Le Spectateur français (Marivaux): XIV. Feuille

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Quatorziéme Feuille

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Metatextualität

Je me suis mis sur le pied de produire les lettres qu’on m’enverra, quand je les trouverai utiles au Public : & en voici deux que je n’ai pas cru devoir supprimer.

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Brief/Leserbrief

Metatextualität

Monsieur le Spectateur, Je ne vous demande point de mettre cette Lettre dans vos Feuilles : je ne sçais point faire de Lettres qui méritent d’être imprimées. Je vous prie seulement d’avoir la bonté, dans un de vos Discours, de traiter de la situation où je suis. Si vous aimez à secourir les gens qui sont malheureux, vous ne pouvez donner du secours à personne qui soit plus digne de compassion que moi.

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Selbstportrait

Allgemeine Erzählung

Je suis infirme, accablé d’années, relégué à la Campagne, où l’on a livré ma vieillesse à la discrétion de deux ou trois Domestiques sans charité pour mon âge, ni pour mes infirmités, qui m’oublieroient toujours, si je n’étois importun, & dont il faut que j’impatiente la brutalité, pour en arracher quelqu’attention à mes besoins ; enfin auprès de qui l’on ne m’a laissé d’autre appui que la pitié que je devrois leur faire, & que je leur fais si peu, qu’ils abusent de l’oubli cruel où m’a laissé leur maître. Hélas ! ce qui m’afflige le plus, ce qui fait toute l’amertume de mes peines, c’est que ce maître dont je parle, vous le dirai-je, Monsieur ? c’est qu’il est mon fils. Je suis sûr que mon état vous touche ; mais quelque bon cœur que vous soyez, vous n’en sçauriez comprendre toute la misere : Il faut être à ma place, il faut être pere, pour en sentir toute l’étendue. C’est, sans doute un étrange malheur que d’être, à mon âge, rebuté de tout le monde, ou de se voir à la merci de l’humanité des Etrangers, de gens qui ne sont ni vos amis ni vos parens ; de ne trouver qui que ce soit qui s’interesse véritablement à vous, qui vous soulage, & vous aide à supporter ce reste de vie languissante, où vous êtes à charge à vous-même. Dans de pareilles extrémités, un homme est fort à plaindre. Enfin il souffre beaucoup, & puis il meurt. Eh bien ! Monsieur, soyez-en persuadé, l’infortune de cet homme-là n’est rien auprès de la mienne, s’il n’a point d’enfans, si Dieu ne l’a pas fait le pere d’un fils qui l’abandonne. Non, ce n’est rien que d’être délaissé des autres hommes, de n’avoir à se plaindre que de leur peu de compassion : il n’est pas étonnant qu’ils soient durs, impitoyables : vous ne leur êtes rien. Ce sont des indifférens, des inconnus que vous pressez d’être génereux ; ils ne veulent pas l’être pour vous, ils le sont peut-être pour d’autres, & si vous ne souffriez pas, vous n’en exigeriez rien. Mais, Monsieur ; vous imaginez-vous bien ce que c’est qu’un fils ? Sçavez-vous comment on le regarde, ce qu’on en attend, ce qu’il vous est ? Est-il pour vous un homme comme un autre ? Ah ! c’est ici où les expressions me manquent ; c’est ici où mon cœur est saisi, où je souffre ce qui n’est point douleur, ce qui n’est point désespoir ; mais quelque chose de plus cruel que tout cela. Oui, l’on vit encore ; il reste encore du courage & des forces, quand on sent de la douleur & du désespoir : & moi, Monsieur, je ne vis plus, je ne tiens plus à la vie que par un sentiment de tristesse qui me pénetre, qui confond & qui glace mon ame, qui ne me laisse ni crainte, ni esperance, qui m’anéantit. Les hommes aujourd’hui me rejettent & m’abandonnent ; & ce n’est encore là qu’être rejetté & abandonné des hommes : mais mon fils me rejette & m’abandonne comme eux, & c’est être rejetté & abandonné de la nature entiere. Il étoit mon unique appui, ma ressource : mais une ressource qu’il me semble que rien ne pouvoit m’ôter, qui étoit à moi, qui ne dépendoit ni de la faveur, ni de l’humanité des hommes : Que mon fils fût genereux ou non, la nature, les préjugés mêmes, l’éducation qu’on donne à ses enfans, la tendresse