Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LXVI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\066 (1716), pp. 419-427, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1220 [consultado el: ].


Nivel 1►

LXVI. Discours.

Cita/Lema► 1 Modò Vir, modò Fœmina.

Virg.

Tantôt elle avoit la vigueur d’un Homme, & tantôt la foiblesse d’une Femme. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Metatextualidad► 2 Le Journal, dont j’ai régalé depuis peu mes Lecteurs, m’a procuré diverses Lettres avec un détail de la vie, que bien des Personnes ménent, tracé sur le même Plan. J’ai le Journal du Débauché, le Journal du Sot, le Journal du Fornicateur, & entre plusieurs Pieces de la même nature, qu’on m’a communiquées, il y en a une fort curieuse, qui [420] est intitulée, 3 Le Journal d’un Cannibale. Je voi par-là que bien des Gens ont mal pris le but de mon dernier Discours. Je n’en voulois pas tant au Vice qu’à l’Oisiveté, & j’avois plûtôt en vûe les Personnes qui s’amusent a des impertinences, que celles qui vivent dans le crime & le desordre. On ne doit pas se jouer de ces derniers défauts, ni les traiter d une maniere si badine. En un mot, je n’ai publié mon Journal que pour tourner la sottise des Hommes en ridicule, & montrer que les Actions, qui sont indifferentes de leur nature, ne deviennent désagréables, & ne méritent d’être blâmées, que par cela seul qu’elles doivent leur origine à des Créatures douées de Raison.

La Correspondante, qui m’a écrit la Lettre que je vais insérer ici, & qui s’apelle Clarinde, m’a envoyé un Journal tel qu’il me le faloit : Il semble, par ce qu’elle dit, être placée dans un état d’Indifference à la mode, qui n’est ni Vice ni Vertu, & qu’elle est susceptible de l’un ou de l’autre, si l’on se donnoit quelque soin pour l’y amener. Suposé qu’elle eût rempli son Journal de Galanteries, ou de traits qui eussent marqué la perte de son Innocence naturelle, quoi qu’il eût été plus divertissant pour le gros de mes Lecteurs, je ne l’aurois pas publié ; mais comme ce n’est que le tableau d’une Vie occupée de vains Amusemens & d’une certaine Paresse à la mode, J’en raporterai cinq Jours, tels que je les ai reçûs de ma belle Correspondante. ◀Metatextualidad [421]

Metatextualidad► Lettre d’une Dame sur l’Usage ou plûtôt l’Abus qu’elle fait de son Tems. ◀Metatextualidad

Nivel 3► Carta/Carta al director► Mr. le Spectateur,

« Suivant la tâche que vous avez prescrite, à vos Lecteurs, 4 dans un de vos derniers Discours, je me suis acquittée de la mienne, que vous trouverez ici au bout de quelques lignes. J’ai un Bien assez considérable, sans être mariée ; mais depuis une dixaine d’années l’on m’a offert divers Partis, il y a un fort joli jeune Homme, qui me sollicite beaucoup à me déterminer en sa faveur. Maitresse de moi-même, je viens tous les Hivers en Ville, où je passe mon tems de la manière qu’il est énoncé dans mon Journal, que j’entrepris dès le jour même que le vôtre parût.

Nivel 4► Relato general► Mardi la nuit. Occupée du projet de mon Journal, Je n’ai pû me coucher qu’à une heure du matin.

Mercredi matin, depuis 8. heures jusqu’à 10. J’ai bû deux Tasses de chocolat dans le Lit, & je me suis rendormie ensuite.

Depuis 10. jusqu’à 11. J’ai mangé une Beurrée, bû une Tasse de Thé Boe, & lû le Spectateur.

Depuis 11. jusqu’à 1. heure après midi. J’ai été à ma Toilette, & j’ai essayé une nou-[422]velle Coiffure. Ordonné qu’on eut soin de laver & de peigner 5 Lisette. NB. Le bleu me sied mieux que toute autre couleur.

Depuis 1. heure jusqu’à 2. & demie. J’ai été à la Bourse en Carosse, où j’ai marchandé une couple d’Eventails.

Depuis 2. heures & demie jusqu’à 4. J’ai employé ce tems à dîner. NB. Mr. Fadon est passé devant la porte, avec ses Valets habillez de neuf.

