Citazione bibliografica: Pierre Carlet de Marivaux (Ed.): "XII. Feuille", in: Le Spectateur français (Marivaux), Vol.1\0012 (1752), pp. 143-159, edito in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1234 [consultato il: ].


Livello 1►

Douziéme Feuille

Livello 2► Metatestualità► Mon Confrere, le Spectateur Anglois avoit établi des Bureaux d’adresse, où differens Particuliers lui envoyoient des lettres, qu’à leur priere il inseroit dans ses discours. Or mon confrere vaut mieux que moi, puisqu’il pense mieux & qu’il est venu le premier. Ainsi, je [144] ne puis m’égarer en suivant son exemple, & je vais mettre encore ici deux lettres qui me sont arrivées, je ne sçais comment.

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Metatestualità► Monsieur le Spectateur,

Peut-être êtes-vous quelquefois embarrassé de trouver le sujet de vos Feuilles, & ma situation vous en fournit un que vous pouvez rendre utile & agréable. Autoritratto► Je suis un homme sans ambition, d’une humeur douce, d’une santé vigoureuse, aimant la joye, & d’assez bon commerce, à ce que disent mes amis : j’ai du bien plus qu’il ne m’en faut pour vivre à mon aise, & pour laisser mes enfans passablement riches.

Sur cela, vous allez croire que je suis heureux. Eh ! non, mon cher Monsieur ; j’ai une femme qui broche sur le tout, & qui m’enleve tous les avantages de ma fortune, de mon tempérament, & de mon caractere : je suis triste, en dépit de mon humeur joyeuse ; je vis dans la pauvreté, en dépit de mon bien, dont j’ai bonne envie de jouir, & suis toujours valétudinaire, en dépit de la meilleure santé du monde. ◀Autoritratto

[145] Livello 4► Eteroritratto► Cependant, ma femme, cette femme si fatale, par qui tant de moyens d’être heureux me périssent entre les mains, elle est d’une figure aimable ; elle m’aime tendrement, & je l’aime de tout mon cœur aussi.

C’est qu’elle est jalouse, direz-vous : Non, je ne lui vis jamais la moindre vapeur de jalousie. Si c’étoit-là son mal, je l’en guérirois. Je laisse la femme d’autrui en repos ; la mienne me plaît, comme je vous dis ; & je suis trop paresseux pour me donner la peine d’être coquet. D’où vient donc qu’elle est mon fléau ? c’est qu’elle est avare ; mais dans un excès qui feroit plus l’admiration que l’exemple de l’Avare le plus déterminé : je ne suis pas même assez méchant pour donner ici son portrait en entier, & pour exposer fidelement toute l’industrie de son avarice : je supprimerai ce détail par charité pour les Avares, que je regarde encore comme mon prochain, quoique bien des personnes leur disputent cette qualité. Ces pauvres gens se pendroient peut-être à la vue de mille petites dépenses qu’ils font depuis long-tems, qu’ils croyent bonne-[146]ment indispensables, & que ma femme plus habile qu’eux a pourtant trouvé le secret d’épargner.

D’ailleurs, je suis trop bon serviteur du Roi ; & dans le détail qu’il faudroit faire, il y auroit bien des choses qui instruiroient à blesser ses interêts, aussi bien que ceux d’un nombre de marchands, dont je pourrois causer la banqueroute.

Par exemple, ma femme n’écrit jamais de lettre, & n’en reçoit jamais. Pour en écrire, il en coute une feuille de papier : pour en recevoir, il en coûte le port. Oh ! voyez, s’il vous plaît, ce que deviendroient la vente du papier & le revenu des Postes, si tous les avares pensoient de même.

Et c’est-là le moindre des articles que je pourrois citer. Tous les jours elle en imagine de nouveaux, qui, s’ils prenoient crédit, couperoient la gorge aux Cuisiniers, aux Artisans, aux Ouvriers ; livreroient toutes les marchandises aux vers, casseroient aux gages les deux tiers des matelots, parce que la navigation pour le commerce seroit inutile, feroient cesser les Manufactures & tomber la Répu-[147]blique de Hollande qui ne vendroit plus ses denrées.

Livello 5► Racconto generale► Il y a quelque tems qu’à diner mes enfans & moi nous avions grand appétit : l’on nous servit un repas si frugal, que je fis mettre encore un chapon : ma femme qui pâlit en le voyant, crut devoir en expier la dépense, & réparer par un coup de sobriété le dommage que faisoit à son gré notre intempérance.

