Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XLVI. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\046 (1716), pp. 280-287, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1200 [consulté le: ].


Niveau 1►

XLVI. Discours

Citation/Devise► Ω’ φιλτάτη γή μήτερ, ώς σεμνόν σφόδρ’ εί
Τοίς νούν έχγτι κτήμα, πολλcύ τ’ άςιον.

Menander in Navicul.

O mon très-cher Païs, que vous valez beaucoup, & que vous méritez bien l’estime de toutes les Personnes judicieuses ! *ZM

Metatextualité► Du Gouvernement Civil. ◀Metatextualité

Niveau 2► S’il me falloit choisir une Religion, & me soûmettre de nouveau à quelque Gouvernement, je presenterois sans balancer le Culte Religieux & le Gouvernement civil qui se trouvent établis dans cette Isle : de sorte que c’est un singulier bonheur pour moi d’y avoir pris naissance. Je croi même suivre à cet égard les lumieres de la Raison ; mais si l’on vient à me dire que je me laisse entraîner au préjugé, on m’avouera du moins que c’est un préjugé honnête, puis qu’il naît de l’amour que j’ai pour ma Patrie, & que le devoir m’engage en quelque maniere à m’y abandonner. Metatextualité► Plusieurs de mes Discours ont déja marqué le respect & l’estime que j’ai pour l’Eglise Anglicane : Celui-ci trai-[281]tera de notre Gouvernement civil, sur lequel j’ai fait certaines réfléxions, que je ne sache pas avoir lues dans aucun de nos Ecrivains, & que je vai produire comme un petit Essai. ◀Metatextualité

Niveau 3► Cette Forme de Gouvernement, qui convient le mieux à l’egalité que la Nature a mise entre les Hommes, me paroît la plus raisonnable, pourvu qu’elle s’accorde avec le bien & la tranquilité du Public. C’est là où l’on peut dire en propre termes qu’on est libre, lors qu’un Homme n’est assujetti à un autre, qu’autant que l’ordre & l’administration du Gouvernement le permettent.

La Liberté doit s’étendre à tous les Particuliers, puis qu’ils jouissent tous de la même Nature ; si elle se borne à certaines Personnes, il vaudroit mieux qu’il n’y en eut point du tout, puis qu’elle fournit une triste comparaison, qui agrave le malheur de ceux qui en sont privez.

On ne risque pas tant de la perdre, lorsque le Pouvoir Législatif est entre les mains de plusieurs Personnes qui different pour le rang & leurs intérêts ; mais là où il se trouve à la discrétion de ceux qui conviennent à ces deux égards, le Gouvernement n’est pas éloigné de tomber dans le Despotisme de la Monarchie. La Liberté ne sauroit jamais être plus assurée, que là où le Pouvoir Législatif est confié à diverses Personnes si heureusement distinguées, qu’en travaillant à leur propre [282] intérêt, elles avancent celui de tout le Peuple ; ou, pour me servir d’autres termes, que là où il n’y a pas une seule partie du Peuple qui n’ait un intérêt commun du moins avec une partie des Legislateurs.

S’il n’y a qu’un seul Corps de Legislateurs, cela ne vaut guére mieux qu’une Tyrannie ; s’il n’y en a que deux, l’un risque d’être englouti avec le tems par les disputes qui s’éleveront entre eux, & ils auroient besoin d’un troisiéme pour faire pancher la balance. Il y auroit le même inconvenient à quatre, & un plus grand nombre causeroit trop d’embarras. Je n’ai jamais pû lire un passage dans Polybe, & un autre dans Ciceron, sur cet article, sans goûter un plaisir secret à l’apliquer à notre Gouvernement, auquel il se raporte beaucoup mieux qu’à celui de Rome. Ces deux grands Auteurs donnent la préférence au Gouvernement, composé de trois Corps, du Monarchique, de l’Aristocratique & du Populaire. Ils avoient sans doute en vue la République Romaine, où les Consuls representoient le Roi, les Sénateurs les Nobles, & les Tribuns le Peuple. Ces trois Puissances qu’on voyoit à Rome, n’étoient pas si distinctes ni si naturelles, qu’elles paroissent dans la forme de notre Gouvernement. Entre plusieurs objections qu’on y peut faire, les principales regardent, si je ne me trompe, le pouvoir des Consuls, qui n’avoient que [283] les dehors & non pas la force de la Royauté. Ils manquoient d’un tiers, ou d’une voix décisive, lors qu’ils n’étoient pas du même avis ; c’est pour cela que les affaires du Public demeuroient quelquefois suspendues, à moins que l’un d’eux ne fût absent. D’ailleurs je ne trouve pas qu’ils eussent une voix négative lors qu’il s’agissoit d’une Loi, ou d’un Decret du Sénat : en sorte qu’ils étoient plûtôt les principaux de la Noblesse, ou les premiers Ministres d’Etat, qu’une branche distincte de la Souveraineté, dont aucun ne peut faire partie, s’il n’a quelque chose du Pouvoir Législatif. Si les Consuls avoient eu la même Prérogative que nos Monarques, jamais Rome n’auroit eu besoin de créer des Dictateurs, qui, munis de tout le pouvoir des trois Etats, renverserent à la fin son Gouvernement.

