Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XLII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\042 (1716), pp. 257-262, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1196 [consulté le: ].


Niveau 1►

XLII. Discours

Citation/Devise► Spirantia consulit exta.

Virg. Æneid. iv. 64.

Elle consulte les entrailles qui palpitent encore. ◀Citation/Devise

Metatextualité► Dissection du Coeur d’une Coquette. ◀Metatextualité

Niveau 2► Metatextualité► Après avoir donné la Dissection de la Tête d’un petit Maître, je raporterai ici l’Anatomie du Cœur d’une Coquette, suivant ma promesse & je ferai part au Public de ce que nous y observâmes de plus curieux.

Peut-être me serois-je dispensé d’en venir à ce détail, si plusieurs de mes Correspondans ne m’avoient sommé de tenir ma parole à cet égard, & sollicité puissamment à faire un exemple de la Coquette, aussi-bien que du petit Maître. C’est donc pour leur obéir que j’ai cherché la Minute de mon premier Rêve, & que je vais entrer en matiere, sans un plus long détour. ◀Metatextualité

Niveau 3► Traum► Avant que notre Anatomiste en vint à cette Dissection, il nous dit qu’il n’y avoit rien de plus difficile dans son Art que d’ouvrir le Cœur d’une Coquette, & d’en exposer bien toutes les parties aux yeux des Spectateurs, à cause d’une infinité de labyrinthes & de replis qu’on y trouve, & qui ne paroissent pas dans le Cœur d’aucun autre Animal. [258]

Ensuite il nous pria d’observer le Péricarde, ou l’Envelope exterieure du Cœur, & nous y vîmes, à la faveur de nos Microscopes, des millions de petites Cicatrices, qui sembloient avoir été causées par les pointes d’une infinité de Dards & de Fléches, qu’on avoit lancé contre cette Membrane ; quoi qu’il n’y eût pas le moindre petit orifice, à travers lequel aucun de ces traits eut percé jusqu’à la substance du Cœur.

Tous ceux qui ont quelque teinture de l’Anatomie savent, que le Péricarde contient une espece de liqueur rougeâtre & déliée, qu’on croît se former des exhalaisons qui s’évaporent du Cœur, & qui s’y condensent de cette maniere. Lorsqu’on vint à l’examiner, il se trouva qu’elle avoit toutes les qualitez de l’Esprit de vin, dont on remplit les Thermomêtres, qui servent à marquer les differens degrez de chaud ou de froid qui arrivent dans l’Air.

Je ne dois pas oublier ici une Experience, qu’un des Membres de la Compagnie nous dit avoir faite avec cette liqueur, dont il avoit trouvé bonne provision autour du Cœur d’une Coquette, qu’il avoit anatomisé autrefois. Il nous assura donc qu’il en avoit rempli un Tuyau de verre, à peu près comme celui d’un Thermomêtre ; mais qu’au lieu de marquer les variations de l’Air, il désignoit les qualitez des Personnes qui entroient dans la Chambre où [259] il l’avoit suspendu. Il ajouta que cette liqueur montoit à l’aproche d’un Plumet, d’un Justaucorps en broderie, ou d’une Paire de Gans à frange ; & qu’elle baissoit, d’abord qu’une vilaine Perruque mal bâtie, qu’une Paire de Souliers lourds, ou un Habit à l’antique paroissoient dans sa Maison. Ce n’est pas tout, il nous certifia que s’il venoit à éclater de rire auprès de cette liqueur, elle montoit d’une maniere sensible, & qu’elle descendoit au plus vîte, aussi-tôt qu’il prenoit un air sérieux. En un mot, il voulut nous persuader que, par le moyen de cette Machine, il pouvoit connoître s’il y avoit un Homme de bon Sens, ou un Fat, dans sa chambre.

Après avoir bien épluché le Péricarde, & considéré la Liqueur qu’il renfermoit, nous en vînmes au Cœur même. La surface extérieure en étoit si polie, & la pointe si froide, que, lors qu’on vouloit l’empoigner, il s’échapoit à travers les doigts comme un morceau de glace ou une Anguille.

Les fibres en étoient plus entrelacées que celles des autres Cœurs ; jusques-là que tout le Cœur sembloit former un véritable Nœud Gordien, & ne peut avoir eu que des mouvemens fort inégaux & irréguliers pendant qu’il exerçoit ses fonctions vitales.

Lorsque nous examinâmes tous les Vaisseaux qui en sortoient ou y aboutissoient, nous ne pûmes jamais découvrir qu’il eut la moindre communication avec [260] la Langue ; ce qui nous parut une chose très-digne de remarque.

On nous fit observer en même tems que plusieurs de ces petits Nerfs, qui contribuent à faire sentir l’Amour, la Haine, & les autres Passions, n’y descendoient pas du Cerveau, mais des muscles situez autour des yeux.

Je pris ce Cœur dans la main pour juger du poids, & il me parut si leger, que je conclus d’abord qu’il y avoit beaucoup de vuide. En effet, l’intérieur étoit plein de Cavitez & de Cellules, qui passoient les unes dans les autres, & qui ressembloient à ces Apartemens que nos Historiens attribuent au Berceau de Rosemond. Plusieurs de ces petits trous étoient farcis de mille bagatelles, qu’il me seroit impossible de nommer en détail ; mais je remarquerai seulement que la premiere chose que nous y découvrîmes, par le moyen de nos Microscopes, étoit une Coeffe couleur du feu.

Du reste, on nous dit que la Dame Proprietaire de ce Cœur, lors qu’elle étoit en vie, souffroit les poursuites de tous ceux qui lui faisoient l’amour, les entretenoit tous dans l’esperance, & insinuoit à chacun d’eux en particulier qu’il étoit distingué des autres. C’est pour cela que nous nous attendions à voir l’empreinte d’un nombre infini de visages sur les differentes envelopes de ce Cœur ; mais nous fûmes bien surpris de n’y en trouver aucune, [261] jusqu’à ce qu’on fût arrivé au Centre. Alors, nous y apercûmes, avec nos Microscopes, un petit Homme, vêtu d’un habit fort bizarre. Plus je le regardois, & plus il me sembloit que je l’avois vû quelque part, sans pouvoir me rappeler ni le tems ni l’endroit ; jusqu’à ce qu’enfin un de la Compagnie, qui l’avoit examiné de plus près que les autres, nous fit voir clairement, par le tour du Visage & plusieurs de ses traits, que la petite Idole, ainsi placée au milieu de ce Cœur, étoit le feu Petit-Maître, dont nous avions depuis peu disséqué le Cerveau.

D’abord que notre Anatomiste eut achevé sa Dissection, incapables de nous déterminer sur la nature de ce Cœur, si different de celui des autres Femmes, nous résolûmes d’en venir à quelque épreuve, pour en découvrir la substance. Ainsi, on le mit sur des charbons ardens ; mais bien loin de se consumer, il n’en reçut pas la moindre atteinte ; d’où nous conclûmes qu’il étoit du naturel de la Salamandre ; & qu’il auroit pu vivre au milieu du feu & des flammes.

Lorsque nous admirions un si étrange Phénomène, & que nous formions un Cercle autour de ce Cœur, il laissa échaper un terrible soupir, ou plûtôt un éclat, & se réduisit tout d’un coup en fumée. Cet éclat imaginaire, qui me parut plus fort que celui d’un Canon, m’ébranla si bien le Cerveau, qu’il dissipa toutes les [262] douces vapeurs du sommeil, & qu’il n’y eût plus moyen de me rendormir.

L. ◀Traum ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1