Zitiervorschlag: Pierre Carlet de Marivaux (Hrsg.): "II. Feuille", in: Le Cabinet du Philosophe, Vol.1\002 (1752), S. 262-282, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1252 [aufgerufen am: ].


Deuxieme feuille

Ebene 2► Allgemeine Erzählung► Je me suis toujours défié en amour des passions qui commencent par être extrêmes ; c'est mauvais signe pour leur durée. Les gens faits pour être constans, destinés à cela par leur caractere, sont difficiles à émouvoir.

Vient-il un objet qu'ils aimeront? il le distinguent long-tems avant que de l'aimer : il ne fait d'abord sur eux qu'une impression imperceptible ; ils se plaisent froidement à le voir, ne le sentent presque pas absent, & peut-être point du tout, quand il l'est ; ils se passeroient de le retrouver, le retrouvent pourtant avec plaisir : mais avec un plaisir tranquille ; s'en sépareront encore sans aucune peine : mais plus contens de lui ensuite ils pourront le chercher; mais sans sçavoir qu'ils le cherchent ; le désir qu'ils ont de le revoir est si caché, si loin d'eux, si reculé de leur propre connoissance, qu'il les mene sans se montrer à eux, sans qu'ils s'en doutent.

A la fin pourtant, ce desir se montre, il parle en eux, ils le sentent, & n'en [263] vont encore guere plus vite ; mais ils vont, & sçavent qu'ils vont, & c'est beaucoup. La lenteur ne fait rien à l'affaire ; le tout dans ces gens-là, c'est d'aller, de chercher l'objet, & de se dire : je le cherche.

Après cela cependant, ne les croyez pas encore entierement pris.

Cette paresse, ou cette lenteur de sentiment qu'ils ont pourra fort bien faire qu'ils en restent là, si quelque difficulté les arrête en chemin, s'il faut de la peine pour retrouver ce qu'ils cherchent, si le hazard ne les sert pas ; car ils n'aideront à rien.

Ils seront pourtant fâchés en ce cas-là : ils voudroient bien ne pas perdre leurs pas ; mais ils s'accommodent de les avoir perdus, & se tiennent en repos aussi froidement qu'ils se sont mis en haleine.

N'y a-t-il point de difficultés à vaincre ? Ils vont, comme je l'ai dit : ils cherchent avec ce paisible désir de voir, qu'ils satisfont tout doucement & à leur aise, qui, petit à petit, prend des forces, qui demande ensuite à être satisfait par préference à d'autres envies, qui obtient cette préference, [264] ensuite qui la veut sur tout, & qui l'emporte ; mais sans déranger le sang froid de ces ames-là, l'amour s'y introduit sans bruit, s'y établit, & s'en rend le maître de même.

Fremdportrait► Voilà comment cela se passe dans les gens dont je parle.

Jamais vous ne les voyez hors d'eux-mêmes : il n'y a point de transports chez eux, point de ces mouvemens violens, de ces fougues impétueuses d'amour qui prennent à d'autres personnes, & qui, à vrai dire, ne sont que des débauches de tendresse, dont le cœur, pour l'ordinaire, ne sort que vide & épuisé de sentiment, parce qu'il dissipe en un jour ce qui devroit lui durer des mois entiers.

Rien de tout cela dans ceux-ci : ce sont des cœurs bons ménagers, pour ainsi dire, qui ne dépensent leur amour qu'avec œconomie, qui en amassent de jour en jour, & qui en ont toujours beaucoup au-delà de ce qu'ils en montrent.

Aussi, ni l'habitude, ni le tems ne les ruinent pas aisément ces coeurs-là, & il faudra que vous ayez grand tort avec eux, s'ils vous quittent.

