Sugestão de citação: Pierre Carlet de Marivaux (Ed.): "VII. Feuille", em: Le Spectateur français (Marivaux), Vol.1\007 (1752), S. 71-86, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1229 [consultado em: ].


Nível 1►

Septiéme Feuille

Nível 2► Metatextualidade► Je n’ose me flatter que le Public se soit aperçu que le Spectateur a été interrompu quelques mois : cependant, comme certaines personnes ont parlé de cet Ouvrage avec un peu d’estime, je leur dois compte, ce me semble, des raisons qui en ont retardé la suite, & les voici.

Nível 3► Soupçonneroit-on un Contemplateur des choses humaines, un homme âgé, qui doit être raisonnable, tranchons le mot, un Philosophe, le soupçonneroit-on de s’être dégoûté d’écrire, seulement parcequ’il y a des gens dans le Public qui méprisent ce qu’il fait ? voilà pourtant l’origine de mon dégoût : n’est-ce pas là un louable motif de silence ? quelle misere que l’esprit de l’homme !

Nível 4► Autorretrato► Je croyois n’être plus vain ; mais je vois bien que je n’ai changé que de façon de l’être. J’ai cependant fait ce que j’ai pû pour guérir de ma va-[72]nité ; mais tout ce que mes efforts ont opéré contr’elle, c’est que de courageuse qu’elle étoit autrefois, elle est devenue lâche ; nos foiblesses, combattues sous une figure, nous échappent sous une autre. Il n’est pas question de les détruire ; il s’agit de quelque chose de plus pénible & de plus glorieux, c’est de les poursuivre sans cesse. ◀Autorretrato ◀Nível 4

Oui, Messieurs mes Critiques, vos mépris m’avoient découragé ; mais, comment découragé ? c’étoit par vanité mécontente que j’avois discontinué d’écrire : souffrez donc que je recommence ; je compte encore sur vos mépris, & je vais m’en servir, comme d’une recette contre cette vanité dont je croyois être défait, & qui reparoît métamorphosée en dégoût. Courage, Messieurs ; c’est pour une bonne œuvre que je vous sollicite : j’étois tout triste de vous déplaire, parceque cela m’ôtoit l’honneur d’avoir de l’esprit avec vous. Que je vous aye l’obligation de ne me plus soucier de cet honneur-là ! Allons, ne vous relâchez pas ; critiquez bien, critiquez mal, n’importe lequel des [73] deux ; mon profit, ou le vôtre, s’y trouvera toujours. Si c’est bien, je dirai que le ciel vous le rende ; je vous regarderai comme mes bienfaiteurs ; j’avertirai le public de la justesse de vos préceptes : si c’est mal, je tâcherai de vous induire à penser plus juste ; j’y contribuerai de toutes mes forces ; j’arrêterai le progrès de vos erreurs, afin de vous épargner le plus de torts que je pourrai : voilà ma charge. A l’égard de ces critiques qui ne sont que des expressions méprisantes, & qui, sans autre examen, se terminent à dire cruement d’un ouvrage, cela ne vaut rien, cela est détestable : nous serons bientôt d’accord là-dessus, & je vous ferai convenir sur le champ que ces sortes de raisonnemens, à leur tour, ne valent rien & sont détestables : qu’un habile homme, après avoir lu un livre, peut bien dire ; il ne me plaît pas ; mais ne décidera jamais qu’il est mauvais qu’après avoir comparé ses idées à celles des autres ; à moins que, tout homme éclairé qu’il est, vous ne lui supposiez une audace, une présomption qui tient ses [74] lumieres en échec, & qui pour l’ordinaire, est la marque d’un esprit borné ou mal reglé : car plus on a d’esprit, plus on voit de choses ; & pour lors on démêle, on apperçoit tant de sentimens différens, tant de goûts qui peuvent combattre ou balancer le nôtre, qu’avant que d’avoir pesé le plus ou moins de valeur qu’ils ont tous, on est bien long à se prouver qu’en tous sens ce qui ne nous plaît pas ne doit raisonnablement plaire à personne.

Ah ! que nous irions loin ! qu’il naîtroit de beaux ouvrages ! si la plûpart des gens d’esprit qui en sont les Juges, tâtonnoient un peu, avant que de dire, cela est mauvais, ou cela est bon : mais ils lisent ; & en premier lieu, l’Auteur est-il de leurs amis ? n’en est-il pas ? Est-il de leur opinion en général sur la façon dont il faut avoir de l’esprit ? Est-ce un Ancien ? Est-ce un Moderne ? Quels gens hante-t’il ? Sa Société croit-elle les Anciens, des Dieux ? ne les croit-elle que des hommes ?