L’heure du souper arrive ; deux moineaux bien affamés n’auraient pas eu trop de ce qu’on apporta sur la table. Ma foi, mes enfans & moi nous changeames de couleur à notre tour : Dialogo► mais, ma femme, lui dis-je, il n’y a pas là de quoi manger. Vous vous trompez, me dit-elle ; car je ne souperai point. La condition de votre estomac est bien malheureuse, lui répondis-je, en plaisantant d’un air contraint ; mais je vous avertis que le mien n’est pas si endurant. Là-dessus je mangeai un morceau, faute d’en pouvoir manger deux, à moins que de voler la part de quelqu’autre : ensuite, je me retirai : deux heures après ma femme tomba en foiblesse de pure [148] inanition : je courus à elle & la priai de manger : il n’y eut pas moyen. Laissez-moi, me dit-elle, c’est ce chapon que je n’ai pu digerer. ◀Dialogo Je l’en aurois deffiée : car elle n’en avoit pas goûté. ◀Racconto generale ◀Livello 5

Vous concevez bien, Monsieur, que cette abstinence presque éternelle doit répandre un air de langueur sur tous les visages de ma maison ; aussi, quand je reviens chez moi, je crois rentrer dans un désert ; car il y règne un calme si triste ; la cuisine est si froide ; mes enfans sont si sobres, si sérieux ; leur sang apparemment a si peu d’esprits ; il circule si lentement ; moi-même, à l’aspect de tout cela, je demeure si abattu, si consterné, qu’actuellement en vous racontant seulement la chose, & quoiqu’absent de chez moi, il me prend, de mélancholie, un engourdissement par tout le corps.

Vous ne manquerez pas de me dire que je suis le maître, & que, si je souffre, c’est à ma complaisance à qui je dois m’en prendre. Il est vrai ; je n’ai pû jusqu’ici me résoudre à dire d’un ton ferme à ma femme, je veux. Je suis l’homme du monde le plus foi-[149]ble, le plus indolent, & le plus ennemi du bruit, surtout avec les gens que j’aime un peu ; & je le vois bien, voilà ce qui fait que ma femme amaigrit à son aise, que j’ai une migraine continue, & que mes enfans ne sont ni nourris, ni vêtus : je dis ni vêtus ; car en été ils étouffent, & tremblent en hyver, à cause que ma femme ne connoît point de saisons ; & pour d’habits, elle étoit si fâchée, si piquée la derniere fois qu’elle en acheta, que je la surpris dans son cabinet, ruminant très-sérieusement à quelque honnête moyen de s’en passer. Je m’attends qu’au premier jour elle trouvera l’expédient qu’elle cherche.

Sçavez-vous, Monsieur, comment je me comporte, quand la patience m’échappe avec elle ? Je retiens ma colere ; je pars subitement de chez moi, & vais du même pas lui faire emplette d’un habit neuf. Cet habit est plus ou moins magnifique, suivant que je suis plus ou moins en colere. Il y a deux mois que j’étois si outré, que je lui levai une étoffe toute d’or : elle s’évanouit en la voyant, & [150] j’ai eu un peu de repos pour six semaines ; ensuite, elle a recommencé sur nouveau frais ; de sorte que ces jours passés elle me régala d’un trait d’économie si extraordinaire ; que pour l’en punir, je courus vîte lui acheter une cornette superbe : cela la mit à la raison ; elle devint docile pour quelque tems, & me promit bien de s’amender : mais franchement ces corrections-là me fatiguent ; &, comme elle lit vos Feuilles qu’on lui prête, je souhaiterois que dans un de vos discours vous essayassiez de me soulager par des réflexions qui la fissent rougir de son avarice, & qui m’épargnassent à moi l’achat des verges dont je la châtie.

Après quoi, si vous ne réussissez point, mon parti est pris ; & tout franc, j’ai résolu de m’en délivrer : non que je veuille employer ni fer, ni poison contr’elle au moins ; je n’en suis pas capable, & ce n’est pas là ce que je veux dire. J’ai, pour la faire mourir, des moyens plus innocens, qui se mocquent de toute recherche, & qui, je crois, ne blessent presque point ma conscience. Je ne la tuerai point, je serai seulement cause de sa [151] mort, & cause, à mon gré, très-éloignée. Je lui ôterai la vie par un trait badin, & assurément le badinage n’est point défendu, quand il est honnête : vous en allez juger.