[265] Les cœurs ardens & sensibles, au contraire, ne cessent bientôt d'aimer que parce qu'ils se hâtent trop & d'aimer & de sentir qu'ils aiment. Ils ne se donnent pas le tems de faire un fond, ils dissipent presque tout leur amour à mesure qu'il vient ; & comme il ne leur en vient pas toujours, non plus qu'à personne, il s'ensuit que bientôt ils ne s'en trouvent plus. ◀Fremdportrait

Prévenez-vous un homme inconstant ? votre amour cesse-t-il avant le sien? il éclate, il crie, il s'agite, il se désespère ; & le voilà guéri, le voilà sans rancune : son cœur, & peut-être même sa vanité vous pardonne.

En fait d'amour, ce sont des ames d'enfants que les ames inconstantes. Aussi n'y a-t-il rien de plus amusant, de plus aimable, de plus agréablement vif & étourdi que leur tendresse.

Quittez-vous un homme constant ? Cessez-vous de l'aimer ? Vous le blessez mortellement : mais il sera affligé, à peu près, comme il est amoureux ; c'est-à-dire, sans bruit, sans faire d'éclats. Sa douleur ne sort presque point ; il pourroit mourir de sang froid. Il n'y a que le temps qui le secoure.

[266] Aussi sont-ce des ames trop sérieuses à cet égard-là, que les ames constantes : elles n'entendent pas assez raillerie là-dessus. J'aimerois mieux l'enfance des autres ; elle sied encore mieux à l'Amour.

A peindre l'Amour, comme les cœurs constans le traitent, on en feroit un homme.

A le peindre suivant l'idée qu'en donnent les cœurs volages, on en feroit un enfant ; & voilà justement comme on l'a compris de tout tems.

Et il faut convenir qu'il est mieux rendu, & plus joli en enfant, qu'il ne le seroit en homme.

C'est une qualité dans un amant bien traité, que d'être d'un caractère exactement constant ; mais ce n'est pas une grace, c'est même le contraire : on diroit d'un mari qui fait bon ménage.

Tout ce qui sent la regle, tout ce qui n'est que conduite mesurée, enfin tout ce qui n'est qu'estimable ; est trop froid aux yeux de l'Amour. Il veut plus de graces que de vertus.

Aussi les amans constans ne sont-ils pas les plus aimés. La constance leur donne quelque chose de grave & d'ar-[267]rangé, qui glace l'Amour, qui n'est plus dans son esprit, & qui ne s'ajuste point à son humeur folâtre.

On commence pourtant par louer beaucoup de pareils amans ; mais on finit par perdre le goût qu'on a pour eux.

En amour, querelle vaut encore mieux qu'éloge.

Tenez toujours les gens inquiets ; & jamais tranquilles. Paroissez plutôt coupable que trop innocent. Du moins soyez constant avec art, je veux dire, qu'il ne soit jamais bien décidé si vous le serez, ni même si vous l'êtes.

On se plaindra quelquefois de vous avec cette méthode-là; & tant mieux : rassurez les gens alors : mais répondez à leurs reproches par plus d'amour que de bonnes raisons ; soyez plus tendre que bien justifié.

Voilà en quoi consiste toute l'industrie des amans de part & d'autre. Est-elle pratiquable ? peut-être que non : la raison la recommande bien ; mais le cœur n'en sçauroit faire usage.

Si l'amour se menoit bien, on n'auroit qu'un amant, ou qu'une maîtresse [268] en dix ans ; & il est de l'intérêt de la Nature qu'on en ait vingt, & davantage.

Et voilà sans doute pourquoi la Nature n'a eu garde de rendre les amans susceptibles de prudence ; ils s'aimeroient trop long-tems, & cela ne feroit pas son compte.

Pour sçavoir de quelle maniere il faudroit gouverner l'amour, voyez combien un amant est aimé, quand il est ingrat, ou combien lui est chere une ingrate dont il se plaint.

Je ne voudrois pourtant paroitre absolument ni ingrat, ni ingrate ; & je consentirois à n'être point aimé, plutôt qu'à ne devoir la tendresse d'un cœur qu'à la douleur où je le plongerois : je veux qu'on soit adroit & point cruel ; & ma maxime est que, pour entretenir l'amour qu'on a pour nous, il est bon quelquefois d'allarmer la certitude qu'on a du nôtre.

