.

Folville, après que nous eumes salué la Compagnie, s'avança vers elle. [400] Mademoiselle, lui dit-il, je vous amene un de mes amis, que j'ai rencontré ce matin comme il arrivoit ; c'est un garçon qui a quelque mérite & que j'estime assez, & je vous demande en grace de vouloir bien que je vous le présente ; il faut que je lui tienne compagnie, & j'aurois de la peine à la lui tenir ailleurs qu'ici.

Je ne compte pas vous accorder une grace en le recevant, répondit-elle ; un homme fait comme Monsieur n'en demeure pas à être souffert : on le voit avec plaisir.

Je répondis à cet accueil le plus poliment qu'il me fut possible ; elle me regarda beaucoup : mais d'une façon si bien ménagée, qu'on n'eut pas dit que c'étoit exprès, ou que ce n'étoit que par attention de politesse.

La compagnie étoit nombreuse, on se partagea ; les uns s'en allerent se promener dans le Jardin, qui étoit de plain pied à la salle ; les autres se mirent à jouer.

On me proposa le jeu ; je priai qu'on m'en dispensât. Folville fut obligé, par complaisance, d'être d'une partie de Quadrille, pour tenir la pla-[401]ce de Mademoiselle Dinval, (c'étoit le nom de sa Maitresse,) qui ne se soucioit point de jouer, dit-elle ; & je restai tête à tête avec elle, assez loin des tables où l'on jouoit.

Ce tête à tête ne plut point trop au présomptueux Folville. Pourquoi donc aujourd'hui refusez-vous de jouer, Mademoiselle, lui dit-il de loin, vous qui aimez le jeu ? Voilà la premiere fois que cela vous arrive. Est-ce par politesse pour le Chevalier ? Vous croyez-vous obligée de le défrayer de conversation ? Non, Mademoiselle, ce n'est pas la peine, ne vous gênez point : approchez-vous du moins. Chevalier, Mademoiselle fait des façons avec toi ; je t'en avertis, afin que tu ne le souffres pas.

A ces mots je me levai, comme voulant la quitter ; mais elle me retint, & s'adressant à Folville : Que vous êtes importun ! lui dit-elle. Ne vous embarrassez point de moi. Si vous êtes jaloux, on n'y sçauroit que faire, je ne veux ni jouer, ni m'approcher du jeu : vos observations me sont desagréables, & vous m'obligerez de ne pas prendre garde à moi. Je me plais ici, c'est-à-[402]dire, avec vous, ajouta-t-elle tout bas, en joignant encore à cette apostrophe le regard le plus flatteur. Oui, Monsieur le Chevalier, continua-t-elle d'un ton par lequel elle sembloit vouloir tempérer un peu la force de ce qu'elle me disoit : oui, Monsieur, vous me plaisez, je vous l'avoue ; je vous trouve d'une figure aimable, extrêmement aimable ; & vous le jugez bien à ma façon de vous regarder. Si j'osois, mes regards seroient encore plus intelligibles ; mais tout modestes qu'ils sont, je crois que vous ne laissez pas que de les entendre. Voyez comme je baisse les yeux, quand vous les surprenez sur vous ; c'est afin que vous concluyez que je prends plaisir à vous voir : mais que par pudeur je voudrois bien que vous ne le vissiez pas.

Que mon ami est heureux ! lui dis-je, sans faire attention au sens caché de ses discours ; & que tous les hommes qui vous voyent doivent envier son sort ! Mademoisselle.

Il vous a donc dit que j'allois l'épouser dans quelques jours, me répondit-elle. Oui, Mademoiselle, repris-je, c'est la premiere nouvelle qu'il m'a [403] apprise. Il est vrai que cela est arrêté, & que tout le monde en est instruit, dit-elle : mais je ne sçais plus ce qui en sera ; je voudrois à présent n'avoir point été si vite ; eh ! dites-moi, Monsieur, est-ce que vous voudriez être à sa place ? Parlez-vous de son bonheur avec envie ? Osez dire ce que vous pensez là-dessus, laissez paroitre vos sentimens, je les attends ; je me suis promise, & non pas donnée ; je trouverois bien moyen de rompre. Le goût que j'avois pour ce mariage-là vient de s'affoiblir extrêmement, il me devient bien insipide, & vous en êtes cause ; plus je vous vois, plus votre ami y perd ; il ne vous vaut pas, il s'en faut bien : allons un peu de hardiesse, dites-moi quelque chose d'un peu fort : il n'y a encore que vos yeux qui parlent ; joignez les discours aux regards : il me sera si doux d'être sûre que je remue le cœur d'un homme comme vous, qui a de si bons airs ! Vous revenez de Paris, vous avez vu la Cour ; vous sortez de chez ce monde qui a le goût exquis ; vous avez dû plaire à nombre de jolies femmes ; & n'eussiez-vous que ces avantages, cela [404] est bien considerable, il seroit flatteur pour moi de vous toucher : ce seroit une avanture d'une grande distinction pour mes appas en ce pays-ci, & peut-être que je vous aime bien autant à cause de cela, qu'à cause de tout ce que vous avez d'aimable.

