Le Spectateur français (Marivaux): I. Feuille

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Nivel 1

Premiere Feuille

Nivel 2

Lecteur, je ne veux point vous tromper, & je vous avertis d’avance que ce n’est point un Auteur que vous allez lire ici. Un Auteur est un homme, à qui dans son loisir, il prend une envie vague de penser sur une ou plusieurs matieres ; & l’on pourroit appeller cela, réfléchir à propos de rien. Ce genre de travail nous a souvent produit d’excellentes choses, j’en conviens; mais pour l’ordinaire, on y sent plus de souplesse d’esprit, que de naïveté & de vérité: du moins est-il vrai de dire’qu’il y a toujours, je ne sçais quel goût artificiel dans la liaison des pensées, ausquelles on s’excite. Car enfin, le choix de ces pensées est alors purement arbitraire, & c’est-là réfléchir en Auteur : ne seroit-il pas plus curieux de nous voir penser en hommes ? En un mot, l’esprit humain, quand le hazard des objets ou l’occasion l’inspire, ne produiroit-il pas des idées plus sensibles & moins étrangeres à nous, qu’il n’en produit dans cet exercice forcé qu’il se donne en composant? Pour moi, ce fut toujours mon sentiment, ainsi je ne suis point Auteur, & j’aurois été, je pense, fort embarrassé de le devenir. Quoi ! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu’on n’auroit point, si l’on ne s’avisoit d’y tâcher : cela me passe, je ne sçais point créer, je sçais seulement surprendre en moi les pensées que le hazard me fait, & je serois fâché d’y mettre rien du mien. Je n’examine pas si celle-ci est fine, si celle-ci l’est moins; car mon dessein n’est de penser ni bien ni mal ; mais seulement de recueillir fidélement ce qui me vient d’après le tour d’imagination que me donnent les choses que je vois ou que j’entends ; & c’est de ce tour d’imagination, ou pour mieux dire, de ce qu’il produit, que je voudrois que les hommes nous rendissent compte, quand les objets les frappent. Peut-être, dira-t’on, ce qu’ils imagineroient alors, nous ennuyeroit-il. Et moi, je n’en crois rien : seroit-ce qu’il y auroit moins d’esprit, moins de délicatesse, ou moins de force dans les idées de ce genre ? point du tout : il y regneroit seulement une autre sorte d’esprit, de délicatesse, & de force, & cette autre sorte-là vaudroit bien celle qui naît du travail & de l’attention. Tout ce que je dis là, n’est aussi qu’une réfléxion que le hazard m’a fournie : voici comment.

Nivel 3

Relato general

Retrato ajeno

Je viens de voir un homme qui attendoit un grand Seigneur dans sa Salle : je l’examinois, parce que je lui trouvois un air de probité, mêlé d’une tristesse timide : sa physionomie & les chagrins que je lui supposois, m’intéressoient en sa faveur.

Nivel 4

Ejemplo

Hélas ! disois-je en moi-même, l’honnête homme est presque toujours triste, presque toujours sans biens, presque toujours humilié ; il n’a point d’amis, parce que son amitié n’est bonne à rien : on dit de lui, c’est un honnête homme ; mais ceux qui le disent, le fuyent, le dédaignent, le méprisent, rougissent même de se trouver avec lui : & pourquoi ? c’est qu’il n’est qu’estimable.
En faisant cette réflexion, je voyois dans la même Salle des hommes d’une physionomie libre & hardie, d’une démarche ferme, d’un regard brusque & aisé : je leur devinois un cœur dur, à travers l’air tranquille, & satisfait de leur visage : il n’y avoit pas jusqu’à leur embonpoint qui ne me choquât. Celui-ci, disois-je, est vêtu simplement ; mais dans un goût de simplicité, garant de fon opulence : & l’on voit bien à son habit, que son équipage & ses valets l’attendent à la porte.

