Citation: Anonym (Ed.): "LXV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\065 (1716), pp. 413-419, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1219 [last accessed: ].


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LXV. Discours.

Citation/Motto► Aut ad humum mœrore gravi deducit, & angit.

Hor. A. P. vs. 110.

La Nature excite en nous l’indignation, la tristesse & l’abattement. ◀Citation/Motto

Level 2► Lors qu’on a entendu le récit de quelque chose de surprenant & de merveilleux, on dit presque toûjours que cela est fort beau : du moins s’il est vrai : mais je souhaiterois de tout mon cœur que la Relation que je vais donner, se trouvât fausse ; quoi qu’elle soit accompagnée d’une si grande simplicité, & qu’il y ait des traits si vifs & si naturels d’une douleur profonde, qu’elle ne paroît que trop véritable. [414]

Metatextuality► Lettre sur la Perfidie d’un Mari. ◀Metatextuality

Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur,

Level 4► General account► « Il y a quelques années que je me trouvai logée dans la même Maison avec un jeune Gentilhomme de mérite : Charmée de ses bonnes qualitez, je mis tout en œuvre pour en acquerir moi-même autant qu’il me fût possible. La facilité que nous avions de converser l’un avec l’autre nous entraîna bientôt d’une Civilité générale à une Passion particuliere. Il chercha l’occasion de me déclarer la sienne ; & moi, qui ne pouvois prétendre à un Homme aussi riche que lui, j’y répondis en des termes, qui lui faisoient connoître que sa déclaration ne me déplaisoit pas, sans lui en marquer aucun excès de joie, ni rien qui ne s’accordât avec les régles de la Bienséance. Son Pere étoit un Homme du monde, avare & orgueilleux ; de sorte qu’il n’auroit pas été facile de lui persuader qu’il y peut avoir quelque chose, dans la personne ou le caractere d’une Femme, capable de balancer l’inégalité des richesses. Cependant, le Fils m’entretenoit toûjours de son Amour, & il ne perdoit aucune occasion de me témoigner son desintéressement ; il m’offrit même de m’épouser en secret, & de n’en dire mot jusqu’à ce qu’il eût obtenu l’aprobation de son Pere, ou qu’il fût maître de son Bien. Je l’ai-[415]mois avec tendresse, & vous pouvez bien croire que je ne lui refusai pas ce que mon intérêt m’obligeoit de lui accorder. Mais je n’étois pas si neuve, que je ne prisse avec moi, pour assister à la Cérémonie, une fidéle Servante, que ma Mere m’avoit donnée. Lorsque le Ministre nous eut épousez, je lui en demandai un Certificat, signé de sa main, de celle de mon Epoux, & de ma Servante. Après cela, nous vécûmes plus familierement que jamais sous le même Toit ; quoique la contrainte où nous y étions en général, & le soin qu’il falloit prendre pour cacher nos entrevues, donnoient à nos démarches un air, qui sembloit plûtôt venir de la tendresse impatiente de jeunes Amans, que de la passion réguliere, & satisfaite de Personnes mariées.