Pourquoi les gens qui payent pour être aimés (& il y en a tant de ces gens-là) aiment-ils plus long-temps que ceux qu'on aime gratis ?

C'est qu'ils ne sont jamais bien surs qu'on les aime ; c'est qu'ils se méfient [269] toujours un peu d'un cœur qu'ils achettent ; ils ne sçavent pas s'il s'est livré ; ils se flattent pourtant qu'ils l'ont ; mais ils se doutent en même tems qu'ils pourroient bien se tromper : & ce doute, qui ne les quitte pas, fait durer le goût qu'ils ont pour la personne qu'ils aiment ; ils souhaitent toujours d'être aimés, & on ne sçauroit souhaiter cela, qu'on n'aime toujours à bon compte soi-même.

Au lieu que la certitude d'être aimé nous distrait du désir de l'être. On dit, je suis aimé, & tout est fait : on en reste-là.

Comment peut-on se flatter d'être aimé d'une femme dont on achette les faveurs ? dès que son avarice vous a vendu ce que son cœur pouvoit vous donner, de quoi son cœur se mêleroit-il encore ? il n'a plus de présens à vous faire.

Il y a un certain degré d'esprit & de lumiere au-delà duquel vous n'êtes plus senti. Celui qui le passe sçait qu'il le passe ; mais il le sçait presque tout seul, ou du moins si peu de gens le sçavent avec lui, que ce n'est pas la peine de le passer.

[270] Bien plus, c'est que c'est même un désavantage qu'une si grande finesse de vue ; car ce que vous en avez de plus que les autres se répand toujours sur tout ce que vous faites, & embarrasse leur intelligence : vous ajoutez à ce que vous dites de sensible des choses qui ne le sont pas assez ; de sorte que ce qu'on entend bien dans vos pensées dégoûte de ce qu'on y entend mal : on vous croit obscur, & non pas fin ; on vous accuse de vouloir briller, quand vous n'avez point d'autre tort que celui d'exprimer tout ce qui vous vient.

Peignez la Nature à un certain point : mais abstenez-vous de la saisir dans ce qu'elle a de trop caché ; sinon, vous paroîtrez aller plus loin qu'elle, ou la manquer.

En fait d'esprit, dans le monde, on confond deux sortes d'hommes : l'homme qui tâche d'être fin, & l'homme qui l'est naturellement.

Le langage de ces deux hommes-là a je ne sçais quel air de ressemblance, qui fait qu'on ne les distingue point. Il faut avoir de bons yeux pour distinguer la finesse du rafinement.

[271] Je n'ai guere vu de gens qui ne prennent l'un pour l'autre ; & malheureusement ceux qui en sçavent assez, pour ne s'y pas tromper, se joignent assez volontiers à ceux qui s'y trompent : ils appuyent leur méprise ; ce défaut de sincérité en eux est une marque que, tous bons esprits qu'ils sont, il leur manque encore quelque chose. Quand on est éclairé soi-même à un certain point, on ne sçauroit être injuste sur l'esprit des autres ; on est leur Juge, & jamais leur partie.

Rarement la beauté & le Je ne sçais quoi se trouvent ensemble.

Metatextualität► J'entens par le Je ne sçais quoi ce charme répandu sur un visage & sur une figure, & qui rend une personne aimable, sans qu'on puisse dire à quoi il tient.

J'ai lu quelque part sur ce sujet-là une fiction assez singuliere : elle est d'un homme qui supposoit avoir trouvé la demeure de la Beauté & du Je ne sçais quoi.

