Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XXXIII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\033 (1716), pp. 204-210, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1188 [consulté le: ].


Niveau 1►

XXXIII. Discours

Citation/Devise► Ουχ’ ευδει Διóς
‘Οφθαλμóς εγγυς δ’ εστι και παρων πóνω.

Auct. incert. ex Stor.

Jupiter ne dort pas ; mais il veille sur la conduite des Hommes, & il encourage leur industrie. ◀Citation/Devise

Metatextualité► Le desir de la Gloire s’opose à notre véritable Bonheur. ◀Metatextualité

Niveau 2► Pour ne pas m’égarer dans un sujet d’une aussi grande étendue que celui de la Gloire, j’en ai traité avec quelque ordre & une espece de méthode. J’ai d’abord envisagé les raisons que la Providence peut avoir eues, lors qu’elle a mis ce Principe dans nos Ames. J’ai fait voir ensuite, par diverses réfléxions, que la Gloire est aussi difficile à obtenir, qu’il est aisé de la perdre ; qu’elle ne donne à l’Ambitieux qu’un très petit Bonheur, & qu’elle lui cause une infinité d’embarras & d’inquiétudes. Je vai montrer en dernier lieu, qu’elle nous empêche d’arriver à un certain But, auquel nous pouvons atteindre, & qui est accompagné d’une entiere satisfaction. Il est pres-[205]que inutile d’avertir que je veux parler de ce Bonheur, qui nous est réservé dans une autre Vie, que chacun a les moyens de se procurer, & qui nous comblera d’une joie inénarrable pour toute l’éternité.

J’avance donc que la poursuite de la Gloire nous empêche d’arriver à cette grande Fin, & cela pour ces trois raisons, qui me paroissent convainquantes, & d’où il est aisé de le recueillir.

1. Parce qu’un violent desir d’aquerir de la Gloire fait naître quantité de méchantes habitudes dans l’esprit.

2. Parce que plusieurs de ces actions, qui servent à l’obtenir, n’ont aucun raport avec le Bonheur éternel, que nous devons avoir toûjours en vue.

3. Parce que, suposé que les mêmes actions tendissent à l’une & à l’autre de ces deux fins, elles ne contribueroient jamais à nous rendre participans de ce dernier Bonheur, si elles venoient du desir de la premiere.

Ceux qui sont accoutumez à réfléchir sur la Morale, & qui connoissent le cœur humain ne peuvent que sentir l’évidence de ces trois Propositions. De sorte que je n’insisterai pas davantage là-dessus, & que je passerai à un autre Point de la même nature, qui nous fournira des pensées moins communes.

Il me semble qu’on peut insérer naturellement de ce que je viens d’établir, que c’est la plus haute de toutes les folies de [206] chercher l’aprobation ou l’estime d’aucun Etre, que de celui qui est l’Arbitre suprême de l’Univers, & cela pour ces deux raisons ;

1. parce qu’il n’y a que lui seul qui puisse faire de nous un jugement équitable, & nous estimer à proportion de nos mérites ;

2. parce que l’estime ou l’aveu de tout autre ne sauroit jamais nous procurer aucun avantage de conséquence.