qu’on prend pour eux, l’habitude qu’ils ont de respecter leur pere, tout me garantissoit l’amour de mon fils pour moi ; tout m’assuroit que cet amour étoit mon bien ; tout dans son cœur devoit m’excepter des autres hommes ; eût-il été sans honneur pour eux, tout le lioit à moi, comme tout me lioit à lui ; fût-il né l’homme du monde le plus haïssable, aurois-je pu le haïr, en aurois-je moins senti que j’étois son pere ? Nos enfans, pour nous éprouver sensibles, ont-ils besoin de le mériter, d’être bons & aimables ? Hélas ! que font sur nous leurs vices ? qu’affliger notre amour, sans le rebuter. Oui, mon fils, du fond de l’état où vous m’avez mis, de cet état d’abattement où je languis, c’est mon amour qui s’élève : vous n’avez pu me l’ôter ; c’est lui qui se plaint de vous : il ne m’est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Non, je ne souffre que parce que c’est vous qui me maltraitez : votre cœur ne me connoît plus, & ma tendresse subsiste encore : je n’ai pu cesser d’être votre père : comment avez-vous fait pour cesser d’être mon fils ? Il n’y a donc plus rien qui tienne à moi dans la nature. Tout s’y est donc désuni d’avec moi, je n’y vois plus qu’un désert. J’y suis seul, ignoré de tout l’Univers, de mon fils que je regrette, que j’appelle à mon secours, & qui m’ignore comme tout le reste des hommes. Cependant, Monsieur, qu’ai-je fait contre ce fils ? De six enfants que j’avois, il me resta seul. Je n’étois pas riche : mois je l’aimois tendrement ; & dans l’éducation que je lui donnai, mon œconomie & l’industrie de mon amour me tinrent lieu de richesses : il répondit à mes soins : je l’envoyai à Paris y suivre le Barreau, je m’ôtois presque le nécessaire pour l’y soutenir : il y fit effectivement des progrès qui lui acquirent l’estime de ceux qui le connoissoient ; & comme il étoit assez bien fait, qu’on le voyoit laborieux, une riche Dame, dont il faisoit les affaires, en eut si bonne opinion qu’elle lui offrit sa fille, pourvu qu’en se mariant il eût du moins un bien médiocre : ce bien médiocre étoit entre mes mains : il consistoit en deux petites Terres qui venoient, partie de mon patrimoine, partie de mes épargnes, & dont le revenu avoit servi à l’avancer, & à me faire vivre. Il m’écrivit la proposition de la Dame, me marqua tous les avantages du parti qu’on lui offroit, & me dit que sa fortune étoit entre mes mains. Hélas ! elle ne pouvoit être plus sûre : je partis pour Paris, & je convins tout d’un coup de lui donner la moitié de ce que j’avois, & de lui assurer l’autre. Son mariage se fit quelque tems après : il quitta le Barreau pour des emplois qui paroissoient meilleurs, sa femme mourut en mettant un enfant au monde : je perdis beaucoup ; elle m’aimoit, & sa mémoire me sera toujours chere. Quatre ou cinq mois après sa mort, mon fils, pour certains desseins, eut besoin d’une somme considérable d’argent ; il en emprunta : mais il lui en manquoit encore. J’étois alors content de lui : je suis né simple & plein de franchise : je le croyois plus amoureux de mon repos que moi-même ; & en vendant ce qui me restoit pour achever sa somme, je voyois seulement que c’étoit un bien qui changeoit de nature, sans changer de maître. Je le vendis donc, suivant son envie, & cela sans prendre aucune précaution pour moi : la chose se fit entre nous deux seulement : l’argent en fut employé suivant ses vues : elles réussirent au de-là même de ses espérances. Le voilà puissant, après quoi il voulut jouir sans travailler davantage : sa maison prit une autre face : il se jetta dans les plus grands airs : des amis plus considérables succederent à ceux qu’il avoit eus d’abord ; il se défit insensiblement de ces derniers, dont le commerce lui parut alors trop bourgeois ; & commença enfin à rougir de moi. Je m’en aperçus : mais d’abord je crus me tromper ; en ce temps-là je tombai malade, & je vis qu’il me négligeoit dans le cours de ma maladie ; ses domestiques, à son exemple, me négligerent aussi, cela me chagrina sérieusement ; je le fis prier de venir dans ma chambre, où il n’étoit pas entré depuis quatre jours :