Là-dessus elle se déganta, comme pour travailler à un petit ouvrage de broderie qui étoit à côté d'elle : mais c'étoit parce qu'elle avoit la main jolie, & qu'elle étoit bien aise que je la visse : les femmes, & même les plus sages, ont tant de ces petites industries-là.

Vous n'avez pas vu ma main, me dit-elle, n'est-il pas vrai qu'elle est belle ! Que de graces dans toute ma personne ! ajouta-t-elle, comme enchantée d'elle-même : elles vous frappent assurément, vous les sentez, vous les admirez, mais trop sourdement ; éclatez un peu davantage. Allons, Monsieur, ouvrez moi votre cœur, osez m'entretenir de ce qui s'y passe ; embarrassez-moi, faites-moi rougir en insinuant que vous m'aimez : mon penchant & ma vanité sont pour vous ; parlez, régalez-moi de quelques expressions tendres & naïves.

[405] Folville, lui dis-je, en me menant ici, Madame, ne m'a pas traité en ami. Eh bien ! après, reprit-elle, en m'agaçant par mille petites singeries de modestie, qui signifioient : cela n'est point encore assez clair, expliquez-vous mieux sans que je m'en mêle. Voulez-vous dire qu'il a exposé votre cœur à un danger dont il ne se tirera pas ? Est-ce cela que vous entendez ? poursuivez.

Sans Folville que j'ai rencontré, ajoutai-je, je ne vous aurois jamais vue, Mademoiselle ; & c'est un étourdi qui ne m'a pas ménagé.

Nous en étions là de cet entretien si plaisant, quand une Dame qui entra avec son mari nous interrompit. Mademoiselle Dinval se leva pour les recevoir ; d'autres personnes qui se promenoient dans le jardin arriverent, & la conversation devint génerale.

A l'égard de mon guide, dont je n'ai point parlé dans tout ceci, il regardoit jouer.

Malgré tout ce qu'on vient de m'entendre dire à Mademoiselle Dinval, je n'avois nul dessein sur son cœur, je me rejouissois.

[406] Quant à elle, il est certain qu'elle se sentoit du penchant pour moi, ou que, du moins, elle croyoit de bonne foi en sentir ; car cela étoit assez équivoque.

Lui plaisois-je, parce que j'arrivois de Paris, que j'avois vu la Cour, & qu'elle me trouvoit les bons airs du grand monde ? Ou bien étoit-ce ma personne qu'elle aimoit ? C'est ce qu'il étoit difficile de décider, & ce qu'elle n'auroit pu décider elle-même.

Quoi qu'il en soit, que ce fût son cœur, ou son imagination, qui se fût allumée pour moi, je fis réflexion que Folville ne gagnoit ni à l'un, ni à l'autre, & je me promis de ne plus retourner chez elle.

Revenons à cette Dame & à son mari qui nous avoient interrompus, & aux personnes qui du jardin étoient rentrées dans la salle.

La Dame étoit une personne de cinquante-cinq ans, à peu près, & peut-être de soixante ; mais encore de très bonne mine, avec un peu trop d'embonpoint, & qui, dans la force de ses charmes, devoit, sans contredit, avoir été une des plus belles femmes du monde. Elle avoit encore des graces ; c'é-[407]toient des appas plus âgés que flétris, qui se passoient, mais qui n'étoient pas passés, & qui, dans cet état, avoient encore de quoi se venger tout doucement de quiconque auroit cru les regarder sans conséquence.

J'aurois pour le moins autant aimé cette femme-là que trois ou quatre jeunes femmes qui étoient présentes. Tout son tort étoit d'être un peu trop ajustée ; non pas que son ajustement ne lui allât à merveille : elle n'avoit nul tort à nos yeux : elle ne choquoit seulement que le préjugé où l'on est qu'une femme d'un certain âge ne doit pas être si galamment parée.

Et la distinction que je fais là en sa faveur, toutes les femmes de la Compagnie la faisoient aussi : elles sentoient bien tout ce qui restoit de mérite à cette Dame âgée : mais elle ne le dirent à personne qu'à moi, à qui elles ne pouvoient pas le cacher, parce qu'elles le disoient dans cette langue dont j'ai parlé, & que j'entendois.