Et voici à peu près ce qu'il disoit. Cela est court ; car je ne rapporterai que le précis de la fiction. ◀Metatextualität

Ebene 3► Utopie► Allegorie► Un jour, dit-il, me promenant à la [272] campagne je rêvois à une des plus belles femmes du monde que je voyois depuis huit jours à la campagne où j'étois ; que j'avois regardée avec admiration la premiere fois que je l'avois vue ; dont j'avois été moins touché à la seconde, & qu'enfin j'étois parvenu à voir avec indifference, toute belle que je la trouvois toujours, toute belle qu'elle étoit en effet ; & je me demandois pourquoi cette beauté digne d'admiration m'étoit devenue si insipide, pourquoi même la Beauté en général n'inspiroit pas des sentiments d'une plus longue durée.

Je cherchois donc les raisons de ce que je vous dis-là, quand je m'apperçus que j'étois entre deux Jardins, dont l'un me paroissait superbe, & l'autre riant.

Les portes de ces deux jardins étoient l'une vis-à-vis de l'autre.

Sur celle du jardin superbe, on lisoit ces mots en lettres d'or :

La demeure de la Beauté.

Sur celle du jardin riant étoit écrit en caracteres de toutes sortes de cou-[273]leurs fondues ensemble, & qui en faisoient une qu'on ne pouvoit définir :

La demeure du je ne sçais quoi.

La demeure de la Beauté ! dis-je d'abord en moi-même ; oh, je la verrai : car qui dit Beauté, dit quelque chose de bien plus imposant que le Je ne sçais quoi, de bien plus considérable à voir.

De sorte qu'entraîné par la force du mot, je n'hésitai pas à donner la préférence au Jardin de Beauté, & à laisser-là celui du Je ne sçais quoi, dont je reviendrois m'amuser ensuite.

Tout déterminé que j'étois en faveur du premier, je jettai pourtant encore un regard sur le dernier qui me sembloit si riant : & j'aurois souhaitté qu'il eût été possible de les voir tous deux à la fois ; mais vraisemblablement il n'y avait pas de comparaison à faire de l'un à l'autre ; il falloit commencer par le plus curieux. C'est ce que je fis.

En entrant donc dans le Jardin de Beauté, je remarquai les pas de plusieurs personnes qui y étoient entrées [274] aussi : mais j'en remarquai bien autant de personnes qui en étoient sorties.

J'avance, & plus je découvre, plus j'admire.

Je ne vous peindrai point tout ce que j'y vis de beau ; la description de ces lieux-là me passe : mais je fus étonné, je fus frappé. Figurez-vous tout ce qui peut entrer de grand, de superbe, de magnifique dans un Jardin ; tout ce que la simetrie la plus exacte, & la distribution la mieux entendue peuvent faire de surprenant ; à peine vous figurerez-vous ce que je vis.

Mais comment vous peindre ce que c'étoit que le Palais que je trouvai, après avoir marché quelque temps ? j'y renonce.

Si j'avois à faire des récits, ce seroit de la personne que j'y vis sur une espece de Trône, au tour duquel étoient rangés plusieurs hommes, qui, à ce qu'ils me dirent, ne m'avoient précedé dans ce lieu-là que d'une heure ; & qui tous sembloient être immobiles, & comme en extase à la vue de cette femme assise sur le Trône.

Jugez s'ils avaient tort : c'étoit la Beauté même en personne, qui [275] de tems en tems laissoit négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi-bien que sur moi, des regards qui nous faisoient écrier à tous : Ah ! les beaux yeux ! & un moment après, ah ! la belle bouche ! ah ! le beau tour de visage ! ah ! la belle taille !

A ces exclamations, la Beauté, en souriant, baissoit un peu les yeux, d'un air plus modeste qu'embarrassé ; & sans rien répondre, recommençoit à nous regarder tous, comme pour nous confirmer dans les sentimens d'admiration que nous ayions pour elle, & de tems en tems aussi redressoit la tête avec un air de hauteur, qui sembloit nous dire : Joignez le respect à l’admiration. C’étoit-la tout son langage.

Dans le premier quart d'heure, le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence ; à la fin cependant j'y pris garde, & les autres aussi.

Quoi ! dîmes nous tous, rien que des souris, des airs de tête, & pas un mot : cela ne suffit point. N'y aura-t-il que nos yeux de contens ? ne vit-on que du plaisir de voir ?