Retrato ajeno

L’or & l’argent brillent sur les habits de cet autre. Ne rougit-il pas d’étaler sur lui plus de biens que je n’ai de revenu? Non, disois-je il n’en rougit point.
Je fais le Philosophe ici ; mais si j’avois affaire à lui, je verrois s’il a tort de s’habiller ainsi, & si ses habits superbes ne reprondroient pas sur mon imagination ses droits que ma morale leur dispute. C’étoit donc dans de pareilles pensées que je m’amusois avec moi-même, quand le grand Seigneur vint dans la Salle. L’homme, pour qui je m’intéressois, ne se présenta à lui que le dernier. Sa discretion n’étoit pas sans mystère ; c’est que son visage indigent n’étoit pas de mise avec celui de tant de gens heureux. Enfin, il s’avança, mais le grand Seigneur sortoit déja de la Salle, quand il l’aborda. Il le suivit donc du mieux qu’il put, car l’autre marchoit à grand.pas ; je voyois mon homme essoufflé tâcher de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s’exprimer en marchant trop vîte ; mais il avoit beau faire, il articuloit fort mal. Quand on demande des graces aux Puissans de ce monde, & qu’on a le cœur bien placé, on a toujours l’haleine courte. J’entendis le grand Seigneur lui répondre, mais sans le regarder, & prêt à monter en carrosse : la moitié de sa réponse se perdit dans le mouvement qu’il fit pour y monter. Un Laquais de six pieds vint fermer la portiere ; & le carrosse avoit déja fait plus de vingt pas, que mon homme avoit encore le col tendu pour entendre ce que le Seigneur lui avoit dit. Supposons à présent que cet homme ait de l’esprit. Croyez-vous en vérité que-ce qu’il sent en se retirant, ne valût pas bien ce que l’Auteur le plus subtil pourroit imaginer dans son cabinet en pareil cas ? Allez l’interroger, demandez-lui ce qu’il pense de ce grand Seigneur : il vient d’en essuyer cette distraction hautaine que donne à la plûpart de ses pareils le sentiment gigantesque qu’ils ont d’eux-mêmes. Ce Seigneur, par un ton de voix indiscret, & sans miséricorde, vient d’instruire toute la Salle, que cet honnête homme est sans fortune. Quel est encore une fois l’Auteur dont les idées ne soient de pures rêveries, en comparaison des sentimens qui vont saisir notre infortuné? Grands de ce monde, si les portraits qu’on a faits de vous dans tant de livres, étoient aussi parlans, que l’est le tableau sous lequel il vous envisage, vous frémiriez des injures dont votre orgueil contriste, étonne, & désespere la génereuse fierté de l’honnête homme qui a besoin de vous. Ces prestiges de vanité qui vous font oublier qui vous êtes, ces prestiges se dissiperoient, & la nature soulevée, en dépit de toutes vos chimeres, vous feroit sentir qu’un homme, quel qu’il soit, est votre semblable. Vous vous amusez, dans un Auteur, des traits ingénieux qu’il employe pour vous peindre. Le langage de l’homme en question vous corrigeroit ; son cœur, dans ses gémissemens, trouveroit la clef du vôtre ; il y auroit dans ses sentimens une convenance infaillible avec les sentimens d’humanité, dont vous êtes encore capables, & qu’interrompent vos illusions.
Je conclus donc, du plus ou du moins, en suivant mon principe : oui, je préfererois toutes les idées fortuites, que le hazard nous donne, à celles que la recherche la plus ingénieuse pourroit nous fournir dans le travail. Enfin, c’est ainsi que je pense, & j’ai toujours agi conséquemment ; je suis né, de maniere que tout me devient une matiere de réflexion ; c’est comme une philosophie de temperament que j’ai reçûe, & que le moindre objet met en exercice. Je ne destine aucun caractere à mes idées ; c’est le hazard qui leur donne le ton : de-là vient qu’une bagatelle me jette quelquefois dans le sérieux, pendant que l’objet le plus grave me fait rire : & quand j’examine après le parti que mon imagination a pris, je vois souvent qu’elle ne s’est point trompée. Quoi qu’il en soit, je souhaitte que mes réflexions puissent être utiles. Peut-être le seront-elles ; & ce n’est que dans cette vûe que je les donne, & non pour éprouver si l’on me trouvera de l’esprit. Si j’en ai, je crois en vérité que personne ne le sçait ; car je n’ai jamais pris la peine de soutenir une conversation, ni de défendre mes opinions, & cela par une paresse insurmontable.

