Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\051 (1716), pp. 312-319, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1205 [consultado el: ].


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LI. Discours

Cita/Lema► Prodiga non sentit pereuntem fæmina censum ;
At velut exhaustâ redivivus pullulet arcâ
Nummus, & è pleno semper tollatur acervo,
Non unquam reputat quanti sibi gaudia constent.

Juv. Sat. vi. 362.

Une Femme prodigue dissipe tout son revenu & ne s’en aperçoit seulement pas : mais comme si les Ecus devoient revenir dans ses coffres à mesure qu’elle les en tire, & qu’elle y trouvât toûjours à prendre à pleines mains, elle ne fait jamais réfléxion à ce que lui coutent ses plaisirs. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Des Sommes que les Angloises exigent pour leurs Epingles. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Nivel 3► Carta/Carta al director► Mr. le Spectateur,

« J’ai passé ma grande Année climactérique, & je suis d’un naturel assez [313] doux. Il y a environ douze ans que je me mariai, pour mes pechez, à une jeune Femme de bonne Famille ; mais qui est d’un esprit si fier & si hautain, que je ne pûs l’amener à vivre de concert avec moi, jusqu’à ce que je lui eusse accordé certaines choses, par un Traité solemnel de plus longue durée que celui de la grande Alliance. Entre les divers Articles qui le composent, il y fut stipulé, qu’elle auroit 400 Livres sterlin par An pour ses Epingles, que je m’obligeai de payer, de trois en trois Mois, à une de ses Amies qui lui servit de Plenipotentiaire dans cette Négociation. Je me suis toûjours acquitté de mon engagement avec beaucoup d’exactitude. Vous sçaurez d’ailleurs, Monsieur, que mon Epouse a eu divers Enfans depuis notre mariage, & que, s’il en faut croire le rapport de nos malicieux Voisins, ses Epingles n’ont pas peu contribué à les mettre au monde. L’entretien de ces Enfans, qui, contre mon attente, viennent toutes les années, me réduit si à l’étroit, que j’ai prié leur Mere de vouloir me décharger du payement de ses Epingles, dont le prix accumulé pourroit aider à établir sa Famille. A l’ouie de cette Proposition, son noble sang bouillonne & fermente dans ses veines à un tel point, que, sur ce qu’elle m’a trouvé un peu lent à payer son [314] dernier Quartier, elle me menace tous les jours de me faire arrêter, & pousse même jusqu’à dire, que, si je ne lui rends pas justice, je mourrai en Prison. Elle ajoûte à ceci, lorsque sa fureur lui permet de s’énoncer avec quelque calme, qu’elle a diverses sortes de Jeu, qu’il faut payer au plûtôt, & qu’elle ne sauroit perdre son argent d’un air convenable à une Femme de sa sorte, si elle me fait aucun rabais sur cet article. Je me flatte, Monsieur, que vous prendrez occasion d’ici de publier votre avis sur un Sujet que vous n’avez pas encore touché, & que vous nous informerez si nos Ancêtres ont jamais donné un pareil Exemple ; ou si l’on trouve quelque mention de ces Epingles dans Grotius, Pufendorf ou autres fameux Jurisconsultes. Je suis, &c. »

Josias Dupé. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

Reconnu pour un des plus fidéles Avocats de beau Sexe, il n’y a personne qui ait plus de répugnance que moi à violer aucun de ses anciens Droits & Priviléges, mais puisque la Prétention des Epingles est de fraîche datte, que nos Bisayeules n’en avoient aucune idée, & que plusieurs de nos Dames modernes ne la font pas valoir, je croi qu’il est de l’intérêt de l’un & de l’autre Sexe d’empêcher qu’elle soit mise en ligne de compte.

Peut-être que Mr. Dupé ne s’éloigne [315] pas tant de la vraisemblance, lors qu’il insinue qu’un Mari, qui donne des Epingles à sa Femme , lui fournit des armes contre lui-même, & que par-là il devient en quelque maniere le complice de son deshonneur. Il est certain que, selon qu’une Femme est plus ou moins belle, & son Mari avancé en âge, il lui faut plus ou moins d’Epingles, & que, dans un Traité de Mariage, elle grossit ou diminue ses demandes à proportion. D ailleurs, la haute qualité d’une Maitresse charge bien cet Article, lorsque son Amant veut l’épouser.

Mais si les circonstances des deux Parties sont à peu près égales, & que leur âge ne differe pas beaucoup, il me semble qu’il est fort extraordinaire d’insister sur les Epingles : cependant on voit bien des Projets de Mariage qui échouent à cette occasion. Quelle idée un Etranger, ou un Homme qui ne sçait pas cette coutume, auroit-il d’un Amant qui abandonne sa Maitresse, parce qu’il ne veut pas lui fournir des Epingles ? Et que croiroit-il de la Maitresse, s’il aprenoit qu’elle demande cinq ou six cens Livres Sterlins par An pour les employer a cet usage ? Ne croiroit-il pas qu’il s’en fait un prodigieux debit dans notre Isle, s’il venoit à sçavoir les Sommes qu’on y destine à leur achat ? Une Epingle par jour, dit notre Proverbe qui sent la frugalité de nos Ancêtres, fait quatre sols par An ; de sorte que, selon [316] ce calcul, la Femme de mon Ami Dupé emploie toutes les années huit Millions six cens quarante mille Epingles neuves.