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Dialog

il y vint ; je me plaignis à lui du peu de soin qu’on avoit de moi. C’est que vous êtes un peu difficile, mon pere, me répondit-il. Voilà la premiere fois que vous me le dites, lui répartis-je, & votre réponse m’étonne. Ce n’étoit pas trop la peine de m’envoyer chercher pour me quereller, comme vous faites tout le monde, me dit-il là-dessus : on a soin de vous tout autant qu’on le peut ; cependant vous vous plaignez toujours. Que faire à cela ? tâchez de vous remettre : quand votre santé sera meilleure, je vous conseille d’aller demeurer à la campagne, vous y serez plus tranquille qu’ici, vous y vivrez à votre fantaisie ; je me trouve dans un genre de vie qui ne vous convient pas ; & nous ne nous gênerons ni l’un ni l’autre.
Il sortit après ce discours, pendant qu’un valet qui l’avoit entendu, tournoit la tête pour rire & se moquer de moi. Le procédé de mon fils m’avoit frappé : l’action de ce valet me perça le cœur : je vis ce que j’allois devenir ; je compris que je n’étois plus qu’un étranger dans la maison de mon fils, & qu’enfin lui & moi nous étions deux. Je fus encore quelques jours au lit : je me levai ensuite ; mes forces revinrent un peu ; je m’habillai du mieux que je pus : on alloit diner, j’entendis sonner, & j’appelai quelqu’un pour m’aider à descendre : on me répondit : mais personne ne vint ; j’essayai donc de descendre en me soutenant avec ma canne, & j’étois déja à moitié de l’escalier, quand mon fils parut à la porte de son appartement. Que faites-vous là ? me dit-il d’un ton rude : quelle fantaisie vous prend ? j’ai du monde : êtes-vous en état de paroître ? avez-vous peur qu’on ne vous envoye pas à manger chez vous ? Remenez mon pere, ajouta-t-il, en s’adressant à un valet de chambre, & puis il rentra ; pour moi, je restai immobile, & les larmes me vinrent aux yeux. Ce valet de chambre fit semblant de m’aider à remonter, en me disant que j’étois encore verd pour mon âge : je ne répondis rien à la raillerie de ce domestique qui faisoit sa charge en m’insultant, la douleur me rendoit muet ; je rentrai chez moi comme un homme qui ne sçait plus où il est : je me trouvai mal, & je demandai du vin ; on ne m’en apporta qu’un quart d’heure après, avec un potage froid dont je ne goûtai pas, non plus que du reste de mon dîner qui vint trop tard. J’achevai la journée dans la plus accablante confusion de pensées qu’on puisse imaginer : mes soupirs à tout moment se confondoient avec mes pleurs : où irai-je ? disois-je, je n’ai plus rien qui soit à moi. Je me suis dépouillé de tout. Cependant je résolus, en me couchant, de sortir le lendemain de chez mon fils ; je ne pouvois plus y respirer, j’y expirois ; je me proposois d’aller trouver un de nos amis, de lui confier ma situation, de le prier de me secourir, de me donner un conseil dans mon affliction. Dans ce dessein, je me levai le lendemain plutôt qu’à mon ordinaire, & je m’habillai. Apparemment qu’on alla le dire à mon fils ; car il entra dans ma chambre au moment où j’allois sortir.

