Citation: Anonym (Ed.): "XXXIX. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\039 (1716), pp. 240-245, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1192 [last accessed: ].


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XXXIX. Discours

Citation/Motto► tribus Anticyris caput insanabile.

Hor. A. P. 300.

C’est une tête que tout l’ellébore d’Anticyte ne pourroit guérir. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Reve sur la dissection du Crane d’un petit Maître. ◀Metatextuality

Level 2► Je me trouvai hier engagé dans une Assemblée de Philosophes, dont l’un nous étala quantité d’observations curieuses, qu’il avoit faites depuis peu dans l’Anatomie du Corps Humain. Un autre nous fit part de plusieurs découvertes admirables qu’il y a faites, avec le secours de certains Microscopes fort exacts. Tout cela produisit diverses remarques peu communes, & fournit matiere à discourir tout le reste de la journée.

Les differens Systêmes, qu’on bâtit là-dessus, presenterent tant de nouvelles idées à mon imagination, que jointes à celles [241] qu’il avoit déja, elles ont donné de l’exercice à mon pauvre cerveau toute la nuit passée, & formé le Rêve extravagant, dont je vai vous entretenir.

Level 3► Traum► Je fus invité, à ce qu’il me sembloit, à voir, en bonne compagnie, la dissection du Crane d’un petit Maître, & du Cœur d’une Coquette, qui reposoient sur une Table qu’il y avoit devant nous. Un habile Dissecteur ouvrit la Tête du premier avec beaucoup d’art, & quoi qu’elle parût d’abord comme celle d’un autre Homme, nous fûmes bien étonnez de voir qu’à l’aproche de nos Microscopes, ce que nous avions pris pour de la Cervelle, n’en avoit que l’aparence & n’étoit au fond qu’un amas d’étranges matériaux empaquetez ensemble, avec un art merveilleux, dans les differentes cavitez du Crane. De sorte que si Homere nous dit que le Sang des Dieux n’est pas du véritable Sang, mais quelque chose d’analogue ; on peut dire aussi que la Cervelle d’un petit Maître n’en est pas réellement, mais quelque chose qui en a la figure.

La Glande pinéale, que plusieurs de nos Philosophes modernes suposent être le siége de l’Ame, avoit une odeur très-forte d’essence & d’eau de Fleur d’Orange, & paroissoit environnée d’une substance qui aprochoit de la Corne, taillée en mille petites facettes ou miroirs, imperceptibles à l’œil ; en sorte que l’Ame, s’il y en avoit jamais eu ici, devoit être [242] toûjours occupée à s’admirer elle-même.

Nous remarquâmes sur le devant de la tête une grande Cavité, pleine de rubans, de dentelle & de broderie, qui formoient ensemble une espéce de Réseau si artistement travaillé & si fin, que le tissu en échapoit à la vue. Une autre de ces Cavitez étoit farcie de Billets doux, de Lettres amoureuses, de Chansons notées, & de pareilles Gentillesses, qu’on ne voyoit qu’à la faveur de nos Microscopes. Dans une troisiéme il y avoit une espece de poudre, qui fit éternuer toute la compagnie, & que nous reconnûmes à l’odeur pour du véritable tabac d’Espagne. En un mot, car je ne veux pas ennuyer mes Lecteurs par un Inventaire trop exact, plusieurs autres Cellules contenoient divers matériaux à peu près aussi curieux.

Cependant, une grande Cavité spacieuse, qu’il y avoit à l’un & à l’autre côté de la Tête, mérite quelque attention. Celle du côté droit étoit remplie de Fictions, de Flateries & de Mensonges, de Vœux, de Promesses & de Protestations ; celle du côté gauche renfermoit des Imprécations & des Sermens. De chacune de ces Cavitez on voyoit sortir un Conduit, qui aboutissoit à la racine de la Langue, où ils se joignoient tous deux, & ne formoient ensuite qu’un Canal jusques au bout de ce petit Mobile. Nous observâmes divers petits Sentiers ou Conduits, qui passoient de l’Oreille au Cerveau, & nous eûmes [243] un soin tout particulier de les suivre dans tous leurs détours. L’un de ces Conduits se rendoit à un Paquet de Sonnets & de petits Instrumens de Musique. D’autres se terminoient à un amas de Vessies pleines d’écume ou de vent. Mais le plus gros de ces Tuïaux entroit dans une grande Cavité du Crane, d’où un autre s’échapoit vers la Langue. Cette derniere Cavité étoit le réservoir d’une substance molle & spongieuse, que les Anatomistes François apellent Galimatias, & les nôtres Nonsense.