Une Histoire comme celle de Suetone, qui nous donne une succession de Princes absolus, me fournit un Argument invincible contre le pouvoir despotique. Si un Prince sage & vertueux ne sauroit être muni d’un pouvoir trop étendu pour le bonheur de son Peuple ; d’un autre côté, si nous avons égard à la conduite ordinaire des Hommes, pour un qu’il y en a de bon, il s’en trouve dix d’un caractere tout oposé ; de sorte qu’il y auroit trop de risque pour une Nation de faire dépendre son bonheur ou son malheur des vertus ou des vices d’une seule Personne. Qu’on [284] jette les yeux sur l’Historien dont je viens de parler, ou sur tout autre Catalogue de Princes absolus, & l’on y verra une longue suite de Tyrans, avant que d’y rencontrer un Monarque un peu suportable. Ce n’est pas tout, un Particulier honnête Homme dégénere souvent en un Prince cruel & barbare, lors qu’il jouit d’un pouvoir absolu. Permettez à un Homme de faire impunément tout ce qui lui plaît, vous éteignez en lui tout principe de Crainte, c’est-à-dire, un des plus grands apuis de la Morale. C’est aussi ce que l’Expérience de tous les siécles nous certifie. Combien n’a-t-on pas vû d’Héritiers présomptifs de vastes Empires, qui donnoient les plus belles esperances du monde, & qui, élevez sur le trône, sont devenus des Monstres d’impudicité & de barbarie, à la honte de la Nature Humaine ?

Quelques-uns nous disent que nos Gouvernemens ici-bas devroient être absolus & Monarchiques, à l’exemple de celui du Ciel. Si l’Homme ressembloit à son Créateur en Bonté & en Justice, j’aprouverois fort qu’on suivît ce grand Modèle ; mais là où ces deux Vertus ne sont pas essentielles au Gouverneur, je ne voudrois point du tout me remettre à sa discrétion & à son bon plaisir.

On ne peut que s’étonner de voir la liaison qu’il y a entre le Gouvernement despotique & la Barbarie, & comment [285] l’élevation d’un Homme au dessus de la Nature Humaine abaisse les autres fort au dessous. A partager tous les peuples de la Terre habitable en dix, il s’en trouve plus de neuf qui vivent dans l’esclavage le plus indigne, & qui sont ainsi plongez dans l’ignorance la plus crasse & la plus grossiere. Il faut avouer que l’Esclavage reçu en Europe est un état de Liberté, si on le compare avec celui qui domine dans les trois autres Parties du Monde ; & qu’ainsi l’on ne doit pas être surpris que les Européans qui croupissent sous un tel joug, ayent divers rayons de lumiere, dont les autres Peuples sont absolument privez.

Les Richesses & l’Abondance sont les Fruits naturels de la Liberté, & par tout où ceux-ci viennent, toutes les Sciences & les Arts liberaux ne manquent pas d’y fleurir d’abord. Si d’un côté l’Esprit d’un Homme, qui veut donner l’effort à son imagination, ou s’apliquer à la recherche de quelque Vérité abstruse, ne doit pas être intimidé par aucune crainte servile ; on peut dire de l’autre qu’il a besoin d’avoir un peu au large toutes les commoditez de la Vie.

La premiere chose à laquelle on travaille, est de pourvoir à sa subsistance. Jusqu’à ce qu’on ait mis ordre à cet article, l’Esprit en est entierement occupé. Si d’autres ont eu ce soin-là pour nous, alors nous cherchons les plaisirs & les amusemens ; & parmi un grand nombre de per-[286]sonnes oisives, il s’en trouvera plusieurs qui aimeront la lecture de la contemplation. Ce sont des deux grandes sources de nos connoissances ; & à mesure que les Hommes se rendent habiles, ils se plaisent à communiquer leurs découvertes à d’autres, qui frapez du bonheur dont leurs Maîtres jouissent, tâchent de les imiter ou même de les surpasser, jusqu’à ce que le Savoir & la Vertu ayent jetté de profondes racines dans une Nation, & qu’il y ait une pépiniere de Gens de cet ordre. Puis donc que l’Aise & l’Abondance font naître & cultivent le Savoir, il ne faut pas s’étonner que les Gouvernemens despotiques, où l’on ne voit ni l’un ni l’autre, soient remplis d’Ignorance & de Barbarie. Il est vrai qu’en divers Etats de l’Europe, où les Princes sont absolus, il se trouve des Savans & des Personnes d’un grand mérite ; mais cela vient de ce qu’il y a quantité de Sujets riches, & de ce que les Princes n’osent pas exercer leur tyrannie dans toute son étendue, à l’exemple des Orientaux, de peur que leurs Sujets n’entreprissent de secouer le joug, & de se rendre libres comme quelques-uns de leurs Voisins. D’ailleurs, quoi qu’il y ait de tems en tems un Prince particulier qui favorise les Arts & les Sciences, la Nature Humaine s’abâtardit & se corrompt dans tous les Gouvernemens despotiques. On n’a qu’à jetter les yeux sur les Romains depuis le régne d’Auguste, & l’on trouvera [287] qu’ils degenérerent peu à peu, jusqu’à ce qu’ils se rendirent aussi méprisables que les Nations les plus barbares qui les environnoient. Comparez les anciens Grecs sous leur Gouvernement Républicain, avec ceux d’aujourd’hui sous l’Empire du Turc, vous les prendriez pour de tout autres Peuples, qui n’ont pas vêcu sous le même Climat ; tant il y a de la difference entre les Génies formez sous la Liberté & ceux qui croupissent dans l’Esclavage.

Si la pauvreté & la misere n’est pas la seule cause qui abat l’Esprit des Hommes élevez sous la tyrannie, on peut dire du moins qu’elle en est la principale. Du reste, quoi qu’on n’ait jamais insisté là dessus, l’Ignorance & la Barbarie qui suivent toûjours le Despotisme, forment, selon moi, un Argument invincible contre le pouvoir absolu des Souverains ; puis qu’il répugne à l’avantage & à la perfection de la Nature Humaine, qui doivent être l’unique but de tout Gouvernement civil.

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