Là-dessus, un de nous s'avança pour lui présenter un fruit qu'il avoit [276] cueilli dans le Jardin : elle le reçut toujours en souriant, & avec la plus belle main du monde ; mais sans ouvrir la bouche : elle ne remercia que du geste : il fallut nous en tenir à la regarder.

Apparemment que chacun de nous s'en lassa ; car, petit à petit, notre compagnie diminuoit : je voyois mes camarades s'éclipser ; & bientôt de tous les admirateurs avec qui je m'étois trouvé, il ne resta plus que moi qui me retirai à mon tour.

En traversant une allée, pour m'en retourner, je rencontrai encore une femme qui paroissoit extrêmement fiere, & à qui, en passant je fis une profonde réverence.

Dialog► Où vas-tu ? me dit-elle d'un air dédaigneux & mécontent. Je viens d'admirer la Beauté, lui dis-je, & je me retire. Eh ! pourquoi te retirer ? me répondit-elle. La Beauté n'a-t-elle pas dû te fixer auprès d'elle ? que te reste-t-il à voir après l'avoir vue ?

Rien sans doute, lui dis-je : mais je l'ai assez vue ; je sçais ses traits par cœur ; ils sont toujours les mêmes : c'est toujours un beau visage qui se répete, qui ne dit rien à l'esprit ; qui ne [277] parle qu'aux yeux, & qui leur dit toujours la même chose ; ainsi il ne m'apprendroit rien de nouveau. Si la Beauté entretenoit un peu ceux qui l'admirent, si son ame jouoit un peu sur son visage, cela le rendroit moins uniforme & plus touchant : il plairoit au cœur autant qu'aux yeux ; mais on ne fait que le voir beau, & on ne sent pas qu'il l'est : il faudroit que la Beauté prît la peine de parler elle-même, & de montrer l'esprit qu'elle a ; car je ne pense pas qu'elle en manque.

Eh ! qu'importe qu'elle en ait, ou qu'elle n'en ait point ? me dit alors cette femme ; en a-t-elle besoin, faite comme elle est ? Va, tu n'y entens rien : s'il étoit question d'un visage ordinaire, je serois de ton avis ; il seroit avantageux que l'esprit l'animât, cela lui feroit grand bien, & suppléeroit aux graces qu'il n'auroit pas: mais souhaitter que l'esprit aille jouer sur un beau visage, c'est souhaitter l'alteration de ses charmes : l'esprit peut ajouter quelque chose à des traits informes ; mais il nuiroit à des traits parfaits : il ne seroit bon qu'à les déranger ; un beau visage est aussi achevé [278] qu'il le peut être : il ne sçauroit mieux faire que de demeurer tel qu'il est : ce que les mouvemens de l'esprit y mettroient, en troubleroit l’œconomie, puisqu'il est précisément au point qu'il faut, & qu'il ne peut en sortir qu'à son dommage ; ainsi, tu critiques sans jugement : c'est moi qui te le dis, qui suis l'immobile Fierté des belles personnes, & la Compagne de la Beauté, qui ne m'écarte point d'elle, & qui ai grand soin de tenir son esprit froid & tranquille, afin qu'il laisse son visage en repos, & qu'il n'en diminue pas la noble décence. Il est vrai qu'heureusement je n'ai pas grande peine à temperer l'esprit de la Beauté ; il est de lui-même assez paisible pour l'ordinaire, ou du moins il n'ignore pas combien il est de conséquence qu'il reste grave, & qu'il ne fasse aucun désordre sur ce beau visage : il en respecte trop les intérêts pour songer aux siens. ◀Dialog

Ce fut-là le discours, que me tint cette femme, & qui me parut si singulier, que je n'y répondis que par une révérence, après laquelle je la quittai, pour gagner promptement la demeure du Je ne sçais quoi, où je retrouvai [279] tous ceux qui m'avoient laissé chez la beauté.