Voilà par où l’on débute pour lire un livre. On lit après ; & que [75] lit-on ? sont-ce les idées positives de l’Auteur ? non, il n’y a plus moyen : son nom, son âge & sa secte les ont métamorphosées, toutes gâtées d’avance, ou toutes embellies.

On ne sçauroit s’imaginer le droit que ces bagatelles-là ont sur l’esprit humain, ni toute la corruption de goût dont elles le pénétrent, ni toute l’industrie machinale qu’elles lui donnent, pour se falsifier à lui-même ce qui lui passera devant les yeux ; pour diminuer, augmenter, arrêter, détourner le plaisir ou le dégoût des sentimens qu’il reçoit.

Nível 4► Exemplum► Après cela, on porte son jugement, parce qu’il faut qu’un homme d’esprit juge ; ne fut-ce que pour mettre son orgueil en possession du respect que ses amis auront pour ce qu’il pense, & qu’enfin il est comptable à l’attente où ils sont, d’une décision quelconque.

On lui fera peut-être des objections de bon sens, quand il aura prononcé ; mais voilà qui est fait ; il a jugé : dût son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain ; se doutât-il, malgré lui, qu’il s’est trom-[76]pé ; plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit même ; il confondra ses lumieres par ses lumieres mêmes ; il s’irritera de voir clair après coup, & parviendra à se persuader qu’il ne voit rien ; tout cela, pour se conserver de bon droit l’honneur d’avoir tout vû d’abord : car notre amour propre est inconcevable ; il ne veut jouir que d’une gloire légitime ; il est d’un scrupule infini là-dessus ; & ce même amour propre si scrupuleux, quand il soupçonne qu’il ne la mérite pas, ce n’est pas de sa gloire dont il se défait, c’est du soupçon de l’avoir mal acquise ; moyennant quoi, le voilà plein de quiétude & tout aussi fier qu’il aime à l’être.

Cependant, le jugement qu’on a porté va son train, sert de règle à je ne sçais combien de génies naissans, qui s’y conforment, qui souffrent pour s’y conformer, & qui ne font rien qui vaille. ◀Exemplum ◀Nível 4

Je crois pour moi, qu’à l’exception de quelques génies supérieurs, qui n’ont pû être maîtrisés, & que leur propre force a préservés de toute [77] mauvaise dépendance ; je crois, dis-je, qu’en tout siecle la plupart des Auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d’imaginer que la pure imitation de certain goût d’esprit que quelques Critiques de leurs amis avoient décidé le meilleur. Ainsi nous avons très-rarement le portrait de l’esprit humain dans sa figure naturelle : on ne nous le peint que dans un état de contorsion ; il ne va point son pas, pour ainsi dire ; il a toujours une marche d’emprunt qui le détourne de ses voyes, & qui le jette dans des routes stériles, à tout moment coupées, où il ne trouve de quoi se fournir qu’avec un travail pénible. S’il alloit son droit chemin, il n’auroit d’autre soin à prendre que de développer ses pensées ; au lieu qu’en se détournant, il faut qu’il les compose, les assujettisse à un certain ordre incompatible avec son feu, & qui écarte l’arrangement naturel qu’ameneroit une vive attention sur elles.

Est-ce là l’esprit, après cela ? non : nous ne voyons point là ce qu’il est ; mais bien ce que des égards pour [78] des sentimens inconsidérés le font devenir.

Nível 4► Exemplum► Combien croit-on, par exemple, qu’il y ait d’Ecrivains qui, de peur de mériter le reproche de n’être pas naturels, font justement tout ce qu’il faut pour ne pas l’être ? d’autres, qui se rendent fades de crainte qu’on ne leur dise qu’ils courent après l’esprit : car courir après l’esprit, & n’être point naturel, voilà les reproches à la mode. ◀Exemplum ◀Nível 4

