Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XLVII. Discours", en: Le Spectateur français (Marivaux), Vol.3\047 (1716), pp. 288-294, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1201 [consultado el: ].


Nivel 1►

XLVII. Discours

Cita/Lema► Vitæ summa brevis spem nos vetat inchoare longam.

Hor. L. I. Ode iv. 15.

Nous vivons trop peu pour porter loin nos espérances. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Il n’y a rien de plus utile aux hommes que la fréquente pensée de la Mort. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Lorsque je m’assieds dans un Café, je m’attire souvent les yeux de toute la Compagnie, sur ce qu’au milieu de la Saison la plus fertile en Nouvelles, & quelquefois aussi-tôt après l’arrivée d’une Male de Hollande, je demande à quelqu’un des Garçons du Logis le 1 Billet-Mortuaire de la Semaine précédente. Là-dessus les uns me prennent pour le Marguillier d’une Paroisse ; les autres pour un Charlatan, & quelques uns pour un Docteur en Médecine. Avec tout cela, je me conduis à cet égard en Philosophe, & cette Liste des Morts me sert à réfléchir sur l’augmentation & la diminution uniforme du Genre Humain, de même que sur les différentes manieres dont nous passons de la Vie à l’Eternité. Je me plais à lire ces [289] Avertissemens qu’on imprime chaque semaine, parce qu’ils excitent en moi des pensées, qui devroient servir d’entretien familier à toutes les personnes raisonnables. J’envisage, avec une grande satisfaction, par quelle de ces Délivrances, qui portent le nom de Maladies, il m’arrivera peut-être de sortir de cette Vallée de larmes, pour entrer dans un nouvel Etat, où je me flatte d’être plus heureux que je ne saurois le concevoir aujourd’hui.

Mais ce n’est pas le seul fruit qui me revient de ce Billet Mortuaire. Il me semble que j’y trouve un Argument invincible pour la Providence. En effet, sans nous suposer toûjours gouvernez par la sagesse infinie d’un Etre suprême, comment pouvons nous rendre compte de cette exacte proportion qu’il y a, dans toutes les grandes Villes, entre ceux que l’on y voit naître & mourir, aussi bien qu’à l’égard du nombre des Garçons & des Filles qui viennent au Monde ? A moins de cela, qui est-ce qui fourniroit à chaque Nation des recrues si exactement proportionnées à ses pertes, & qui est-ce qui partageroit ce nouveau surcroît d’Habitans, avec tant d’égalité, entre l’un & l’autre Sexe ? Le Hazard ne pourroit jamais tenir d’une main si ferme, la Balance égale. Si un souverain Inspecteur ne régloit toutes choses avec poids & mesure, tantôt nous serions accablez sous la multitude, & tantôt nos Villes seroient réduites en Deserts : [290] nous serions quelquefois, pour me servir de l’expression de Florus, Cita/Lema► 2 un Peuple tout composé d’Hommes *ZM, & une autre fois on ne verroit que des Femmes. Nous pouvons étendre ceci à toutes les Espéces des Créatures vivantes, & les regarder comme une Armée innombrable, à laquelle chacune fournit sa Quote-part depuis environ cinq mille années, sans qu’elle y ait jamais manqué, ou qu’elle soit venue à périr durant un si long intervalle. S’il nous étoit possible d’avoir des Billets Mortuaires de tous les Animaux en général, ou de tous les Individus de chaque Espéce dans tous les Continens & toutes les Isles ; Que dis-je, dans chaque Bois, Marécage, où Montagne, quelles preuves étonnantes n’y verrions-nous pas d’une Providence qui veille sur tous ses Ouvrages ?

J’ai entendu parler d’un Homme de considération Catholique Romain, qui, après avoir lu ces Versets, dans le Chapitre v. de la Genese, Cita/Lema► 3 Tout le tems donc qu’Adam vécut, fut neuf cens trente ans, puis il mourut : Tout le tems donc que Seth vécut, fut neuf cens douze ans, puis il mourut : Tout le tems donc que Methuscela vécut, fut neuf cens soixante-neuf ans, puis il mourut ; *ZM s’enferma d’abord dans un Cloître & se bannit du monde, persuadé qu’il [291] n’y avoit rien qui fût digne de sa recherche, s’il ne se raportoit à une autre Vie.

Il est sûr qu’on ne trouve rien de plus utile dans l’Histoire que le recit de la Mort des personnes les plus illustres, & de la conduite qu’elles ont tenue à l’aproche de ce terrible moment. Je pourrois ajoûter qu’il n y a point d’endroits plus agreables ni plus touchans pour les Lecteurs. La raison de cela est, si je ne me trompe, qu il n’y a presque aucune autre circonstance dans la Vie d’un Homme qui puisse quadrer à tous ceux qui la lisent. Le gain d’une Bataille ou un Triomphe ne sauroit être le Cas d’un Homme entre un million, mais lorsque nous voyons une Personne à l’article de la Mort, nous ne pouvons que nous rendre attentifs à tout ce qu’elle dit ou fait, assûrez que tôt ou tard nous arriverons nous-mêmes à cette agonie. Le Général d’Armée, le Ministre d’Etat, ou le Philosophe, sont des Rôles que nous ne soûtiendrons peut-être de nos jours ; mais il faut de toute nécessité que nous ressemblions un jour à l’Homme mourant.

