Citation: Anonym (Ed.): "XLIII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\043 (1716), pp. 262-267, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1197 [last accessed: ].


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XLIII. Discours

Citation/Motto► Spes incerta futuri.

Virg. Æneid. viii. 580.

L’esperance d’un avenir incertain. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Les vaines Esperances des Hommes & des Femmes sont presque toûjours la source de leurs Chagrins. ◀Metatextuality

Level 2► C’est quelque chose de triste de voir que les Hommes se plaignent toûjours de l’inconstance de la Fortune, quoi qu’ils soient d’ordinaire les principaux Auteurs de leurs disgraces, & qu’ils travaillent sans cesse à fomenter leurs chagrins, ou à déconcerter leurs mesures. La plupart des Egaremens, où les Hommes se plongent, viennent des fausses esperances dont ils se bercent, & de ce qu’ils aspirent à des avantages, ausquels ils n’ont aucun sujet de prétendre. Cette injuste idée, qu’ils nourrissent de leur mérite, les afflige souvent de maux réels, à l’occasion de leurs pertes chimériques. Une si funeste illusion me rapelle ici une sorte de Gens d’un caractere fort singulier, qui tournent, en leur faveur, ce qui est possible en probable, & qui de cette probabilité font tout d’un coup une certitude. [263] Je surpris l’autre jour mon Ami Mr. Honeycomb à regarder une Dame, d’un œil assez fixe, & j’eus la curiosité de lui demander qui elle étoit. Là-dessus il me parla de ses malheurs, & du tort qu’ils avoient fait à l’éclat de sa beauté, aussi-bien qu’à tous les agrémens de sa personne. Il y a quinze ans que cette Dame & deux de ses Sœurs étoient les plus riches Partis de la Ville ; mais aujourd’hui elles se trouvent réduites assez à l’étroit, sans avoir rien perdu avec leurs Fermiers ou leurs Créanciers, & sans avoir essuyé aucun dommage par Mer ou par Terre. Elles étoient alors inaccessibles à leurs Soupirans, & les plus fieres Beautez de Londres. Voici sur quoi elles fondoient ces grands airs, & de quelle maniere elles raisonnoient.

Level 3► General account► « Notre Pere, disoient-elles, est encore assez jeune, mais notre Mere est un peu trop avancée en âge pour avoir d’autres Enfans. D’ailleurs son Bien fonds, qui lui raporte 800 Livres Sterlin de revenu, à le vendre sur le pied du produit de vingt années, vaut 16000 Piéces. Celui de notre Oncle, qui a déja plus de cinquante ans, vendu sur le même pied, en doit valoir 8000 ; puisqu’il en fait 400 L. St. de revenu. Nous avons une Tante Veuve, qui a 10000 L. St. que son Mari a laissées à sa disposition, & une autre, qui est vieille Fille, dont le Capital peut monter à [264] 6000 Pieces. Ajoutez à ceci que notre Grand’ Mere a 900 L. St. de revenu, qui évaluées de même en font 18000. & nous avons chacune 1000 Piéces, qu’on ne sauroit nous ôter. Si nous joignons ces differentes Sommes ensemble, nous verrons d’un coup d’œil quel en sera le résultat.

L. St.

Le Bien de notre Pere, 16000.

Celui de notre Oncle, 8000.

Celui de notre Tante la Veuve, 10000.

Celui de notre Tante la Fille, 6000.

Celui de notre Grand’Mere, 18000.

Nos 1000 Piéces chacune, 3000.

61000.

A partager également cette Somme entre nous trois, nous aurons 20000 Livres Sterlin chacune, & avec ce que la Renommée, qui grossit toûjours les Capitaux, nous donnera de plus, nous pouvons fort bien passer pour des Partis de 30000 L.

Boufies de ces hautes esperances, & de leur mérite personnel, continua mon Ami Honeycomb, elles regardoient tout le monde avec un souverain mépris, & ont refusé divers Etablissemens avantageux qu’on leur proposoit. Mais remarquez bien quelle en a été l’issue : La Mere est morte, le Pere s’est remarié, & de cette seconde Femme, il a un Garçon, à qui son Bien, celui de [265] l’Oncle & de la Grand’ Mere étoient substituez. Ceci enleve aux trois Sœurs un Capital de 43000 L. Ce n’est pas tout, la vieille tante, qui étoit encore Fille, a epousé un grand Irlandois, & cette démarche les a privées de 6000 Piéces. La Veuve est morte, & n’a laissé qu’à peine de quoi payer ses dettes, avec les frais de son Enterrement, c’est-à-dire, que les trois Sœurs n’ont au bout du compte que leurs 1000 Piéces chacune. Agées les unes & les autres de plus de trente ans, elles passent le reste de leurs jours à condamner l’humeur intéressée des Hommes, & à se plaindre de ce qu’on n’estime plus aujourd’hui la Vertu, le Bon Sens & la Modestie. » ◀General account ◀Level 3

Ce revers de fortune à l’égard du beau Sexe est d’autant plus digne d’observation, qu’il est presque irreparable. Quoique la Jeunesse ne soit guére en état de réfléchir, c’est le seul âge auquel les Dames puissent avancer leur fortune. Mais si l’on examine les Hommes, on en voit un si grand nombre de Malheureux, pour s’être entêtez d’esperances frivoles, que je ne sçai point s’ils ne sont pas plûtôt dignes de mépris que de compassion. En effet, n’y a-t-il pas de quoi rire de voir un homme, qui après avoir vieilli à faire sa Cour, & passé la moitié de sa vie dans l’esclavage, se croit plus malheureux de toute son Espéce, sur ce qu’il [266] n’a pu obtenir l’Emploi auquel il aspiroit, & qu’un Courtisan lui a manqué de parole ? Celui qui compte sur toute autre chose que sur ce dont il est deja le Maître, ou qu’il peut aquérir par son industrie, & qui ne se borne point à la jouissance des deux tiers de ses revenus ou de ses profits, s’ouvre une source intarissable de chagrins & de traverses. Les deux seuls moyens qu’il y ait de s’avancer dans le monde, par la faveur des autres, sont de leur être agréables ou utiles. On peut dire en général que les Hommes ne font rien que pour leur intérêt : Ainsi lorsque vous attendez quelque Grace d’une Personne élevée au-dessus de vous, si vous n’êtes pas en état de lui plaire en telles ou telles occasions, ou de lui rendre service, vous avez tort de vous plaindre lors qu’il vous néglige, vous ne deviez pas compter sur sa protection.

Il me semble qu’il ne seroit pas inutile de comparer un Homme qui fuit tous les plaisirs de la Vie, avec un autre qui les recherche avec empressement. L’Espérance du Reclus adoucit ses plus grandes austéritez, au lieu que les joies du Mondain l’accablent de tristesse & d’inquiétude. Quelle difference y a-t-il entre le Bonheur de celui qui se mortifie par le Jeûne, & l’état de celui qui se plonge dans toute sorte d’excès ? Celui qui renonce au monde, ne sent plus les aiguillons de l’Envie, de la Haine, de la Ma-[267]lice ou de la Colére, & il a toûjours l’Esprit serein ; mais celui qui court après les plaisirs du siécle, qui sont trompeurs de leur nature, ne s’amasse que des soucis, des remords & de la honte.

T. ◀Level 2 ◀Level 1