Je dis en premier lieu qu’aucun Etre, si vous en exceptez Dieu seul, ne peut former de nous un jugement exact, & nous estimer ce que nous valons. En effet, les autres Hommes ne voyent que l’écorce, pour ainsi dire, de nos actions, & notre conduite aparente ; ce qui ne suffit pas pour leur donner une juste idée de ce que nous sommes, ni bâtir là dessus un jugement solide. Il y a plusieurs Vertus qui ne se montrent point au dehors : Il y a diverses Perfections cachées dans l’Ame d’un Homme de bien, qui servent d’un grand ornement à la Nature Humaine, quoi qu’incapables de se découvrir aux autres ; elles agissent en secret, sans bruit & sans éclat, & ne sont visibles qu’à celui qui sonde les cœurs & les reins. Quelles démarches peuvent exprimer l’innocence & la régularité de ses pensées, qui l’épurent & le sanctifient à tous égards ? Ce repos intérieur & ce contentement de l’esprit, qui le font jouir en paix de l’état où il se trouve ? Le plaisir & la douceur, qu’il goûte à faire du bien ? La joie & la satisfaction qu’il sent à la vue de la prospé-[207]rité & du bonheur des autres ? Ces Vertus, avec leurs fidéles compagnes, sont les beautés secrettes d’une Ame, les graces invisibles aux yeux des Hommes mortels, mais qui la rendent aimable & précieuse devant celui, à qui rien ne peut être caché. Il y a bien aussi des Vertus, qui manquent d’occasions pour se manifester. Chaque Vertu a son tems & sa place, un objet qui lui est propre & une conjoncture favorable, pour être dûement exercée. L’indigence obscurcit la Libéralité. La patience & la fermeté d’un Martyr ou d’un Confesseur demeurent cachées dans l’état florissant du Christianisme. Il y a de certaines Vertus qui ne paroissent que dans l’Affliction, ou dans la Prospérité ; en particulier, ou en public. Mais le souverain Monarque de l’Univers les pénétre toutes jusques à leur origine : il voit ce que nous faisons, & ce que nous ferions dans tous les Cas possibles. Il découvre le Martyr & le Confesseur sans l’épreuve du Feu ou de la Torture, & il en récompensera plusieurs, dans le siècle à venir, pour des actions qu’ils n’ont jamais eu le moyen d’executer. Une autre cause, qui fait que les Hommes ne sauroient juger droitement de nous, vient de ce que les mêmes Actions peuvent avoir differens buts, & naître de principes tout oposez. Elles sont d’une nature si compliquée, & environnées de tant de circonstances, que, suivant qu’on les aprofondit plus ou moins, ou qu’on les envisage d’un côté plûtôt que de l’autre, on [208] s’en forme differentes idées, & on les interpréte tout au rebours ; en sorte que celui qui passera pour un Hypocrite & un Rusé dans l’esprit de l’un, paroîtra un Saint ou un Héros à l’autre. Ainsi l’on ne doit pas se fier aux actions extérieures pour connoître le cœur de l’Homme ; puisque c’est un milieu trompeur, qui altére & déguise l’objet. Il faut donc avouer de nouveau, que le seul Juge équitable de nos bonnes & de nos mauvaises qualitez est l’Etre suprême, qui ne juge pas de l’intention par l’action, mais de celle ci par l’autre.

D’ailleurs il est impossible que les démarches extérieures dépeignent au juste les mouvemens de l’Ame, parce qu’elles ne sauroient marquer la force des Principes, d’où ils naissent. Elles ne representent pas nos Vertus au naturel, & ne peuvent que faire voir les Habitudes qu’il a dans l’Ame, sans en découvrir le degré & la perfection. Ce ne sont tout au plus que de foibles images de nos pensées, & des Copies imparfaites, qui peuvent bien nous instruire en gros de leur but, mais qui ne sauroient jamais exprimer la vie & la beauté de l’Original. Il n’en est pas de même à l’égard du souverain Arbitre de l’Univers ; il découvre nos pensées les plus intimes ; il voit tous les progrès que nous faisons dans la Vertu, depuis les simples velléitez, jusqu’à ce que l’Habitude en soit entierement formée ; il en observe les premieres ébauches, & il en remarque tous les traits, jusqu à ce qu’elle ait [209] reçu toutes les graces dont elle est capable, & qu’elle paroisse dans tout son lustre. C’est ainsi que l’Etre suprême peut seul nous estimer suivant nos mérites ; au lieu que les Hommes ne sauroient juger de nous que par nos actions, qui ne peuvent jamais leur donner une juste idée de ce que nous sommes ; qu’il y a plusieurs Vertus qui n’éclatent point au dehors ; plusieurs, qui manquent d’occasion pour se manifester ; plusieurs, qu’on interpréte mal, & que l’on attribue à de tout autres principes qu’à ceux d’où elles naissent ; puis qu’enfin l’on ne sauroit découvrir l’énergie, la perfection & le dégré de ces principes.

Mais si Dieu est le seul Juge de nos bonnes qualitez, il en est aussi l’unique Rémunérateur : de sorte qu’à l’envisager à ce double égard, notre Ambition n’y trouve pas moins son compte que notre Intérêt. Si donc l’Homme du monde le plus ambitieux & le plus intéressé vouloit se former l’idée d’un Etre capable de le rendre heureux, que pourroit-il souhaiter davantage, que de le voir revêtu d’une Connoissance qui découvre jusqu’à la moindre de ses perfections, & d’une Bonté qui le récompense à proportion de ce qu’il mérite ?

Que l’Ambitieux tourne donc tous ses desirs de ce côté-là ; &, afin qu’il ait en vue une Gloire digne de lui, qu’il se souvienne que, s’il fait valoir ses talens du mieux qu’il lui est impossible, un jour viendra que le souverain Monarque de l’Univers, le Juge [210] suprême du Monde, qui voit les plus petites semences de Vertu qu’il y a dans ses Créatures, & qui possede lui-même toutes les perfections imaginables, publiera ce qu’il vaut en presence des Hommes & des Anges, & le couronnera de cet Eloge magnifique, 1 Vous vous êtes fort bien conduit, bon & fidèle serviteur, entrez dans la gloire de votre Seigneur.

C. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1S. Matth. xxv. 21.