Depuis dix ou douze ans, quand je veux me divertir, voir mes amis, leur donner à manger, je les mene dans une petite maison que j’ai louée à l’insçu de ma femme. D’ailleurs, je fais quelquefois des parties de campagne ; je vais aux spectacles avec des Dames ; je joue ; de tems en tems je perds. Ma femme ne sçait rien de tout cela ; & moi, par je ne sçais quel pressentiment qu’un jour elle me pousseroit à bout, & qu’il me seroit impossible de vivre avec elle, j’ai toujours eu la précaution de tenir un mémoire, & de mes pertes, & de ces dépenses qu’elle ignore. Oh ! c’est avec ce mémoire que je la tuerai, Monsieur : voilà mon poignard ; il est en bon état ; il ne la manquera pas ; le numéro des sommes écrites dessus se monte à vingt mille francs. Je le tiens tout prêt. Hier, j’avois déja tiré mon arme de ma cassette ; j’allois faire mon coup : je ne me suis jamais trouvé [152] contr’elle dans une humeur si assassine ; enfin ma femme n’avoit plus qu’un instant à vivre : j’entrai dans sa chambre ; elle étoit à sa toilette ; elle a les plus beaux cheveux du monde ; ils étoient épars ; cela lui faisoit une physionomie si douce ; elle sourit en me voyant & me désarma : je n’eus pas la force de déployer mon papier, de l’exposer à ses yeux, & ma tendresse lui fit quartier. Mais, Monsieur, je sens bien que ce n’est que partie à remettre. Je n’en puis plus ; ◀Eteroritratto ◀Livello 4 je vous en prie, sauvez-lui la vie, prêchez-la du mieux qu’il vous sera possible, préservez-la d’une mort subite, que je suis toujours tenté de lui donner. J’attends de vous cette grace avec impatience, & je suis, &c. ◀Metatestualità ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Metatestualità► Monsieur le Spectateur.

Avant que de vous entretenir sur ce qui me regarde, je suis bien aise de vous dire que je lis exactement vos discours, & que je m’y plais beaucoup, quand vous ne parlez ni d’Anciens, ni de Modernes, ni de bel esprit ; car dans ce cas, je prens, ne vous déplaise, la liberté de vous sauter ; parce que je n’aime pas les raisonnemens [153] que vous autres, ce me semble, appelez métaphysiques, & dont je ne connois que le nom, sans trop comprendre ce qu’il signifie.

Je me doute pourtant que vous pensez à merveille dans ces raisonnemens-là ; mais comme ils m’ennuyent, dès que j’en ai lu deux lignes, je n’y sçais d’autre façon que de les quitter, & de les passer pour bons, & cela fait justement votre compte & le mien. Ainsi, vous devez être content de mon procédé, & j’espere qu’en revanche vous ne me refuserez pas ce que je vous demande.

Livello 4► Autoritratto► Je suis une fille de seize à dix-sept ans : j’ai de l’esprit, j’en suis sûre ; car on me déplaît, quand on n’en a point, & je sçais fort bien rire en moi-même de toutes les bêtises que je vois faire. Lorsque vous aurez lu ma petite histoire, vous jugerez bien que j’ai raison de me croire un peu spirituelle. Si ma mare me laissoit voir le monde, je vais gager qu’en moins d’un mois j’en sçauroi autant que les personnes qui y ont été toute leur vie. Je ne puis pas dire que je suis belle : non, mais je m’imagine que c’est [154] tant mieux ; car si je l’étois, je crois en vérité que je ne serois pas si jolie que je le suis. Livello 5► Dialogo► Pour bienfaite, j’entendis l’autre jour le directeur de ma mere, qui lui disoit du ton d’un homme qui sent ce qu’il dit, il faut avouer que cette Demoiselle est faite à peindre ; je le sçais bien, lui répondit-elle à son tour d’un ton de Confessional, & je crains bien qu’elle ne le sçache aussi. ◀Dialogo ◀Livello 5

Mais je m’amuse à babiller, sans venir au fait. Il faut me le pardonner, Monsieur : une fille de mon âge, qui parle de sa taille & de son visage, c’est tout comme si elle étoit à sa toilette : elle ne peut finir ; finissons pourtant. Je ne vous dirai rien de mon cœur ; la suite de ma lettre vous expliquera ce qu’il est. Il suffit que vous compreniez que je suis aimable ; moi je le comprends encore mieux, & voilà ma peine. Ma mere est extrêmement dévote, & veut que je le sois autant qu’elle, qui a cinquante ans passés ; n’a-t-elle pas tort ?

Quand je vous dis cela, ne croyez pas que je blâme la dévotion ; j’en ai moi-même ce qu’il m’en faut ; je suis [155] naturellement sage : mais jusqu’ici j’ai plus de vertu que de piété ; cela est dans l’ordre ; & de cette piété, je vous jure que j’en aurois encore davantage, si ma mere n’exigeoit pas que j’en eusse tant. Jamais je ne me sauverois, si je devois vivre toute ma vie avec elle.