Depuis 4. jusqu’à 6. Je me suis habillée. J’ai rendu visite à la vieille Madame Gaillard & à sa Sœur, après avoir oui dire qu’elles étoient allées ce jour même à la Campagne.

Depuis 6. jusqu’à 7. Joué à la Bassette. NB. Il ne faut plus coucher sur l’As de Carreaux.

Jeudi, Depuis hier au soir à 11. heures jusqu’à 8. ce matin. Rêvé que je pontois contre Mr. Fadon.

Depuis 8. jusqu’à 10. Bû du Chocolat, & lû deux Actes 6 d’Aureng-Zeb dans le Lit.

Depuis 10. jusqu’à 11. Autour de la Table à Thé. Envoyé emprunter le Cupidon de Madame Château-Fadaise pour Lisette. Lû les Billets de la Comédie. Reçû une Lettre de Mr. Fadon. NB. Je l’ai enfermée dans mon Coffre fort.

Le reste de la matinée. La Coiffeuse Fontange ; ce qu’elle m’a dit de l’Eau que Madame Château Fadaise employe pour se conserver le [423] teint. Rompu une dent de mon petit Peigne d’écaille. Envoyé François pour s’informer si Madame Maigret avoit bien reposé la nuit derniere, après avoir vu sauter sa Guenon hors d’une fenêtre. Il me sembla que j’étois pâle. Fontange me dit que mon Miroir me faisoit tort. Habillée à 3. heures.

Depuis 3. jusqu’à 4. Le dîner étoit froid avant que je me misse à table.

Depuis 4. jusqu’à 11. J’ai vû compagnie. Le sentiment de Mr. Fadon sur Milton. Sa relation des Cannibales. La fantaisie qu’il a pour une Pelote. Migniature qui est au couvercle de sa Tabatiere. Madame Château-Fadaise la vieille m’a promis sa Femme de chambre pour me couper les cheveux. Perdu cinq Guinées au 7 Crimp.

A minuit, Je me suis couchée.

Vendredi, à 8. heures du matin, Encore au Lit. Relû toutes les Lettres de Mr. Fadon, Cupidon & Lisette.

A 10. heures. Résolu de passer toute la journée à la Maison, & de n’admettre aucune Visite.

Depuis 10. jusqu’à midi. En conférence avec ma Tailleuse. Assorti une garniture de Rubans. Cassé ma Tasse de Porcelaine bleuë.

Depuis midi jusqu’à 1. heure. Je me suis enfermée dans ma Chambre, pour m’exercer à prendre les airs de la jeune Lady Modet. [424]

A 1. heure après midi. J’ai demandé mon Ouvrage. Fait une demi-feuille de Violette au Mouchoir que je brode. Les yeux me faisoient mal, & ma tête s’est trouvée apesantie. Jetté mon Ouvrage à quartier, & achevé de lire ce qui me restoit d’Aureng-Zeb.

Depuis 3. jusqu’à 4. J’ai dîné.

Depuis 4. jusqu’à minuit. Changé de résolution. Je me suis habillée pour sortir. Joué au Crimp jusques à minuit. J’ai trouvé Mademoiselle de Maligni chez elle. Conversation. Les pierres du Colier de Mademoiselle Brillant sont fausses. La vieille Lady Beaujour se marie avec un jeune Estasier qui n’a pas un sou. Mademoiselle Prudence est allée à la Campagne. Tho. Villeneuve a les cheveux rouges. NB. Mademoiselle de Maligni m’a dit a l’oreille qu’elle avoit quelque chose à me communiquer sur le chapitre de Mr. Fadon : Je suis sûre que cela n’est pas vrai.

Entre minuit & 1. heure. J’ai songé que Mr. Fadon étoit à genoux devant moi, & qu’il m’apelloit Indamore.

Samedi, Je me suis levée à 8. heures du matin. Assise à ma Toilette.

Depuis 8. jusqu’à 9. Mis & ôté une Mouche demie heure de suite, avant que de la pouvoir fixer. Placée enfin au-dessus de mon sourcil gauche.

Depuis 9. jusqu’à midi. Bû mon Thé & me suis habillée. [425]

Depuis midi jusqu’à 2. heures. J’ai été à la Chapelle. Nombreuse & belle Compagnie. NB. Le troisiéme Air du nouvel Opera. Madame Château Fadaise mise d’une maniere effroyable.

