Le Spectateur français (Marivaux): V. Feuille

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Cinquiéme Feuille

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Metatestualità

J’ai promis un Rêve ; je m’en ressouviens ; mais, c’est un rêve qui ne roule que sur l’amour. Ami lecteur, en vérité, cela peut se différer. Je me sens aujourd’hui dans un libertinage d’idées qui ne peut s’accommoder d’un sujet fixe.

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Racconto generale

Je viens de voir l’entrée de l’Infante. J’ai voulu parcourir les rues pleines de monde. C’est une fête délicieuse pour un Misanthrope, que le Spectacle d’un si grand nombre d’hommes assemblés ; c’est le temps de sa récolte d’idées. Cette innombrable quantité d’especes de mouvemens forme à ses yeux un caractere générique. A la fin, tant de sujets se réduisent en un : ce n’est plus des hommes différens qu’il contemple ; c’est l’homme représenté dans plusieurs mille.

Livello 4

Racconto generale

Au milieu de mes réflexions, j’ai aperçu un pauvre Savetier qui travailloit d’un sang froid admirable dans sa boutique. De temps en temps, il jettoit ses regards sur cette foule de gens curieux qui s’étouffoient ; & il critiquoit après leur curiosité, de ses deux épaules qu’il levoit en pitié sur eux. Il m’a pris envie de voir de près ce Philosophe subalterne & d’examiner quelle forme pouvoient prendre des idées philosophiques, dans la tête d’un homme qui raccommodoit des Souliers. Je me suis approché. J’ai fait plus : je lui ai demandé un asyle dans sa boutique contre la foule.

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Dialogo

Comment ! lui ai-je dit, vous travaillez, pendant que vous pouvez voir de si belles choses, mon bonhomme ! Pardy, m’a-t-il répondu, Monsieur, cela est trop beau pour de petites gens comme nous ; cela ne nous appartient pas, de voir ces beautés-là : cela est bon pour vous autres gens qui avez votre pain cuit, & qui avez le temps de mettre votre journée à ne rien faire. Voyez-vous, Monsieur, quand on a de l’ouvrage qu’il faut rendre, ou jeûner, sans en avoir envie : le Cheval de bronze marcheroit de ses quatre pattes, que j’aimerois, mardi, mieux le croire que de l’aller voir. Les fainéans ne valent rien à suivre ; c’est une compagnie qui n’est pas saine pour ceux-là qui n’ont pas moyen d’être comme eux. J’interrompis ce discours d’un sourire... Tenez, ajouta-t-il après, en se retournant, voilà quatre escabeaux dans ma boutique ; je suis content comme un Roi, avec cela & mes savattes ; je m’en accommode à merveille, quand je ne m’amuse pas à regarder toutes ces braveries-là ; mais si-tôt que je vois tant de beaux équipages, & tout ce monde qu’il y a dedans, mes escabeaux & mes savates me fâchent ; je deviens triste ; je n’ai plus de cœur à l’ouvrage. Pardy, puisque Dieu m’a fait pour raccommoder de vieux souliers, il faut aller mon train, laisser là les autres, & vivre bon serviteur du Roi & des siens ; le reste n’a que faire de moi, ni moi du reste. J’en serai bien mieux, quand j’aurai été courir la pretantaine, & gagner plus d’appétit qu’à moi n’appartient d’en avoir. Vous ne sçavez pas ce que c’est que d’être Savetier, cela vous passe.
Ce brute Socrate s’est arrêté-là ; je ne lui ai rien répondu, sinon qu’il avoit raison. La Scène a fini par une petite chanson qu’il a entonnée ; & ma curiosité satisfaite, je me suis retiré de sa boutique, pour aller butiner quelques nouveautés ailleurs.
Je me suis amusé quelque temps de la populace qui se renversoit la tête pour considérer les arcs de triomphe ; & dans sa façon de voir, j’ai cru démêler que l’admiration du peuple pour une belle chose ne vient pas précisément de ce qu’elle est belle : mais bien des événemens plus ou moins importans, qui font qu’elle est exposée là, & qui la vantent à son imagination. J’entendois dire de tous côtés: oh ! que cela est beau ! & moi qui allois au principe de cette exclamation dans l’esprit du peuple, je la mettois en forme ; & voici l’espece d’argument qu’elle me rendoit. Hé ! vois-tu tout ce monde ? c’est que l’Infante arrive. Tout ce que nous voyons là est fait pour Elle ; regardons bien, car assurément cela doit être beau. Oh ! que cela est beau ! Il est certain que ces Arcs de Triomphe étoient curieux, & que c’étoit une décoration qui avoit beaucoup de dignité ; mais, en développant l’esprit de cette populace, je voyois de pauvres Enseignes de Cabarets, auxquelles, peut-être, il ne manque, pour être converties en chef-d’œuvres, que d’être exposées pour une avanture de conséquence.