Mais, dira-t’on, il faut pourtant des Critiques. Oui, sans doute, il en faut, mais je voudrois des Critiques qui pussent corriger, & non pas gâter, qui réformassent ce qu’il y auroit de défectueux dans le caractère d’esprit d’un Auteur, & qui ne lui fissent pas quitter ce caractere ; mais il faudroit aussi pour cela, s’il étoit possible, que la malice, ou l’inimitié des partis n’alterât pas les lumieres de la plûpart des hommes, ne leur dérobât pas l’honneur de se juger équitablement, n’employât pas toute leur attention à s’humilier les uns les autres, à déshonorer ce que leurs talens peuvent avoir d’heureux, [79] à se ruiner réciproquement dans l’esprit du Public ; de façon que, sur leur rapport, vous lecteur, vous méprisez souvent des ouvrages que vous estimeriez : ou, si vous les avez lûs, je gagerois bien que les endroits, où l’Auteur a pensé le mieux, vous ont paru les plus mauvais, par la raison qu’ils vous ont fait plus d’impression que le reste, & que, disposé comme vous étiez, cette impression a dû vous choquer au même degré qu’elle vous auroit plû.

Ne vous a-t’on pas dit que cet Ecrivain couroit après l’esprit ? n’étoit point naturel ? Eh bien ! n’avez-vous pas senti qu’on avoit raison ? le moyen de n’en pas convenir ! en le lisant, vous avez trouvé un génie doué d’une pénétration profonde, d’une vûe fine & déliée, d’un sentiment nourri par tout d’un goût de réflexion philosophique ; avec ce génie-là, avec un naturel si riche & si supérieur, on est par-dessus le marché nécessairement singulier, & d’un singulier très-rare ; cela est donc clair : il n’est point naturel ; il court après l’esprit.

[80] Voilà comme on vous dupe, lecteur, voilà les surprises qu’on fait au Public : & comment on peut frustrer les talens les plus estimables des éloges qui leur sont dûs.

Quand je songe à cette critique, surtout à celle de courir après l’esprit, je la trouve la chose du monde la plus comique, tant j’ai de plaisir à me représenter la commodité dont elle est à tous ceux qu’elle dispense heureusement d’avoir de l’esprit, & qui ne l’attraperoient point, quand ils courroient après ; & en effet il y a bien des ouvrages qui ne subsistent que par le défaut d’esprit, & leur platitude fait croire à certains Lecteurs qu’ils sont écrits d’une maniere naturelle : au surplus, pourvû qu’on adore Homere, Virgile, Anacréon, etc., on peut avoir de l’esprit, tant qu’on pourra ; les amateurs des Anciens ne vous le reprocheront pas, & je connois des écrivains rusés, qui ont dix fois plus d’esprit qu’il n’en faudroit pour être persécutés, si la religion dont ils font profession pour les Anciens ne les sauvoit.

Nível 4► Je disois l’autre jour à un de mes [81] amis, à qui les reproches dont j’ai parlé sont ordinaires ; sçavez-vous bien ce que chez certaines gens signifient ces mots, ils courent après l’esprit ?

Comment ! Messieurs les Modernes, petits marmousets, vous prétendez valoir & surpasser des Auteurs qui sont en grec & en latin, & que j’étudie depuis vingt ans. Si le monde alloit vous en croire, que deviendrois-je, moi, qu’on associe au respect qu’on leur rend ? faudra-t-il me réduire à l’affront de vous admirer, vous, avec qui je vis tous les jours ? oh ! il y a bonne justice, & moyennant ce que nous allons dire, la plupart de ceux qui vous liront, & à qui notre querelle n’importe en rien, se voyant appuyés, seront bien aises de disserter cavalierement sur votre compte, d’oser secouer la tête & d’avoir des dégoûts en vous lisant ; ils s’imagineront gagner à ce qu’ils vous feront perdre ; car voilà l’homme : & en effet, ils auront raison de vous trouver mauvais. De bonne foi, je sens que vous l’êtes ; eh fi ! vous cherchez à briller dans [82] vos ouvrages, vous voulez être spirituels : vous n’y êtes point ; ce n’est point là la nature, vous courez après l’esprit.

C’est là à peu près, dis-je à mon ami, ce que veulent dire certaines gens, en tenant les discours que vous teniez tout-à-l’heure. ◀Nível 4 Les Auteurs plats leur servent de troupes auxiliaires ; & voici ce que ceux-là disent à leur tour, ou du moins ce que chacun d’eux pense.

Ces gens contre qui on crie me chagrinoient : il me falloit tous les jours aller aux expédiens pour ne me pas douter que je valois moins qu’eux ; & j’entends qu’on dit qu’ils ne sont pas naturels, qu’ils courent après l’esprit : ma foi, cela est vrai, & bien trouvé ; & grace au ciel, me voilà meilleur qu’eux : oui, Messieurs, lisez-moi ; vous verrez un homme qui pense simplement, raisonnablement, qui va son grand chemin, qui ne pétille point ; & voilà le bon esprit.