Il n'y avoit rien de surprenant dans ce lieu-ci, & qui plus est, rien d'arrangé : tout y étoit comme jetté au hazard ; le désordre même y regnoit, mais un désordre du meilleur goût du monde, qui faisoit un effet charmant, & dont on n'auroit pu demêler, ni montrer la cause.

Enfin, nous ne désirions rien là, & il falloit pourtant bien que rien n'y fût fini, ou que tout ce qu'on avoit voulu mettre n'y fût pas, puisqu'à tout moment nous y voyions ajouter quelque chose de nouveau.

Et malgré la Fable qui ne conte que trois graces, il y en avoit là une infinité, qui, en parcourant ces lieux, y travailloient, y retouchoient par tout : je dis en parcourant ; car elles ne faisoient qu'aller & venir, que passer, que se succeder rapidement les unes aux autres, sans nous donner le tems de les bien connoître ; elles étoient-là : mais à peine les voyoit-on, qu'elles n'y étoient plus, & qu'on en voyoit d'autres à leur place, qui passoient à leur tour, pour faire place à d'autres. [280] En un mot elles étoient partout, sans se tenir nulle part ; ce n'en étoit pas une, c'en étoit toujours mille qu'on voyoit.

Dialog► Eh! bien, Messieurs, dis-je alors à ceux qui étoient avec moi ; ce séjour-ci est charmant ; j'y passerois ma vie : mais celui qui l'habite, le Je ne sçais quoi, où est-il ? menez moi à lui, je vous prie ; car vous l’avez vu apparemment ?

Pas encore, me répondirent-ils, & depuis que nous sommes ici, nous le cherchons sans avoir encore pu le trouver ; il est vrai que nous le cherchons agréablement ; car avec la plus grande envie du monde de le voir, nous ne nous impatientons point de ne sçavoir où il est ; & dussions-nous ne le jamais trouver, nous sommes résolus de le chercher toujours.

Il faut pourtant qu'il soit ici, répondis-je ; & je n'eus pas plutôt prononcé ces mots, que nous entendimes une voix qui nous dit : me voilà.

Nous nous retournames tous alors, parce que nous n'appercevions rien devant nous, & nous eumes beau nous retourner, nous ne vimes rien non plus.

[281] Où êtes-vous donc, aimable Je ne sçai quoi ? dimes nous à la fois.

Me voilà, vous dis-je, nous répondit encore la même voix.

Et nous de nous retourner encore, attendant toujours à le voir, & ne voyant jamais rien.

Vous nous dites, me voilà, repris-je, & vous ne vous offrez point à nous. Vous ne voyez pourtant que moi, nous dit-il. Dans ce nombre infini de graces qui passent sans cesse devant vos yeux, qui vont & qui viennent, qui sont toutes si differentes, & pourtant également aimables, & dont les unes sont plus mâles & les autres plus tendres, regardez-les bien, j'y suis ; c'est moi que vous y voyez, & toujours moi. Dans ces Tableaux que vous aimez tant, dans ces objets de toute espece, & qui ont tant d'agrémens pour vous, dans toute l'étendue des lieux où vous êtes, dans tout ce que vous appercevez ici de simple, de négligé, d'irrégulier même, d'orné, ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme, je vous entoure. Sous la figure de ces graces je suis le Je ne sçais quoi [282] qui touche dans les deux sexes : ici le Je ne sçais quoi qui plaît en peinture ; là, le Je ne sçais quoi qui plaît en Architecture, en ameublemens, en jardins, en tout ce qui peut faire l'objet du goût. Ne me cherchez point sous une forme ; j'en ai mille, & pas une de fixe : voilà pourquoi on me voit sans me connoître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir : on me perd de vue en me voyant, on me sent, & on ne me démêle pas ; enfin vous me voyez, & vous me cherchez, & vous ne me trouverez jamais autrement : aussi ne serez-vous jamais las de me voir. ◀Dialog ◀Allegorie ◀Utopie ◀Ebene 3 ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 2 ◀Ebene 1