Citation: Anonym (Ed.): "LII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\052 (1716), pp. 320-325, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1206 [last accessed: ].


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LII. Discours

Citation/Motto► Nusquam tuta fides.

Virg. Æneid. iv. 373.

Il n’y a plus de bonne foi dans le monde. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Lettre sur la trop grande Licence que certaines Femmes donnent, ou qu’elles souffrent dans les Hommes. ◀Metatextuality

Level 2► Level 3► Letter/Letter to the editor► Mr. le Spectateur,

« Je suis Fille, & je ne suis pas indigne de l’estime des honnêtes gens, s’il m’est permis de le dire ; mais telle que je suis, il faut que je passe toute ma vie dans cet état, ou que je me hazarde à devenir malheureuse. Metatextuality► Du moins je ne vois pas que la juste réprimande, 1 que vous fites, il y a quelque tems, à celles de notre Sexe qui sont un peu trop libres & qui gâtent les Hommes, ait produit aucun bon effet jusqu’ici. ◀Metatextuality Elles ont toûjours les mêmes égards pour le Vice, la même facilité à recevoir tous ceux qui leur content fleurettes, le même goût dépravé pour la conversation des plus grands Débauchez, ou de ceux qui entendent bien le monde, pour m’exprimer d’une maniere plus civile. Que dis-je ? tout cela croît, abonde & se multiplie de jour en jour. [321] Ainsi, plusieurs Dames d’une grande Vertu vous prient très-humblement, avec moi, de vouloir tenir la parole que vous nous avez donnée, & d’employer de nouveau tout le poids de votre autorité contre ces innocentes & simples Créatures de notre Espece. En effet, pourquoi décideroient-elles de notre sort en Maitresses absolues ? Pourquoi souffrent-elles impunément la licence des Hommes lors qu’elles sont Filles, & pourquoi nous laisse-t-on le pénible soin de les réformer lors qu’elles sont mariées ? Courage, Monsieur, ne les épargnez pas, ou toutes nos esperances flateuses du Bonheur nuptial s’évanouiront ; & vous-même, aussi-bien que Monsieur Courtin, perdrez à jamais notre estime, si vous adoucissez les termes, & si vous continuez à donner de beaux noms à des pratiques fort immodestes. Je ne me croi pas trop sévere en cette occasion ; tout le monde en pourra juger par ce que je m’en vais dire, & qui fait voir, si je ne me trompe, que le mal est universel.

Depuis que vous avez critiqué notre Sexe à l’égard de ses manieres licentieuses, je n’ai pas eu moins de cinq Prétendans, qui font même assez bonne figure, sur le pied où tout est aujourd’hui ; mais, par malheur, il y en a quatre des cinq qui se picquent de suivre la Mode. Ils m’ont voulu persuader que tou-[322]tes les Femmes de bon sens ont toûjours été & seront toûjours 2 Latitudinaires dans le Mariage, & qu’elles ont toûjours pris & donné ce qu’ils apellent, avec quelque profanation, la Liberté conjugale de conscience.

Heteroportrait► Les deux premiers, l’un Capitaine & l’autre Marchand, pour soûtenir leur Thése, ont avancé, après deux Dames de qualité fort spirituelles, à ce qu’ils disent, que Venus accordoit toûjours ses faveurs à Mars ; & où est l’Ame, tant soit peu généreuse, qui puisse refuser quelque chose à la bravoure d’un Officier ? Où est d’ailleurs le Marchand un peu en crédit, qui de toutes les Femmes ne trouve que la sienne disposée à lier commerce avec lui ? C’est ainsi que raisonnoient ces deux-là ; pendant que le troisiéme Gentilhomme Campagnard, m’assura qu’il avoit apris à vivre & à connoître le monde, lors qu’il y songeoit le moins : qu’après avoir dîné l’autre jour chez un de ses Amis, celui-ci fut obligé de le laisser avec sa Femme & ses Niéces ; qu’elles avoient alors si mal parlé d’un Gentilhomme absent, sur ce qu’il n’avoit pas eu la [323] conception assez vive pour entendre à demi-mot, qu’il étoit résolu de n’être jamais incivil ni stupide chez un autre, & que dans un jour de Chasse, il ne manqueroit pas de poursuivre le Gibier à la Campagne avec le Mari, & à la Maison avec la Femme.

