Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XLVIII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\048 (1716), pp. 295-300, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1202 [consultado el: ].


Nivel 1►

XLVIII. Discours

Cita/Lema► Illam, quicquid agit, quoquo vestigia movit
Componit furtim, subsequiturque Decor.

Tibul. Lib. iv. Carm. ii. 7.

Quelque chose qu’elle faße, de quelque côté qu’elle se tourne, l’agrément la suit par tout. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► De la Bonne Grace & des Manieres Obligeantes qu’on doit avoir dans tout ce que l’on fait. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Comme on ne sauroit dire qu’une Personne jouit de la Santé, par cela seul qu’elle n’est pas malade, à moins qu’elle ne soit animée d’une vigueur intérieure, qui l’empêche non seulement d’être oisive, mais qui la tienne alerte & la fasse toûjours agir ; ainsi dans la pratique de toutes les Vertus, lors qu’on y veut exceller, il faut une certaine maniere gracieuse qui les accompagne, & qui en releve le prix. Un Diamant peut avoir besoin d’être poli, quoique sa valeur intrinséque soit toûjours la même ; & une bonne Action peut se produire avec plus ou moins d’éclat. Un Homme ne devroit jamais se borner à faire simplement ce qui est bien ; mais il devroit tâcher de le faire de son mieux, & avec toute la bonne grace dont il est capable.

1 Ciceron nous dit, qu’il écrivit son [296] Livre des Offices, ou des Devoirs de l’Homme, parce qu’il n’y a point de circonstances dans la vie, où l’on n’en puisse pratiquer quelqu’un. On peut dire aussi qu’il n’y a pas un seul Devoir, ni une seule Vertu, qui ne reçoive un nouveau lustre par la bonne grace qui l’accompagne. Deux Hommes peuvent faire la même action, mais dans l’un elle n’aura ni la beauté ni l’agrément que l’autre y donne. Il en est à peu près comme de ce grand jour inimitable qu’on voit répandu dans tous les Païsages du Titien, qui distingue les traits de son Pinceau, & qu’aucun n’a pû égaler jusqu’ici.

Il n’y a point d’Action, où la qualité, dont je parle, se fasse mieux sentir, que lors qu’il s’agit d’accorder une faveur, ou de rendre quelque service. Un Bienfait perd son nom, de la maniere dont Gonguste l’accorde, au lieu qu’il oblige doublement par celle de Chariste. A la fin, on arrache du premier le service qu’on lui demande ; mais il témoigne une si grande répugnance, qu’on a presque autant de raison de se choquer de la maniere, que d’être sensible à la faveur. Chariste invite, d’un air gracieux, à lui fournir les occasions de faire un acte d’humanité, il prévient même là-dessus, & l’on voit, à sa mine contente, qu’il sent un [297] plaisir intérieur à secourir les Affligez.

Il semble donc que la bienséance d’un acte de liberalité consiste à être fait d’un air joyeux, qui marque le plaisir divin qu’on goûte à obliger les autres ; qui naisse d’un bon naturel & d’une bienveillance universelle ; où il n’y ait aucune brusquerie, ni aucun sédiment d’un humeur ténace & peu communicative, que l’on découvre dans quelques Hommes.

Puis qu’on doit observer un certain decorum dans tous les bons offices qu’on rend aux autres, je vais donner un Exemple d’une action généreuse, que rien ne peut égaler que la bonté du cœur & l’humanité dont elle est accompagnée. 2 C’est une Lettre de Pline le jeune, dont je raporterai mot pour mot la traduction, parce qu’elle est très-fidèle, & que l’Original n’a besoin d’aucun ornement étranger.

Nivel 3► Carta/Carta al director► A Quintilien.