Ne seroit-ce pas pour une raison de la même nature qu’il y a peu de nos Livres Anglois, qu’on lise avec plus de soin que 4 celui du Docteur Sherlock, quoi qu’il traite De la Mort & du Jugement der- [292] nier ? D’ailleurs, j’ose bien dire qu’on n’a peut-être jamais écrit un Livre, dans aucune Langue, qui soit plus propre que celui-ci pour engager les Hommes à mener une vie sainte & Chrétienne.

J’ajoûterai ici un des plus anciens Lieux Communs & des plus rebatus en Morale qu’il y ait jamais eu. Mais si ce caractere lui fait perdre la grace de la nouveauté, il le rend aussi beaucoup plus solide ; puis qu’on voit par-là qu’il est fondé sur les Nations Communes de tout le Genre Humain. En un mot, je voudrois que chacun sentît qu’il n’est qu’un Voyageur & qu’un Etranger dans ce Monde, qu’il n’y doit pas chercher son véritable repos, mais avoir toûjours l’œil sur ce nouvel Etat, dont il aproche à toute heure, & qui sera fixe & permanent dans toute l’éternité. Cette seule Idée suffiroit pour éteindre l’amertume de la Haine, l’insatiabilité de l’Avarice, & les soucis rongeans de l’Ambition.

Antiphanès, très-ancien Poëte, qui vivoit près d’un siécle avant Socrate, a un beau passage, qui ne vient pas mal en cet endroit, que j’ai lû avec plaisir, & traduit mot pour mot en ces termes : Cita/Lema► Ne vous affligez pas excessivement, dit-il, pour la perte de vos Amis. Ils ne sont pas morts [293] à tous égards ; ils n’ont fait qu’achever le Voyage qui nous est imposé à tous tant que nous sommes : Nous devons aller nous-mêmes à ce grand Receptacle, à ce Rendez-vous général de tous ceux de notre Espéce, où ils sont assemblez en corps, & où ils vivent dans un autre Etat. ◀Cita/Lema

On peut se rapeller ici les belles métaphores que l’Ecriture employe à cette occasion, 5 & que j’ai déja citées quelque part, lors qu’elle dit que la Vie est un Pélerinage, & que nous sommes des Etrangers & des Voyageurs sur la Terre. Je ne saurois mieux finir ce Discours que par le recit d’une petite Avanture, 6 qui se trouve dans les Voyages de feu Mr. le Chevalier Chardin. Après nous avoir instruits que les Hôtelleries, ou les Caravanes logent en Perse & dans tous les Païs de l’Orient, se nomment des Caravanserais, il nous donne la Relation suivante.

Nivel 3► Relato general► « Un Derviche, ou Religieux Mahometan, qui voyageoit en Tartarie, ne fut pas plûtôt arrivé à la Ville de Balk, qu’il alla se camper dans le Palais Royal, qu’il prenoit pour un Caravanserai. Il y entre, & après avoir regardé de tous côtez, il va se placer sous une belle galerie, met bas son petit sac & son petit tapis qu’il étend, & il s’assied dessus. Des Gardes l’ayant [294] apperçu, lui crierent de se lever, lui demandant en colere, ce qu’il prétendoit faire là ? Il répondit, qu’il vouloit passer la nuit dans ce Caravanserai. Les Gardes se mirent à crier plus fort, qu’il s’en allât, que ce n’étoit pas là un Caravanserai, mais le Palais du Roi. Le Prince, qui se nommoit Ibrahim, étant venu à passer là-dessus, rit de la méprise du Derviche, & l’ayant fait apeller, lui demanda comment il avoit si peu de discernement, que de ne pas distinguer un Palais d’un Caravanserai. Sire, dit le Derviche, que V. M. me permette de lui demander une chose : Qui a logé d’abord dans cet Edifice, après qu’il a été bâti ? Ce sont mes Ancêtres, repliqua le Roi. Après eux, Sire, reprit le bon homme, qui y a logé ? C’est mon Pere, repartit le Roi. Et après lui, dit le Religieux, qui en a été le Maître, Moi, répondit le Prince. Et de grace : Sire, continua le Derviche, qui en sera le Maître après vous ? Ce sera mon Fils, dit le Monarque. Ah ! Sire, ajoûta le Religieux, un Edifice, qui change si souvent d’habitans, est une Hôtellerie & non pas un Palais. ◀Relato general ◀Nivel 3

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1C’est une feuille volante qui s’imprime toutes les semaines, & qui contient jour par jour le nombre de ceux de l’un & de l’autre Sexe qui meurent ou qui naissent dans les Villes de Londres & de Westminster, ou dans leurs Fauxbourgs, avec le genre de leur mort, & une specification de leurs maladies.

2Populus virorum. Lib. I. C. I.

3Vf. 5. 8. 27.

4Ce Livre a été traduit en François, & imprimé à Amsterdam chez Humbert en 1712. Sec. Edition. Il y a un autre Ouvrage du Dr. Sherlock, sur l’Immor- [292] talité de l’Ame & la Vie éternelle, qui est, en quelque maniere, une suite du précédent ; qui n’est pas moins estimé par les Connoisseurs, & qu’on trouve aussi en François chez le même Libraire.

5C’est dans le x. DISCOURS de ce Vol. p. 62.

6Voyez Tome i. p. 149. de l’Edition in quarto d’Amsterdam chez J. L. de Lorme en 1711. Cette Avanture est aussi raportée par Mr. Le Clerc, dans le xxiii. Tome de sa Bibliothéque Choisie, p. 369. où il donne un Extrait de ces Voyages.