Livello 5► Racconto generale► Il y a quelque temps qu’elle fut très-malade, on crut qu’elle mourroit. Comme je vis qu’elle alloit se confesser, il me prit une inquiétude pour elle. Hélas ! dis-je en moi-même, cette femme-là va ne s’accuser que de ses fautes, sans faire mention des miennes qui sont sur son compte. Là-dessus je pensai lui aller dire : ma mére, vous ne sçavez pas tous vos péchés, & je me crois obligée en conscience de vous avouer tous les dégoûts, tous les murmures, toutes les dissipations, toutes les impatiences où je suis tombée, à cause des exercices religieux que vous m’avez fait faire, & de la contrainte où vous m’avez tenue.

Je prenois déja ma secousse pour l’aller trouver, quand on m’apprit qu’elle venoit d’avoir une crise qui [156] apparemment la tireroit d’affaire. Je me retins ; mais voilà six heures qui sonnent : à six & demie, je dois aller dans son cabinet faire une lecture pieuse qui dure ordinairement une heure. Nous revenons de Complies ; nous avions déja été à Vêpres. Dans l’instant où je vous écris, ma mere est en méditation, & je suis censée y être aussi. Par précaution je tiens toujours ouvert le livre où est le point que je dois méditer, afin qu’elle me trouve sous les armes, si, suivant sa coutume, elle venoit s’assurer de ma ferveur.

Ce matin, de même que tous les matins que Dieu fit, au sortir du lit, nous avons été une heure en oraison ; ce soir, avant que de nous coucher, autre oraison de fondation & de la même durée, & le tout toujours précédé d’une lecture. Pour moi, dans toutes ces oraisons-là, j’y paye de mine. Quand le hazard nous dérange, & que je suis ma maîtresse, je fais ma priere soir & matin d’aussi bon courage qu’on le puisse. Un Pater récité à ma liberté me profite plus, que ne feroient dix années de piété [157] avec ma mere. Vous parlerai-je tout-à-fait franchement ? Nos heures d’exercices n’arrivent point, je n’entends sonner ni Vêpres, ni Complies, je ne vois point de livre pieux, que je ne sois saisie d’un ennui qui me fait peur.

Avant-hier, j’étois seule dans la chambre de ma mere ; il entra un Ecclésiastique. Comme je ne songeois à rien, je me trouvai presque mal en le voyant, seulement à cause de son habit qui a rapport à nos fonctions dévotes.

Sçavez-vous bien, Monsieur, que je crains les suites de mes dégoûts là-dessus ? sçavez-vous bien qu’une prédication me donne la fiévre, moi qui aimerois à entendre prêcher, si je n’en avois satiété ? Ce n’est pas là tout ; si vous voyiez comme ma mère m’habille, au voile près, vous me prendriez pour une religieuse ; encore, au voile près, je me trompe, ma coëffe en est un, de la maniere dont je la mets. A l’égard de mon corps, il me va jusqu’au menton ; il me sert de guimpe : vous jugez bien qu’une ame de seize ans n’est pas à [158] son aise sous ce petit attirail-là. Entre vous & moi, je crains furieusement d’être coquette un jour ; j’ai des émotions au moindre ruban que j’aperçois : le cœur me bat, dès qu’un joli garçon me regarde : tout cela m’est si nouveau ; je m’imagine tant de plaisir à être parée, à être aimée, à plaire, que, si je n’avois le cœur bon, je haïrois ma mere de me causer, comme cela, des agitations pour des choses qui ne sont peut-être que des bagatelles, & dont je ne me soucierois pas, si je les avois. Persuadez-là, s’il vous plaît, de changer de maniere à mon égard. Tenez, ce matin j’étois à ma fenêtre ; un jeune homme a paru prendre plaisir à me regarder ; cela n’a duré qu’une minute, & j’ai eu plus de coquetterie dans cette seule minute-là, qu’une fille dans le monde n’en auroit en six mois. Tâchez donc de faire voir les conséquences de cela à ma mere : six heures & demie sonnent, elle m’appelle déja de son cabinet : je m’en vais lire ; je vais prononcer des mots ; je vois entrer dans ce triste cabinet que je ferai quelque jour, abat-[159]tre, s’il plaît à Dieu ; car sa vue seule me donne une sécheresse (pour parler comme ma mere) qui m’empêcheroit toute ma vie de prier Dieu, si je restois dans la maison. Ah ! que je m’ennuye ! ◀Racconto generale ◀Livello 5 ◀Autoritratto ◀Livello 4 ◀Metatestualità ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3 ◀Metatestualità ◀Livello 2 ◀Livello 1