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Esempio

Tableaux de Raphaël ! disois-je encore en moi-même, si vous étiez à la place de ces mêmes Enseignes, j’aurois grande peur que vos Curieux ne vous prissent pour ce que vous paroitriez : je veux mourir, si, en vous voyant, ils s’avisoient de vous deviner là. Hélas ! combien est-il de mauvais Tableaux parmi vous, qu’un coup de hazard, qu’une estime visionnaire qui a fait du progrès, vous a donnés pour freres ? & à combien de vos freres a-t-on fait l’injure de ne les pas reconnoître, pour avoir paru trop tard, ou dans une occasion peu favorable ? En vérité, à cela près que nous vivons, & que nous pensons, nous sommes tous des Tableaux, les uns pour les autres : notre fortune va du moins comme la leur. Tel est un Raphaël, un Tableau du plus grand prix, je veux dire, un homme né plein d’esprit & de talens ; si le hazard ou sa naissance l’a mal exposé, c’en est fait ; il a beau nous voir, nous parler tous les jours, voilà notre discernement en défaut sur son compte : rien ne nous avertit de ce qu’il vaut, la médiocrité de son état l’enveloppe, pour ainsi dire, d’un nuage qui nous le dérobe : c’est un personnage inutile confondu dans la foule, que nous méprisons ; il n’a ni biens, ni rang, ni crédit ; voilà le fantôme qui nous frappe, à la place de l’homme que nous n’apercevons pas ; voilà le masque qui nous cache son visage ; enfin, voilà le tableau, tout beau qu’il est, Enseigne de Cabaret pour toujours. Tel au contraire est un tableau de Barbouilleur ; & je le vois entouré de Curieux qui lui trouvent un vrai mérite qu’il n’a point. Est-il pesant ? parle-t-il peu ? ils me disent que c’est un homme froid, mais plein de jugement & de reflexion. Parle-t-il mal & beaucoup ? qu’il est agréable & vif ! ces curieux sont donc des bêtes ? non, ce sont gens d’esprit, de la meilleure foi du monde, qui le pensent comme ils le disent ; ils ont peut-être eu quelque peine à se le persuader à eux-mêmes ; mais l’homme dont il s’agit est dans une opulence ou dans un crédit qui le rend nécessaire, & qui a levé leurs doutes. Ils vous diraient volontiers, je n’ai pas d’abord pris cet homme-là pour ce qu’il est ; & vous vous écrierez ! voilà des flateurs : point du tout ; je vous l’ai déjà dit, ils n’ont pas même cet honneur-là. Il n’y a point d’iniquité dans leur fait, ce sont en cela de vrais dupes, de vrais innocens, dont l’esprit est, pour ainsi dire, aux gages de l’intérêt ; c’est ce misérable intérêt qui a joué ce tour de souplesse à leur jugement, & qui leur fait accroire qu’un grand équipage, un grand nombre de valets, une bonne table, sont de l’esprit, de la pénétration, de la vivacité, & de bons mots.
C’étoit-là à peu près les idées qui me venoient successivement dans la tête, quand le Roi a passé. Le peuple, à son ordinaire, a crié, Vive le Roi : J’ai trouvé ses acclamations attendrissantes. C’étoit plus qu’un Roi, plus qu’un Maître qui paroissoit. Ce peuple, dans ses transports, sembloit revêtir ce jeune Prince de titres moins superbes, mais plus aimables, plus touchants, & peut-être plus augustes ; c’étoit le bienfaiteur, l’ami de chaque homme de la Nation ; c’étoit le protecteur, l’espérance, l’amour & les délices du peuple, que l’on voyoit passer. Rois, Princes de la Terre, ce n’est ni la garde qui vous environne, ni cette foule d’hommes soumis qui composent votre Cour, ni vos richesses, ni votre vaste puissance, qui feroient mon envie. Ceux qui, parmi vous, ne sont sensibles qu’à ces avantages, sont simplement des hommes riches, redoutables, puissans, & ne sont pas Rois. Assis sur le Trône, ils ne régnent pas ; je les vois dans le sein du bonheur, sans qu’ils en profitent. Autant que leur vie a d’instants, autant, s’ils veulent, vont-ils goûter de plaisirs, mais des plaisirs vraiment dignes de leur rang, & dont le Ciel n’a destiné l’abondance délicieuse que pour eux seuls. Rois, qu’est-ce donc que votre condition a de flateur ? quel est celui qui regne ? quel est le Prince qui jouit des vrais biens attachés au Trône ? c’est celui qui sçait faire un généreux usage de la crainte & du respect que la majesté de son rang inspire : cette crainte & ce respect sont les moindres de ses droits, ou plutôt ils ne font que lui préparer ses véritables droits. Craint, il n’est encore que le maître : Aimé, le voilà Roi. Eh ! comment l’aime-t-on ? Comptez tous les sentiments de vénération, d’estime, d’admiration, tous les mouvements de tendresse, de dévouement, de confiance, dont l’homme est capable, voilà de quoi se compose l’amour qu’on a pour un maître dans qui l’on est charmé de trouver un Roi ; enfin, voilà les Trésors du rang suprême. Un accueil obligeant, un sentiment de bonté, un sourire, un geste, une parole ; Princes, ce sont là pour vous les clefs de ces Trésors. Oui : soyez doux, affables, généreux, compatissans, caressanss dans vos discours, & vous êtes possesseurs de ces biens dont l’ambition a fait les grands hommes, & dont à peine ont-ils pû s’acquérir une petite partie.