Depuis 3. jusques à 4. Diné. Mademoiselle Cato m’est venue prendre pour aller à l’Opera avant que je fusse levée de table.

Depuis 4. jusqu’à 6. Bû du Thé. Chassé un Valet, pour avoir maltraité Lisette.

A 6. heures. Je me suis rendu à l’Opera. Je n’y ai vû Mr. Fadon, qu’au commencement du second Acte. Il a parlé avec un Gentilhomme coiffé d’une Perruque noire. Il a salué une Dame, qui étoit placée dans une Loge vis-à-vis de la sienne. Lui & son Ami ont aplaudi à Nicolini dans le troisiéme Acte. Mr. Fadon a crié Ancora. Il me conduisit jusqu’à ma Chaise à Porteurs. Il me semble qu’il me serra la main.

A 11. heures. Au Lit. Tristes Rêves. Il me sembloit que Nicolini prétendoit être Mr. Fadon.

Dimanche Indisposée.

Lundi, à 8. heures du matin. Eveillée par Mademoiselle Cato. Aureng Zeb étoit sur une Chaise tout auprès mon Lit. Cato recita par cœur les huit plus beaux Vers qu’il y ait dans toute la Piéce. Nous allâmes en deshabillé chez le Devin, suivant la résolution que nous en avions prise. Il me dît que le Nom de mon Amant commençoit par un [426] G. NB. Il ne s’en est guére éloigné, puisque s’il eut nommé la lettre qui précéde, dans l’ordre alphabétique, il auroit deviné tout juste, &c. ◀Relato general ◀Nivel 4

Après avoir relu tous ces Articles, je ne saurois déterminer si je passe mon tems bien ou mal ; & je vous avoue que cette curiosité ne m’étoit jamais venue dans l’esprit que depuis la lecture de votre Discours là-dessus. Entre toutes les actions des cinq jours, que je viens de vous marquer, à peine y en a-t il une seule que je puisse aprouver à tous égards, si vous exceptez la feuille d’une Violette commencée à mon Ouvrage, & que je suis résolue d’achever le premier jour que j’aurai du loisir. Pour ce qui est de Mr. Fadon & de Lisette, je n’aurois pas cru qu’ils m’eussent occupée tant de foi, comme je le trouve dans mon Journal. Je chasserai la derniere, si vous l’exigez absolument ; & si le Monsieur n’en vient pas au plûtôt à une décision, je ne souffrirai pas que ma vie se passe dans un songe continuel. Je suis, &c. »

Clarinde. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

Pour reprendre un trait de Morale, 8 que j’ai touché dans le Discours, que Clarinde a cité plus d’une fois, & la confirmer dans sa bonne résolution, je la prie de penser à l’idée que la Posterité auroit d’elle, si l’histoire de toute sa Vie étoit publiée de [427] même que celle des cinq jours. Je conclurai par une Epitaphe, qu’un Anonyme a écrite sur une Dame d’un tout autre Caractere que celui de Clarinde, & qui étoit Sœur du chevalier Philippe Sidney. La derniere pensée en est si noble, que mes Lecteurs voudront bien me pardonner la citation.

Nivel 3► Sur la comtesse Douairiere de Pembroke.

Ici sous cette sombre Loge,

Gît le sujet de tout Eloge,

La Sœur de Philippe Sidney,

De laquelle Penbroke est né :

O Mort ! le Tems émoussera

Ton aiguillon, & le rompra,

Avant que d’un coup assassin,

D’un autre tu perces le sein,

Aussi belle, bonne & savante,

Que la Comtesse, que je chante.

◀Nivel 3

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Je n’ai pû trouver ces mots dans Virgile. Je ne sai si mon Auteur ne les auroit pas citez de mémoire, au lieu de ceux-ci, & juvenis quondam, nunc fœmina, qui se trouvent Eneide. vi. 448.

2Voyez ci-dessus p. 408.

3Voyez le Disc. suivant.

4C’est le lxiv. Voyez p. 403.

5C’est le nom d’une Babiche.

6Tragédie écrite par Mr. Dryden.

7Sorte de Jeu de Cartes.

8Voyez ci-dessus. p. 406.