Ah ! la belle robe ! qu'elle siéroit bien à qui n'a que vingt ans, lui dit dans cette même langue une jeune femme, qui n'avoit que l'âge dont elle parloit !

[408] Vous me l'enviez donc, Madame, lui répondit en rougissant la Dame critiquée : il est vrai qu'elle est belle, & peut-être trop gaie pour les femmes qui ne sont plus jeunes ; mais je crois qu'elle réussiroit encore plus mal aux femmes de vingt ans, qui sont laides : vous m'entendez bien, Madame ?

Et moi, Madame, je crois avec tout le monde que ce qu'il y a de plus laid à cet égard-là, c'est la vieillesse ; car avec elle on est vieille & ridée : vous m'entendez bien aussi ? reprit la jeune, d'un air distrait ; après quoi elle parla à une personne qui étoit à côté d'elle.

Et voilà quel fut le dialogue secret qu'elles eurent ensemble.

Je me trouvois par hazard auprès de la jeune, & comme elle s'entretint avec moi de Paris, qu'elle me demanda si j'y connoissois une Dame de ses parentes, ses questions & mes réponses nous mirent tous deux en conversation particuliere.

Elle ne manquoit pas d'esprit ; mais elle étoit maligne.

Vous avez, lui dis-je, furieusement mortifié votre voisine par l'éloge que vous avez fait de sa robe, & qu'elle a [409] pris pour une critique contre elle.

Oh ! je ne m'y joue plus, me répondit-elle en plaisantant : elle m'en a punie, & je suis bien trompée, si elle ne m'a pas dit honnêtement que j'étois une laide ; mais il faut s'en consoler, car elle a peut-être raison : d'ailleurs j'ai le défaut d'être jeune, & toutes les femmes de son âge & de son caractere ont beaucoup d'aversion pour ce défaut-là, à cause de la faveur qu'il s'attire de la part des autres. Sçavez-vous bien que cette femme-ci ne loue que les vieilles, quoiqu'elle n'aime que les jeunes, & qu'elle ne troqueroit pas les antiquités de son visage contre la jeunesse du mien ?

Ce qu'elle vous a répondu de malin ne signifie rien, lui dis-je, & ne sçauroit vous regarder : mais est-elle si vieille ? ajoutai-je. Eh ! ne le voyez-vous pas, me dit-elle ? Il faut donc, repris-je, qu'elle ait été d'une grande beauté ?

Oui-dà, répondit-elle : on s'apperçoit bien que cette femme-là a eu des traits. J'ai même entendu dire à une de mes tantes, qui a près de soixante & quinze ans, & qui a passé sa jeunesse [410] avec elle, qu'elle l'avoit vue fort aimable ; & je la crois sur sa parole, d'autant plus que ce sont de ces choses qu'on ne peut guere sçavoir aujourd'hui que sur le rapport d'autrui ; car vous m'avouerez qu'elle est bien passée.

Pas tant, ce me semble, lui dis-je : je la trouve encore de fort bonne mine, & son ajustement, qui même devroit être plus modeste, ne lui sied point si mal aux yeux de ceux qui ne sçavent pas son âge. Regardez-la bien, elle est fraîche, elle a des dents, de l'embonpoint, & de la douceur dans le regard. Oui, me dit-elle, ses yeux sont doux, parce qu'ils n'ont plus la force d'être vifs ; à l'égard de l'embonpoint, il y a peu de vieilles femmes qui en manquent, il est l'appanage de la vieillesse ; & cette vieillesse a aussi son espèce de fraîcheur, qui n'en seroit pas une pour la jeunesse.

Quoiqu'il en soit, lui dis-je, elle n'est pas encore désagréable. J'ai vu des hommes amoureux de femmes aussi âgées qu'elle, & qui ne s'étoient pas si bien soutenues ; car vous m'avouerez aussi qu'elle est bien faite, & qu'elle a le tein beau.