Je crois que mes Lecteurs voudront bien me passer mes gayetés sur ce chapitre-là. Je me joue des hom-[83]mes en général, & je n’attaque personne ; je parois aujourd’hui n’apostropher que les amateurs des Anciens ; un de ces jours les Modernes auront leur tour ; je m’y engage, & je promets que leur article vaudra bien celui-ci ; car je ne suis d’aucun parti : Anciens & Modernes, tout m’est indifferent : le temps auquel un Auteur a vêcu ne lui nuit ni ne lui sert auprès de moi. J’adopte seulement, le plus qu’il m’est possible, les usages & les mœurs, & le goût de son siécle, & la forme que cela fait ou faisoit prendre à l’esprit ; après quoi, je vais mon train. Si c’est une Traduction du grec, & qu’elle m’ennuie, je panche à croire que l’Auteur y a perdu ; si c’est du latin, comme je le sçais, je me livre sans façon au dégoût, ou au plaisir qu’il me donne ; bien entendu que c’est dans les choses que j’entends parfaitement, & qui n’ont pas besoin de l’Histoire particuliere du temps ; & l’on auroit beau me dire, cela ne vaut rien, ou cela est excellent ; on ne me donne de disposition ni pour, ni contre ; je lis le livre, & le jugement que j’en for-[84]me m’appartient à moi & à mes lumieres sûres ou non sûres, sort pur de toute prévention, & est à moi, tout comme si j’étois seul au monde ; & il seroit à souhaiter que nous fussions tous de même. Les Anciens avoient plus d’esprit que nous ; nous avons plus d’esprit que les Anciens : voilà les vraies causes de la corruption du goût, s’il vient à se corrompre.

Est-ce le génie des Auteurs Grecs qu’il faut que ce jeune homme imite ? non, leurs idées ont une sorte de simplicité noble qui naît du caractère des actions qui se passaient alors, & du genre de vie qu’on menoit de leur temps. Ils avoient, pour ainsi dire, tout un autre Univers que nous : le commerce que les hommes avoient ensemble alors ne nous paraît aujourd’hui qu’un apprentissage de celui qu’ils ont eu depuis, & qu’ils peuvent avoir en bien & en mal. Ils avoient mêmes vices, mêmes passions, mêmes ridicules, même fond d’orgueil ou d’élévation ; mais tout cela étoit moins déployé, ou l’étoit différemment. Je ne sçais [85] lequel des deux c’est. Quoi qu’il en soit, l’homme de ce temps-là est étranger pour l’homme d’aujourd’hui ; & en nous supposant comme nous sommes, c’est-à-dire, en étudiant le goût de nos sentimens aujourd’hui, il est certain qu’on verra que nous avons des Auteurs admirables pour nous, & qui le seront à l’avenir pour tous ceux qui pourront se mettre au vrai point de vûe de notre siecle.

Eh bien ! un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces Auteurs ? non : cette façon a je ne sçais quel caractere ingénieux & fin, dont l’imitation littérale ne fera de lui qu’un singe, & l’obligera de courir vraiment après l’esprit, l’empêchera d’être naturel : ainsi, que ce jeune homme n’imite, ni l’ingénieux, ni le fin, ni le noble d’aucun Auteur ancien ou moderne, parce que, ou ses organes l’assujettissent à une autre sorte de fin, d’ingénieux & de noble, ou qu’enfin cet ingénieux & ce fin qu’il voudroit imiter ne l’est dans ces Auteurs qu’en supposant le caractere des mœurs qu’ils ont peinte : qu’il se nourrisse seu-[86]lement l’esprit de tout ce qu’il leur sent de bon, & qu’il abandonne après cet esprit, à son geste naturel. Qu’on me passe ce terme, qui me paroît bien expliquer ce que je veux dire ; car on a mis aujourd’hui les Lecteurs sur un ton si plaisant, qu’il faut toujours s’excuser auprès d’eux, d’oser exprimer vivement ce que l’on pense ; mais il me semble qu’il y a long-tems que j’écris ; & si je ne finissois, la matiere me meneroit trop loin. ◀Nível 3 ◀Metatextualidade ◀Nível 2 ◀Nível 1