Citation: Anonym (Ed.): "LXIII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\063 (1716), pp. 398-404, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1217 [last accessed: ].


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LXIII. Discours

Citation/Motto► Libertas : quæ sera, tamen respexit inertem.

Virg. Eclog. i. 28.

L’amour de la Liberté, qui malgré ma négligence passée, m’est venu à la fin, quoi qu’un peu tard. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Lettre sur l’Inaction & la Perte du Tems. ◀Metatextuality

Level 2► Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur,

« Si vous trouvez plus de goût à la lecture d’une Lettre qui contient de véritables Griefs, j’ai quelque raison d’esperer que celle-ci sera bien venue auprès de vous ; & si la perte du tems est la plus irréparable de toutes, il faut avouer que les regrets, qu’on en témoigne, sont des [399] plus légitimes. Le bonheur d’avoir secoué le joug d’une longue indolence, & l’envie que j’ai de résister à toutes les séductions de la Paresse, m’obligent de vous apeller à mon aide. Le trouble, avec lequel je réfléchis sur le tems passé, & la crainte de l’avenir, m’ont d’abord déterminé à prendre ce parti.

La Paresse est une Maladie si générale, qu’un de vos Discours là-dessus ne peut être que d’une grande utilité au Public. A peine y a-t-il une seule personne qui n’en ait quelque atteinte, & il s’en trouve des milliers, sans parler de moi, qui perdent plus de tems à balancer laquelle de deux affaires ils expédieront la premiere, qu’il n’en faudroit pour les expédier toutes deux. Il semble que cela vient de ce qu’ils n’ont pas quelque occupation d’une absolue nécessité, qui serve à mettre les esprits en mouvement, à les retirer de leur létargie. Si j’avois moins de loisir, j’en aurois davantage ; parce qu’alors mon tems seroit distingué en certains espaces, les uns destinez aux affaires & les autres aux plaisirs : Mais à present l’Indolence l’occupe tout, & je n’ai point de Borne qui me guide. Si le Tems de quelqu’un étoit renfermé, pour ainsi dire, dans les affaires, comme un Ruisseau l’est entre ses bords, il auroit un cours déterminé ; mais à moins qu’il ne roule ainsi dans quel-[400]que Canal, c’est un abîme d’eau bourbeuse & dormante qui devient inutile.

Après la mort de Scanderbeg Roi d’Albanie, les Turcs qui avoient souvent ressenti la force de son bras dans les Batailles qu’il avoit gagnées sur eux, s’imaginerent que, s’ils portoient un morceau de ses os proche de leur cœur, ils auroient le même courage qui l’animoit lors qu’il étoit en vie. Il y a si peu d’aparence que je sois utile au monde durant mon séjour ici bas, que j’ai résolu de faire tout le bien qui me sera possible après ma Mort. Dans cette vue, j’ai ordonné qu’on distribue ainsi mes os par esquilles à ceux de mes Compatriotes qui ont trop de feu ou de vivacité. Si tous ceux qui vont à la Chasse du Renard, en avoient quelque petit morceau autour de leur col, ils seroient bien-tôt amenez à demeurer tranquillement au Lit, & peut-être même à n’en sortir qu’avec regret à dix heures du matin. Au lieu de se lever à la hâte dès la pointe du jour, pour harceler un pauvre Animal, ils trouveroient qu’une Chaise à Porteurs, ou un Carrosse fournit la voie la plus désirable, qu’il y ait de passer d’un endroit à l’autre. Mes os pulverisez & pris comme du Quinquina guériroient d’abord Monsieur Dusaut de l’envie extravagante qu’il a pour la Danse, & seroient un Specifique merveilleux pour fixer l’humeur [401] inquiéte de Mademoiselle Du Torrent, qui ne se trouve jamais bien aucune part. En un mot, il n’y a point de Mumie d’Egypte qui fut la moitié si utile dans la Medecine, que le seroit cette Poudre, soit qu’on voulût corriger les tempéramens fiévreux, ou réprimer les violentes saillies de la Jeunesse, ou donner à chaque action le poids qu’elle demande.