Nivel 3

Autorretrato

D’ailleurs, mon âge avancé, mes voyages, la longue habitude de ne vivre que pour voir & que pour entendre, & l’experience que j’ai acquise ont émoussé mon amour propre sur mille petits plaisirs de vanité, qui peuvent amuser les autres hommes : de sorte que si mes amis venoient me dire que je passe pour un bel esprit, je ne sens pas en vérité que j’en fusse plus content de moi-même ; mais si je voyois que quelqu’un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d’un défaut, oh! cela me toucheroit, & ce plaisir là seroit encore de ma compétence.
Au reste, on ne doit s’attendre dans mes réflexions qu’à des discours généraux. Il ne m’est jamais venu dans l’esprit ni rien de malin, ni rien de trop libre. Je hais tout ce qui s’écarte des bonnes mœurs. Je suis né le pus humain de tous les hommes, & ce caractere a toujours présidé sur toutes mes idées.

Nivel 3

Relato general

A l’âge-de dix-sept ans, je m’attachai à une jeune Demoiselle, à qui je dois le genre de vie que j’embrassai. Je n’étois pas malfait alors, j’avois l’humeur douce & les manieres tendres. La sagesse que je remarquois dans cette fille, m’avoit rendu sensible à sa beauté. Je lui trouvois d’ailleurs tant d’indifférence pour ses charmes, que j’aurois juré qu’elle les ignoiroit. Que j’etois simple dans ce temps-là ! Quel plaisir ! disois-je en moi-même, si je puis me faire aimer d’une fille qui ne souhaite pas d’avoir des Amans, puisqu’elle est belle, sans y prendre garde, & que par conséquent elle n’est pas coquette. Jamais je ne me séparois d’elle, que ma tendre surprise n’augmentât, de voir tant de graces dans un objet qui ne s’en estimoit pas d’avantage. Etoit-elle assise ou debout : parloit-elle ou marchoit-elle, il me sembloit toujours qu’elle n’y entendoit point finesse, & qu’elle ne songeoit à rien moins qu’à être ce qu’elle étoit. Un jour qu’à la Campagne je venois de la quitter, un gant que j’avois oublié, fit que je retournai sur mes pas, pour l’aller chercher : j’aperçus la belle de loin, qui se regardoit dans un miroir, & remarquai, à mon grand étonnement qu’elle s’y représentoit à elle-même dans tous les sens où, durant notre entretien, j’avois vû son visage ; & il se trouvoit que ses airs de physionomie que j’avois crus si naïfs, n’étoient, à les bien nommer, que des tours de Gibeciere : je jugeois de loin que sa vanité en adoptoit quelques-uns, qu’elle en réformoit d’autres : c’étoit de petites façons, qu’on auroit pû noter, & qu’une femme auroit pû apprendre comme un air de Musique. Je tremblai du péril que j’aurois couru, si j’avois eu le malheur d’essuyer encore de bonne foi ses friponneries, au point de perfection où son habileté les portoit ; mais je l’avois crue naturelle, & ne l’avois aimée que sur ce pied-là ; de sorte que mon amour cessa tout d’un coup, comme si mon cœur ne s’étoit attendri que sous condition. Elle m’aperçut à son tour dans son miroir, & rougit. Pour moi j’entrai en riant, & ramassant mon gant.

Nivel 4

Diálogo

Ah! Mademoiselle, je vous demande pardon, lui dis-je, d’avoir mis jusqu’ici sur le compte de la Nature des appas dont tout l’honneur n’est dû qu’à votre industrie. Qu’est-ce que c’est que signifie ce discours, me répondit-elle? Vous parlerai-je plus franchement, lui dis-je ? Je viens de voir les machines de l’Opéra. Il me divertira toujours, mais il me touchera moins.
Je sortis là-dessus,
& c’est de cette avanture que naquit en moi cette misantropie qui ne m’a point quitté, & qui m’a fait passer ma vie à examiner les hommes, & à m’amuser de mes réflexions.