Je n’ignore pas que, sous ce nom général, nos Dames Angloises renferment plusieurs autres commoditez de la Vie ; c’est pour cela même que je souhaiterois qu’elles eussent apellé cet argent des Aiguilles ; puis qu’elles insinueroient du moins par là qu’elles ont quelque disposition au Ménage, & qu’elles n’auroient pas donné sujet aux Esprits malins de publier que la Parure & la Bagatelle font toutes leurs délices.

Il est vrai que, pour justifier cette Coûtume, elles prétendent qu’elle est d’une absolue nécessité pour fournir à leurs besoins, en cas qu’un Mari soit avare, ou de mauvaise humeur : c’est-à-dire, qu’elles regardent ces Epingles comme un espece d’Alimens, qu’elles peuvent exiger, sans une réparation actuelle d’avec leurs Maris. Mais il me semble qu’une Femme, qui se remet entre les mains d’un Homme, & qui ne veut pas se fier à lui pour les nécessitez de la Vie, Cita/Lema► épargne le Son, & prodigue la Farine, ◀Cita/Lema s’il m’est permis de lui apliquer ce Proverbe.

Les Généraux trop circonspects, avant que de livrer bataille, s’assurent toûjours d’une retraite, en cas de malheur ; ce qui est de mauvais augure : au lieu que les plus grands Conquerans ont mis le feu à leurs Vaisseaux, & ruiné les Ponts qu’ils [317] venoient de passer, résolus de vaincre, ou de périr dans leurs Entreprises. On peut dire aussi qu’une Femme qui capitule pour ses Epingles, songe à la retraite, & aux moyens de vivre à son aise, sans l’affection de la Personne avec qui elle s’unit pour le reste de ses jours. Selon mes idées, il n’est pas moins contre la Nature d’avoir deux Bourses distinctes entre le Mari & la Femme, que de faire Lit à part. Un Mariage ne sçauroit jamais être heureux, lorsque les plaisirs, les inclinations & les intérêts de l’un & de l’autre ne sont pas les mêmes. Il n’y a rien qui excite plus un Homme à chérir une Personne que de voir qu’elle attend de lui seul tout son bonheur ; pendant que de l’autre côté une Femme met tout en œuvre pour se rendre agréable à la Personne qu’elle regarde contre sa gloire, sa consolation & son apui.

Nivel 3► Relato general► Je ne m’étonne pas non plus de la conduite que certain Gentilhomme Campagnard, d’un naturel un peu brusque, eut avec une jeune Veuve qu’il recherchoit en marige. Choqué de son esprit mercenaire, & de ce qu’elle ne vouloit pas rabattre de la Somme qu’elle demandoit pour ses Epingles, il lui dit un jour tout en furie ; Madame, vous avez beau me regarder comme votre Esclave, je ferai voir à toute la terre que je ne me soucie point de vous, & je ne donnerois pas une Epingle pour vous obtenir. Là-dessus il sortit [318] de sa chambre & ne lui parla plus de sa vie. ◀Relato general ◀Nivel 3

Socrate, 1 dans le premier Alcibiade de Platon, raconte Cita/Lema► « qu’il avoit oui dire à un Homme digne de foi, qui étoit du nombre des Ambassadeurs que les Grecs avoient envoyé au Roi de Perse, qu’il y avoit fait une grande journée de chemin dans un Païs très beau & très fertile que les Habitans appelloient la Ceinture de la Reine ; qu’il en avoit fait encore une dans un autre Païs aussi beau qu’on apelloit le Voile de la Reine ; & qu’il avoit traversé plusieurs autres belles Provinces uniquement destinées à fournir les Habits de cette Princesse, & qui avoient chacune le nom des choses qu’elles devoient fournir. » ◀Cita/Lema De sorte qu’on pourroit à juste titre apeller tous ces Domaines les Epingles de la Reine de Perse.

Metatextualidad► Il y a quelque tems que mon Ami, le Chevalier de Coverly, qui, sans lui faire tort n’a jamais lû cet endroit de Platon, me dit que, lors qu’il voyoit la cruelle Veuve, 2 dont j’ai parlé dans un de mes Discours, il avoit destiné cent Arpens de ses terres pour l’achat d’un beau Diamant, qu’il lui auroit offert, s’il lui avoit plu de l’accepter ; & que, le jour de ses Nôces, elle auroit eu sur la tête [319] cinquante de ses plus gros Chênes. ◀Metatextualidad Il m’aprit d’ailleurs qu’il lui auroit donné une Mine de Charbon pour la tenir propre en Linge, avec les revenus d’un Moulin à Vent pour ses Eventails, & que de trois en trois ans il lui auroit cédé la toison de ses Brebis pour fournir à ses Jupes de dessous. Ce n’est pas tout, lorsqu’il se met sur cet article, il prétend qu’il n’y auroit point eu de Dame à la Campagne plus leste que son Epouse, quoi qu’il ne se pique pas lui-même d’une grande propreté en Habits. Peut-être que mon Ami paroîtra un peu singulier à cet égard, aussi bien qu’à divers autres ; mais si la Marote des Epingles continue chez nous, il me semble qu’il ne seroit pas mal à propos que tout Gentilhomme, qui a des terres, en destinât une partie à cet usage sous le nom d’Epingles pour Madame.

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1Voyez p. 306. de la Traduction Françoise que Mr. Dacier en a publiée à Paris en 1699.

2Voyez Tome i. p. 9.