Il n’y a point de penchant, quelque fort qu’il soit, point d’accès de Colere, ni aucun desir de Vengeance, que je ne puisse étouffer. Mais quoique l’Indolence agisse avec beaucoup de lenteur, elle ruine le fondement de toutes les Vertus. Il vaudroit mieux subir le joug d’un Vice plus actif, que de s’exposer à cette rouille de l’Esprit, qui donne quelque mauvaise teinture à tout ce que l’on fait. Il n’y a pas plus de risque dans un Orage, que dans un Calme continuel : Et c’est en vain que nos Ames ont les semences de plusieurs bonnes qualitez, si nous n’avons pas la force & la résolution de les mettre au jour. La Mort égale tout le monde ; & l’indolence, qui en est l’Image, ce sommeil de l’Ame, ne laisse aucune difference entre le plus grand Génie & le plus petit : On a beau posseder les plus riches talens, si on les cache & qu’on les tienne enfouis, ils ne sont pas plus utiles au Proprietaire, que l’est [402] un Morceau d’Or à un Avare qui n’ose y toucher.

Demain, Demain est toûjours le terme fatal auquel je dois remédier à tout : Il vient, il passe, & je continue à me payer de l’ombre, au lieu de la réalité ; sans observer que le seul present est à nous, que l’avenir n’est pas encore, & que le passé n’est plus, & qu’il ne peut revivre qu’à la maniere des Peres dans leurs Enfans, je veux dire dans les Actions que nous y avons produites.

Le tems de la Vie ne doit pas se compter par le nombre des années, mais par l’usage que nous en avons fait ; de même que l’étendue du terroir n’est pas ce qui donne la valeur à un Bien-fonds, mais plûtôt son revenu annuel. Miserables & insensées Créatures que nous sommes ! nous devenons prodigues dans la seule chose où l’Avarice seroit une Vertu. Il n’y a rien au monde, dont nous soyons plus embarrassez que du Tems, & jamais on n’a cherché tant d’inventions pour quoi que ce soit, comme pour le perdre d’une maniere imperceptible, & sans qu’il nous en revienne aucun profit. On accumule sou après sou avec beaucoup d’ardeur, pendant qu’on dissipe, avec dédain & sans le moindre égard, ce qu’il y a de plus estimable ici-bas. Aujourd’hui l’on doit avoir un soin extrême de ne paroî-[403]tre pas scrupuleux dans l’emploi de son Tems ; surtout si l’on veut passer pour bel Esprit, & si l’on craint la scandaleuse épithéte d’Homme pensif & rêveur. Mais les plus grands Génies de tous les siécles en ont eu une toute autre idée. En effet, qui croiroit que Socrate & Demosthene se perdirent de réputation, parce qu’ils travailloient assidument à se corriger de leurs défauts, & à cultiver leurs bonnes qualitez ? Tout le monde sait quelle peine il en coûta à Ciceron pour aquerir son éloquence. Seneque, dans ses Lettres à Lucelius, l’assure qu’il ne s’écouloit pas un jour, sans qu’il écrivît quelque chose, qu’il lû & qu’il abrégeât quelque bon Auteur. Je me souviens aussi que Pline le jeune, dans une Lettre, où il rend compte de la maniere dont il employoit son tems, après y avoir marqué plusieurs de ses occupations, s’énonce en ces termes : Citation/Motto► Quelquefois je vais à la Chasse, & pendant que mes Domestiques s’exercent à tendre les toiles, & à préparer tout ce qu’il faut, je sors mes Tablettes, afin de m’occuper à quelque chose d’utile pour mes études, & que, si je n’attrape aucun Gibier, je raporte dn <sic> moins au Logis quelques nouvelles pensées, & que je n’aie pas la mortification de de <sic> n’avoir rien pris de tout le jour. ◀Citation/Motto

Vous voyez par-là, Monsieur, que je me rapelle bien des Exemples, & que je mets en œuvre plus d’un Ar-[404]gument pour me délivrer de l’esclavage ; mais dans la crainte que tout cela ne soit inutile, j’attendrai là-dessus un de vos Discours avec d’autant plus d’impatience, que je ne suis pas le seul qui en ait besoin. Les Hommes se corrigeront-ils d’un défaut où ils se plaisent, & qu’ils regardent comme quelque chose de louable ; soit qu’ils aiment l’état d’indolence en lui-même, ou qu’ils s’imaginent en recevoir un nouveau lustre lors qu’ils s’évertuent, & qu’ils paroissent faire sans aucune peine ce qui coûte aux autres une grande aplication ? Je suis, &c. »

Z.

Sam. Du Relache. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1