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Dialog

Où allez-vous, mon pere, me dit-il ? chercher, lui répondis-je, quelque ami charitable qui me donne du pain de bonne grâce. Vous sçavez que je n’ai plus, ma tendresse pour vous m’a tout ôté. Quel raisonnement, me répondit-il ! que les gens de votre âge ont de caprices ! vous voilà donc bien scandalisé de ce que je vous ai dit hier au matin. Mon fils, répartis-je, je suis assez consterné, laissez-moi aller sans me répondre : vous n’êtes plus en état de me parler ; toutes les paroles que vous prononcez sont autant de coups de poignard pour moi ; vous n’en connoissez pas la force, elles me tuent. Finissons toutes ces explications, dit-il alors avec vivacité : vous avez tort, mon pere ; il est mille choses que vous auriez pu vous dire à vous-même ; vous êtes dans un âge avancé ; vous avez presque toujours vécu dans une petite Ville de Province, & vos idées, vos manieres de faire, vos usages sont si differens de ce qui se passe dans le monde, que vous auriez dû vous dégouter le premier de la compagnie de ceux qui viennent ici ; mais vous ne sentez point cela, & je le sens moi. Le bel agrément pour votre fils ! que de vous voir conserver avec des gens d’un certain rang, polis & délicats, que vous faites rire, & à qui votre simplicité donne la comédie. Voilà pourtant ce que c’est : pensez-vous que cela me soit fort avantageux ? Je suis un homme de fortune, n’est-il pas vrai ? eh bien ! à quoi bon l’apprendre à ceux qui ne le sçavent pas ? c’est cependant ce qui saute aux yeux, dès qu’on vous voit ; & malgré cela, vous avez la manie de vouloir toujours vous montrer : ainsi ne nous querellons point, mon pere ; il n’est pas nécessaire d’aller rompre la tête à personne de vos plaintes : je vais donner ordre qu’on vous conduise dès ce moment à ma Maison de campagne ; vous y serez le maître & dans votre centre ; de tems en tems j’irai vous voir, & rien ne vous manquera : adieu, je vous quitte, vous allez partir, & moi je vais sortir pour mes affaires.
C’est ainsi, Monsieur, que mon fils se sépara d’avec moi : il me quitta sans m’embrasser, sans qu’il lui échappât le moindre mot de douceur, que celui de pere, que sa bouche prononçoit, & que son cœur ne sentoit pas ; il se retira sans être touché ni de l’abattement où il me laissoit, ni du triste silence que je gardai, ni des larmes qu’il vit couler de mes yeux : ensuite on vint emporter mes hardes, on me dit de descendre, & je fus mis presque sans sentiment, dans une chaise qui me conduisit à cette campagne, où je languis depuis près de deux ans, où mon fils n’est point venu, comme il me l’avoit promis ; enfin où je vis dans une privation entière de toute consolation, & souvent même de toutes les choses nécessaires à la vie.

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Brief/Leserbrief

Metatextualität

Monsieur le Spectateur, Zelé comme vous l’êtes pour le public, je ne doute pas que vous ne lui fassiez un présent de ma Lettre : elle sera très courte ; & j’y donne le secret de se faire payer de certains débiteurs qui sont très-honnêtes gens, très-génereux, & les meilleurs cœurs du monde ; mais qui, dans le cas dont il s’agit, ont une bizarerie d’humeur, qui leur ôte l’usage de leur bon caractere : c’est qu’ils ne peuvent se résoudre à payer leurs dettes : empruntez d’eux, vous ne sçauriez leur faire un plus grand plaisir : demandez-leur ce qu’ils vous doivent, il n’y a plus personne : vous les glacez ; les voilà perclus de tout sentiment.

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Exemplum

Qu’est-ce que c’est que l’homme ! quel assortiment de vices comiques avec les plus estimables vertus ! mais ce n’est point mon affaire que de réfléchir là-dessus. Je dirai seulement que nous sommes des animaux bien singuliers ;
Bref, il n’y a que trois heures que j’avois un de ces débiteurs, dont je parle. Il me devoit depuis deux ans une somme assez considérable : je l’ai prié en deux occasions de s’acquitter : néant : il m’a toujours remis, & moi j’ai toujours patienté, parce que je connoissois mon homme, & l’infirmité de son caractere à cet égard-là : je sçavois bien qu’il n’y avoit point de mauvaise volonté dans son fait : or hier il m’est survenu une petite affaire dans laquelle il me faut de l’argent :

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Dialog

si je vais proposer à un tel de me payer, ai-je dit ce matin en moi-même, il me semble que je l’entens, je n’ai pas un sol, me répondra-t-il. Comment ferai-je ? la nécessité donne de l’industrie ; là-dessus, continuant à me parler, j’ai dit mon homme se déplaît à rendre, c’est un grand défaut : mais il aime à prêter ; c’est une fort belle qualité : eh bien ! de quoi m’embarrassé-je ? sa bonne qualité va me faire raison de son défaut : allons, allons, mon argent est dans ma poche. En effet, j’ai prié un de nos amis communs d’aller lui emprunter justement ma somme : il y est allé tout en riant de mon idée ; il a exécuté sa commission. Je n’ai ici que les deux tiers de cet argent : mais prenez toujours ; dans un instant je vais vous envoyer le reste, lui a dit l’autre d’un air aisé : là, de cet air noble, qui met l’obligation qu’on va nous avoir sur le pied d’une chose indifferente, & tout à fait naturelle : adieu, mon ami, a-t-il ajouté d’une façon distraite, vous allez recevoir le surplus.
Notre ami est venu m’apporter l’argent ; nous sommes allés chez lui, où le reste étoit déjà arrivé : & moi du même pas j’ai été chez mon débiteur lui rendre son billet, en lui apprenant ma petite intrigue, & je l’ai laissé tout consterné de n’avoir fait qu’une restitution, au lieu d’avoir rendu un service gratuit : le pauvre homme !