Le quatriéme qui m’a fait la Cour, est un simple Artisan, qui n’est pas moins entêté des manieres du monde que les autres : Il eut la galanterie de me dire que dans un Régal, où il s’étoit trouvé avec plusieurs de ses Camarades, on avoit mis cette Question sur le tapis, savoir, Si, eu égard à leur besongne, un jeune Ouvrier robuste & vigoureux leur étoit d’une absolue nécessité ? que là-dessus toutes les Filles, les Femmes & les Veuves s’étoient déclarées, d’une commune voix, pour l’affirmative ; & que les Maris eux-mêmes y avoient donné les mains. Je lui fis d’abord une Révérence, & lui fis sentir que c’étoit-là son Audience de Congé. ◀Heteroportrait

On me trouve assez jolie, & je n’ai pas manqué d’autres Soupirans ; mais rebutée par le mauvais goût de ceux dont je viens de parler, je n’en voulois souffrir aucun, jusqu’à ce que prévenue en faveur des Ecclesiastiques, j’admis les visites de celui qui m’en conte aujourd’hui, & de qui j’attendois quelque chose de bon. Il semble avec tout cela qu’on voit parmi eux des intrigues secrettes [324] sur le chapitre même de l’Amour, & l’on accuse mon Théologien d’avoir fait une démarche, qui retarde un peu notre Accord ; & dont il faut qu’il se justifie avant que de passer outre. Il y a de certaines Femmes qui disent qu’une Demoiselle dotée vouloit s’annexer & s’incorporer en quelque maniere avec une Eglise, qu’il possede aujourd’hui ; ou, ce qui revient à la même chose, qu’elle s’étoit prostituée à un Ami qui devoit lui rendre ce bon office ; que mon Ecclesiastique, pour obtenir l’un, avoit promis de se charger de l’autre ; mais qu’après avoir réussi à l’égard du Spirituel, il avoit renoncé au Charnel.

Je ne l’épargnai point là-dessus, & je le taxai d’avoir commis une infidélité à cette Demoiselle. Mais il me déclara, dans les termes les plus forts & les plus solemnels, qu’on l’avoit sollicité à prendre un Bénéfice ; qu’on le lui avoit offert d’abord sous une certaine condition, qu’il avoit rejettée avec dédain ; qu’on n’eut pas plûtôt aperçu qu’il n’en viendroit jamais à une démarche de cette nature, qu’on lui donna toutes les assurances possibles, qu’en l’acceptant, il ne s’engageoit à quoique ce soit, & qu’on n’attendoit rien de sa part : Qu’ensuite il lui fut accordé gratis, en presence de plusieurs Témoins dignes de foi, & qu’alors on reconnut de nouveau qu’il n’y avoit pas le moindre [325] engagement, ni exprès, ni tacite ; mais qu’il n’en eût pas plûtôt la jouissance, que son perfide Introducteur, ou, si vous voulez, le ruse Médiateur de la Demoiselle, publia ce prétendu Mariage de tous côtez, à la Ville & à la Campagne, afin sans doute que Monsieur le Curé ne pût chercher une autre Epouse : En un mot, il ajoûta qu’il ne lui avoit jamais fait un offre de service, ni marqué le moins du monde qu’il aspirât à son Amitié ; de sorte qu’après avoir découvert le piége qu’on lui tendoit, s’il vouloit garder sa Liberté & justifier son Innocence, il ne pouvoit que s’éloigner de cette Demoiselle.

C’est là son Apologie, qui me paroît satisfaisante. Quoiqu’il en soit, je ne sçaurois finir cette ennuieuse Epître, sans vous exhorter à reprendre les Verges, & à joindre à vos Criminels ces Dames Simoniaques, qui exposent les Ministres de l’Evangile à rompre la parole intéressée qu’ils donnent à celles dont ils ne devroient pas se jouer, ou, soit qu’ils la violent, ou qu’ils la gardent, à offenser la Divinité qu’ils ne tromperont jamais. Si vous en usez de la sorte, vous rendrez un grand service au Public ; & si vous me donnez au plûtôt vos Avis là-dessus, vous obligerez beaucoup celle qui est, &c. »

3 Agnez Philarete. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

T. ◀Level 2 ◀Level 1

1L’Auteur fait allusion ici & dans la suite à quelques-uns de ses DISCOURS, que la Bienséance ne m’a pas permis de traduire, ou qui du moins sonneroient mal en François.

2C’est un terme dogmatique, pour désigner ceux dont les principes, en fait de Religion, admettent une grande latitude, & renferment un plus grand nombre de Chrétiens dans l’enceinte de leur Eglise, que ceux qu’on apelle Orthodoxes rigides. Il se prend même quelquefois en mauvaise part, & signifie ceux qui sont relâchez soit à l’égard des Dogmes ou de la Morale.

3Ces mots Grecs signifient celle qui est chaste & qui aime la Vertu.