[411] Oui, Monsieur, me dit-elle, avec vivacité ; il est vrai qu'à tout prendre, cette femme-là cache son âge, & qu'elle a de beaux restes ; j'en conviens : mais il est pourtant ridicule, quand on date d'aussi loin qu'elle, de venir se présenter en compagnie comme quelque chose d'aimable, sous prétexte qu'on peut effectivement le paroitre encore. Oui, je vous le répète, elle a bonne mine, elle a des yeux, du tein, des graces ; je ne le nierai point : je ne sçais pas comment cela se fait : mais c'est une vérité ; & voilà ce qui sauve un peu l'impertinence de sa parure, & de ses rubans, & ce qui fait qu'elle soutient cet attirail galant, & pourtant si déplacé, dans lequel elle est : mais elle le soutiendra, Monsieur, tant qu'il lui plaira, cela n'empêchera point qu'elle ne soit vieille, & qu'il ne soit sot & extravagant à elle de vouloir nous en imposer à présent avec une figure qui nous trompe, & qui ne continue d'être aimable, tout ancienne qu'elle est, que parce que le tems a glissé sur elle, & que les années n'ont pas fait leur ravage ordinaire sur ce visage qui devrait être usé, & qui est censé l'être. [412] En un mot, un pareil étalage est digne de risée. C'est se moquer des gens. Ne faut-il pas se rendre justice ? Est-ce qu'on a un visage à soixante ans passés ? Je n'ai que vingt ans, moi ; je ne sçais pas si je suis aimable, ou non : on m'a toujours traitée comme si je l'étois, & il me seroit permis de me persuader que je le suis. Je ne parle pas de beauté, d'autant plus que souvent on n'en a que faire : il y a des physionomies qui s'en passent, & qui peut-être n'en valent que mieux de n'en point avoir. Quoiqu'il en soit, je suis jeune ; & comme jeune, il me seroit pardonnable de vouloir plaire : me voilà dans l'âge où l'on plaît, & où l'on mérite de plaire. Mais si je parviens à l'âge de cette femme-là, que le tems ne m'ait pas plus maltraitée qu'elle, & qu'enfin mon visage puisse encore en faire accroire à ceux qui me verront, & les induire, contre toute raison, à me vouloir autant de bien qu'il me paroit que vous en voulez à cette femme-ci, je leur dirai, Messieurs, vous vous méprenez : telle que vous me voyez, je serois votre ayeule ; mes agréments ne sont que tricherie ; mon visage est un [413] imposteur, dont vous êtes les dupes ; & il ne m'appartient plus de vous paroitre aimable. Voilà, Monsieur, comment je leur parlerai, & je le promets.

Vous le promettez de si loin, lui dis-je en riant, que vous ne vous ressouviendrez plus de votre promesse quand il sera tems de la tenir.

Ce discours la fit rire à son tour. N'allez pas au reste, me dit-elle, révéler ce que je vous ai dit. J'ai un procès, & le petit homme noir avec lequel elle est entrée, & que vous voyez là-bas, est son mari & mon Juge ; elle a du pouvoir sur lui, & pourroit fort bien l'indisposer contre moi. J'ai besoin de faveur dans mon affaire ; elle n'est pas trop bien fondée, à la prendre dans un certain sens ; & ce sens-là n'est pas le plus foible.

Vous feriez donc prudemment de vous accommoder, lui dis-je. Vous avez raison, reprit-elle : mais notre Partie adverse n'est pas dans le goût d'un accommodement, d'autant plus que c'est nous qui demandons. Et qui demandez ce que vous sentez ne vous être pas trop dû, lui dis-je doucement. Peut-être bien, répondit-elle: mais on [414] s'étourdit en pareil cas. Le procès vient de mon chef, & je ne veux pas me donner la peine de trop approfondir mon droit, de peur de voir que j'ai tort. D'ailleurs mon mari a plus de crédit que celui contre lequel nous plaidons, & cela tente ; c'est un avantage dont on est bien aise de profiter, pour éprouver ce qui en arrivera ; & quand même nous n'aurions pas le droit de notre côté, si les Juges nous donnent gain de cause, ce ne sera pas notre faute.

Dans le moment qu'elle tenoit ce discours, le petit homme, mari de la belle femme âgée, vint à passer auprès de nous, pour aller causer dans le jardin avec un autre.

Monsieur, Monsieur, lui dit-elle en l'arrêtant, vous devez nous juger la semaine qui vient, & j'ai envie de m'appuyer auprès de vous de la recommandation de Madame ... qui étoit sa femme.

Et tout de suite s'avançant vers cette dame qui nous regardoit : Venez, Madame, lui dit-elle, venez, s'il vous plaît, solliciter mon juge ; & si, pour vous y engager, il ne tient qu'à vous [415] donner de l'encens, je ne vous l'épargnerai pas : tenez, en voilà du plus fort. Oui, Madame, venez me recommander à Monsieur ; ce sera la beauté même qui parlera pour moi. On dit que tout lui cede, essayons son pouvoir : voyons si elle me fera gagner mon procès. Ce sont là des yeux bien en état de m'obtenir gain de cause ; ils sont d'une vivacité, d'une douceur ... vous êtes aujourd'hui d'un brillant, d'un resplendissant ... ◀Zitat/Motto

Metatextualität► On aura la suite dans l'autre feuille. ◀Metatextualität ◀Ebene 2 ◀Ebene 1