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Racconto generale

Quelqu’un que j’ai entendu parler alors, d’un ton de voix extrêmement haut, a mis fin à mes réflexions : là-dessus je me suis retourné, & j’ai vu plusieurs hommes qui en entouraient un autre qui leur parloit avec beaucoup d’action : j’ai soupçonné qu’il y auroit là quelque chose pour moi. Je me suis donc approché ; je ne répéterai point ce qu’il disoit ; il parloit de la dernière paix avec l’Allemagne & l’Angleterre ; il jettoit les Ministres dans des intrigues politiques, il s’étonnoit de leur habileté ; & je remarquai qu’insensiblement la dignité du sujet étourdissoit cet homme : qu’elle réfléchissoit sur son ame, & la remuoit d’un sentiment d’élévation personnelle. De la façon dont cela se passoit dans son esprit, je voyois que c’étoit lui qui se reconcilioit avec les Puissances, ou plutôt, il étoit tour à tour l’Allemagne, l’Angleterre, la Hollande & la France. Il avoit fait la Guerre, il faisoit la Paix. L’admiration judicieuse qu’il avoit pour les Ministres, lui en glissoit une de la même valeur pour lui-même. Bientôt les Ministres & lui ne faisoient plus qu’un, sans qu’il s’en doutât. Je sentois que dans son intérieur il parcouroit superbement un vaste champ de vûes politiques ; il exagéroit sa matière avec volupté ; c’étoit l’homme chargé des affaires de tous ces Royaumes ; car il étoit Allemand, Hollandois, Anglois, François ; il étoit tout, pour avoir le mérite de tout faire. Quelquefois la difficulté des négociations nécessaires l’étonnoit extrêmement : mais je le voyois venir ; il n’y perdoit rien à s’étonner ; il en avoit plus d’honneur à percer dans les voyes qu’on avoit tenues pour faire réussir ces négociations ; il ne disoit pas tout ce qu’il apercevoit ; il lui suffisoit d’être soupçonné d’une pénétration profonde & de voir ses Auditeurs, avouer dans un humble silence, qu’il en sçavoit plus qu’eux. Quelqu’un de la bande d’un amour propre plus rétif, & plus entendu dans ses interêts, ne trouvoit pas apparemment son compte à fournir son contingent d’étonnement pour le discours de notre Politique.

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Dialogo

Un petit mot, Monsieur, lui dit-il, de l’air d’un homme qui ne se paye pas de babil & qui a trop d’esprit pour s’épouvanter de celui d’un autre : prenez bien garde que ces Ministres, que vous louez tant, auraient pu dans telle occasion ….. Monsieur, lui répondit l’autre, en lui coupant la parole, je ne force personne, & vous êtes libre d’en penser ce qu’il vous plaira : ce que j’ai dit, n’en est pas moins juste.
Le Censeur, à ces mots, sourit d’un air incrédule & se tût ; & moi, je dirois volontiers à tous les Censeurs de son espece ; Messieurs ne soyons point de ceux qui cherchent toujours querelle au mérite des belles choses ; louons ce qui est louable, & laissez là ce petit profit d’orgueil que vous trouvez à critiquer.

Esempio

Rien n’est plus vrai qu’un homme oisif se plaît à disputer son estime à la conduite des personnes en place : il entre dans les dégoûts qu’il prend pour elle certaine audace qui lui rit, qui le venge de son peu de relief, de l’inaction dans laquelle il passe sa journée, & lui donne je ne sçais quel air d’importance momentanée, dont il s’amuse.
Mais je pense que je ferai bien de quitter la plume ; je sens que je m’appesantis. Cette feuille-ci a été retardée par des accidens qui n’arriveront plus dans la suite ; mais qui pourroient bien avoir causé la langueur que je crois sentir ici.