« Quoique vous soyez très-modeste, & que vous ayez élevé votre Fils dans toute <sic> les Vertus convenables à la Fille de Quintilien, & à la petite Fille de Tutilius : cependant, aujourd’hui qu’elle épouse Nonius Celer, homme de distinction, & à qui ses emplois & ses Charges imposent une certaine nécessité de vivre dans l’éclat, il faut qu’elle régle [298] son train & ses habits sur le rang de son Mari. Ces dehors n’augmentent pas notre dignité ; mais ils lui donnent plus de relief. Je sai que vous êtes très-riche des biens de l’ame ; & beaucoup moins de ceux de la fortune, que vous ne le devriez être. Je prens donc sur moi une partie de vos obligations ; & comme un second Pere, je donne à notre chere Fille 3 cinquante mille Sesterces. Je ne me bornerois pas là, si je n’étois persuadé, que la médiocrité du petit present pourra seule obtenir de vous, que vous le receviez. Adieu. » ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

C’est ainsi qu’une Générosité doit être faite de bonne grace, & briller dans tout son éclat ; elle ne devroit pas seulement répondre aux besoins & à l’esperance de celui qui la reçoit, mais aller même au delà de ses desirs : C’est ce qui l’assaisonne de nouveaux charmes, & qui embellit ces Dons de l’Art & de la Nature, qui, à moins de cela, dégoûteroient plûtôt qu’ils ne seroient agréables. Sans cette bienséance la Valeur se tourneroit en Brutalité, le Savoir en Pédanterie, & la Civilité la plus honnête en Affectation. La Religion même, si elle n’est soutenue de la bienséance, est capable de rendre les Hommes chagrins & de mauvaise humeur : Mais celle-ci fait paroître la Vertu dans sa beauté naturelle, donne un nouveau lustre à la Religion, & polit la [299] sainteté de ceux qui la professent. Un Homme instruit en cet Art plaît toûjours, quelque Personnage qu’il joue : Il peut faire mille actions qui ne conviennent qu’à lui seul, quoiqu’il ne se distingue des autres que dans la maniere.

Si vous examinez chaque trait en particulier d’Aglaure & de Calliclée, vous les trouverez également jolies ; mais regardez-les en gros, & vous ne pourrez souffrir la Comparaison : L’une est pleine d’une infinité de graces, qu’on ne sauroit nommer, & l’autre n’a pas moins de défauts.

La beauté de la Personne & son air gracieux ajoûtent un poids infini à ses paroles. C’est le manque du dernier qui rend souvent inutiles & sans les réprimandes ou les avis des Vieillards trop rigides, & qui cause un véritable chagrin à ceux qui les reçoivent : Mais la Jeunesse, & la Beauté, accompagnées d’un air gracieux & sévére, peuvent donner de la honte au Pécheur le plus endurci. Dans le 4 Poëme de Milton, le Diable ne paroît qu’une seule fois touché de honte, & c’est lors qu’un beau Chérubin, tout rayonnant de gloire, le censure gravement.

Les plus excellens Génies ont toûjours pris garde à ne rien faire de malséant jusques à leur dernier soupir : Ils ont même évité une posture indécente à l’article [300] de la Mort. C’est ainsi que César se couvrit la tête avec sa robe, pour ne pas mourir d’une maniere peu convenable à sa grandeur, & que Lucrece, après s’être poignardée, ne songea qu’à tomber dans une attitude modeste, & digne de l’Esprit qui l’animoit, suivant l’expression d’Ovide.

Cita/Lema► 5 Tunc quoque jam moriens, ne non procumbat honestè,
Respicit. Hæc etiam cura cadentis erat. ◀Cita/Lema

Z. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Lib. i. c. 2. Ce passage me paroît si beau, que je ne saurois m’empêcher de le raporter ici. Nulla enim vita pars, dit-il, neque publicis, neque privatis, [296] neque forensibus, neque domisticis in rebus, neque si tecum agas quid, neque si cum altero contrabas, vacare officio potest : in eoque colendo sita est vita honestas omnis, & in negligendo turpitudo.

2La xxxii. Du vi. Livre.

3Environ 5000 Liv. monnoie de France.

4Le Paradis perdu. Voyez Tome i. p. 160. du spectateur.

5Fast. l. ii. 832.