Les Cuirs du Front, le Derme & l’Epiderme, étoient d’une épaisseur & d’une dureté extraordinaire ; & nous fûmes bien surpris de n’y pouvoir découvrir ni Artere ni Veine, non pas même avec le secours de nos Microscopes ; d’où nous conclûmes que le Proprietaire de ce Crane avoit perdu la faculté de rougir lors qu’il étoit en vie.

L’Os cribleux étoit presque bouché par un amas de tabac en poudre, & même endommagé en quelques endroits. Nous remarquâmes sur tout ce petit Muscle, qu’on a de la peine à découvrir dans les Dissections, & qui sert à tirer le Nez en haut, lorsque le Propriétaire veut témoigner le mépris qu’il sent à la vue de quelque chose qui lui déplaît, ou à l’ouie de quelque chose qu’il n’entend pas. Il est inutile d’avertir ici mes Lecteurs, que ce Muscle est le même qui produit le mouve-[244]ment tant de fois spécifié dans 1 les Poëtes Latins, lors qu’ils parlent d’un Homme qui retrousse le Nez, ou qui fait le bec de Rhinocerot.

Nous n’aperçûmes rien de fort remarquable dans l’Oeil, à cela près que les Muscles amoureux, ou si l’on veut lorgneurs, étoient extrêmement usez ; au lieu que l’Eleveur, ou le Muscle qui fait tourner l’Oeil vers le Ciel, ne paroissoit point avoir été mis en œuvre.

Je n’ai parlé dans cette Dissection que des nouvelles découvertes que nous y fîmes, sans examiner aucune de ces parties qui se trouvent dans les Têtes ordinaires. A l’égard du Crane, du Visage, & même de toute la figure externe, nous n’y remarquâmes rien qui la distinguât de la Tête des autres Hommes. D’ailleurs, on nous dit que le Propriétaire de cette belle Tête avoit passé pour un Homme plus de trente-cinq ans ; que, durant tout cet intervalle, il avoit mangé & bû comme les autres ; qu’il s’étoit bien mis, qu’il parloit fort haut, qu’il éclatoit souvent de rire, & qu’en certaines occasions il jouoit assez bien son rôle dans un Bal ou une Assemblée ; à quoi un de la Compagnie ajouta qu’il y avoit un Cercle de Dames qui le prenoient pour un bel Esprit. Il fut assommé d’un coup de Pêle, à la fleur de son âge, par un de nos riches Citoyens, [245] qui le trouva un peu trop civil à l’égard de sa Femme.

Après qu’on eut examiné à fond cette curieuse Tête, avec tous ses appartemens & sa fourniture, on remit le Cerveau, tel qu’il étoit en son lieu, & la Tête fut laissée à quartier sous un grand morceau de Drap écarlate, pour être préparée à loisir, & gardée dans un beau Cabinet de dissections anatomiques. De plus, notre Opérateur nous dit que la préparation n’en seroit pas si difficile que celle d’une autre Tête, puisque la plupart des petits Vaisseaux, qui en traversoient la substance interne, comme il l’avoit observé, étoient déja remplis d’une espece de Mercure, ou plûtôt de véritable Vif-argent.

Il se mit ensuite à disséquer le Cœur d’une Coquette, & il l’ouvrit avec sa dexterité ordinaire. Nous y remarquâmes bien des singularitez ; mais dans la crainte de trop charger la mémoire de mes Lecteurs, je les garderai pour une autre occasion.

L. ◀Traum ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1

1Voyez Hor. L. I. Sat. vi. 5. & Mart. L. I. Epig. iv.