Le Pere de mon Epoux, informé sans doute de nos Amours, craignit dès lors que son Fils ne s’engageât avec moi : de sorte qu’il le pressa de se déclarer en faveur d’un Parti, sur lequel il avoit jetté les yeux. Pour nous délivrer l’un & l’autre de cet embarras, & prévenir l’éclat de notre Mariage, qui ne pouvoit guére se cacher plus longtems, il fut résolu que j’irois à la Campagne, dans quelque endroit reculé, & que nous nous écririons sous des Noms suposez. Cela s’executa, & notre Commerce Epistolaire ne dura que trop. Quoi [416] qu’il en soit, avec mon Aiguille, un petit nombre de Livres, & les Lettres de mon Epoux, que je relisois à tout moment, j’y passai la vie dans l’attente de voir enfin des jours plus heureux. Vous saurez d’ailleurs qu’au bout de quatre Mois après notre séparation, j’accouchai d’une Fille, qui ne vécut que peu d’heures. Cet accident, joint à la vie retirée que je menois, donna des esperances criminelles à un Gentilhomme du voisinage, qui étoit un vrai brutal, & dont la sotte badinerie fut la source de tous mes chagrins. Ce Rustique est un de ces riches Campagnards grossiers, qui croyent être d’autant plus polis qu’ils négligent toutes les régles de la Politesse, & qui, à l’abri d’une joie éclatante, d’un fort petit génie, & d’un grand Bien, se mêlent à tort & à travers avec toutes sortes de personnes & d’affaires, sans avoir aucun égard au Tems ou aux Lieux. Les bonnes gens, chez qui je demeurois cachée, & qui me prenoient pour une Veuve, s’étonnoient de ce que j’avois tant de rebut & de froideur pour ce Gentilhomme, qui les avoit engagez par ses presens à l’admettre toutes les fois qu’il vouloit. Un jour que j’étois assise dans une petite Sale à manger, qui étoit de mon Apartement, & que je lisois une des plus tendres Lettres de mon Epoux, dans laquelle je pliois toûjours le Cer-[417]tificat de mon Mariage, ce Rustre y survint tout d’un coup, &, avec cette famaliarité <sic> dégoûtante, qui est assez ordinaire à de pareils Brutaux, il m’arracha ces Papiers de la main. Je fus d’abord si consternée, qu’abbattue à ses pieds je le supliai de me les rendre. Là dessus, avec les mêmes airs impertinens & haïssables, il jura qu’il les liroit. Plus je redoublois mes instances, plus sa curiosité augmentoit, jusqu’à ce qu’enfin, pénétré d’un dépit, qui venoit sans doute de la passion qu’il avoit pour moi & dont je ne m’étois pas encore aperçue, il jetta les Papiers dans le feu, avec serment que, puis qu’il ne devoit pas les lire, celui qui les avoit écrits n’auroit pas le bonheur de les faire servir à mon entretien. Il est presque inutile de vous avertir que mes larmes & mes sanglans reproches obligerent cet indigne Brutal à sortir de la chambre couvert de honte & de confusion, & que ce desastre me causa des inquiétudes mortelles. Cependant, j’avois alors une si grande confiance en mon Epoux, que je lui écrivis le malheur qui m’étoit arrivé, & que je le priai de m’envoyer un autre Certificat en bonne & due forme. Après avoir manqué deux ou trois Postes, il me répondit en général, qu’il ne pouvoit pas m’envoyer alors ce que je lui demandois, mais qu’aussi tôt qu’il trouveroit une occasion [418] pour me le faire tenir en sûreté, je devois être persuadée qu’il en profiteroit. Depuis cette époque, ses Lettres devinrent plus froides de jour en jour, & à mesure que son indifference croissoit, mes soupçons prenoient de nouvelles racines. Enfin, c’est ce qui m’a amenée en Ville, où je trouve que les deux Personnes, qui avoient servi de Témoins à notre Mariage, sont mortes, & que mon Epoux est Veuf d’une jeune Dame qu’il avoit prise, il n’y a que trois mois, pour obéïr à son Pere. En un mot, il me fuit & me desavoue. Si j’allois chez lui pour le convaincre de sa perfidie, son Pere ne manqueroit pas de le soutenir contre mes prétentions, quoi qu’il ajoûtât foi à mes paroles ; si je le divulguois dans le monde, quelle réparation pourrois-je attendre d’une Injustice que je ne saurois prouver ? Il s’imagine sans doute de me réduire par la nécessité à lui céder mes droits pour une Pension viagere ; mais je mourrois plûtôt que d’en venir là. ◀General account ◀Level 4 Faites-le souvenir, je vous prie, de ce qu’il me disoit, & du plaisir charmant qu’il prenoit à rire, lorsque je venois à me découvrir par mégarde ; faites-le souvenir de mon air sot & ridicule lorsque je voulois paroître indifferente pour lui devant la compagnie : demandez-lui, s’il est possible que moi, qui ne pouvois, à sa requisition, cacher mon amitié pour lui, puisse à present renoncer pour toûjours à la sienne ? [419] Ah ! Mr. le Spectateur, les Cœurs sensibles ne connoissent point d’indifference dans le Mariage ; vous pouvez ainsi juger de l’état déplorable où je me vois réduite. Vous l’exprimerez de la maniere qu’il vous plaira ; mais ne tardez pas d’en avertir le Public, si vous avez quelque compassion de l’Innocence exposée à l’Infamie. Je suis, &c. »

T.

Octavie. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1