Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XXI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\021 (1716), pp. 130-136, editado en: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1176 [consultado el: ].


Nivel 1►

XXI. Discours

Cita/Lema► Visu carentem magna pars veri latet.

Sen. Oedip. vs. 295.

Il est impossible qu’une grande partie de la vérité ne soit cachée à un Aveugle. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► De ce qui fera le Bonheur ou le Malheur des hommes [131] dans une autre Vie, de la foiblesse de leurs lumieres dans celle-ci, & du besoin qu’ils ont de l’Adversité. ◀Metatextualidad

Nivel 2► On est fondé à croire qu’une partie du plaisir, dont les Esprits bien-heureux jouiront dans une autre Vie, consistera à contempler l’étendue de la Sagesse Divine dans le Gouvernement du Monde, & à refléchir sur les admirables ressorts de sa Pro-[131]vidence, depuis la Création jusques à la fin dans une des siécles. Il faut avouer qu’eu égard à la Curiosité qui régne dans nos Ames, & à l’Admiration qui est une de nos Passions les plus douces, il n’y a point d’Exercice qui s’accorde mieux que celui-là avec la nature de l’Homme. Quelle chaîne infinie d’objets ces deux Principes n’auroient ils pas à parcourir, dans une Scène si vaste & si variée, qui alors sera offerte à notre vue, au milieu d’Esprits supérieurs, qui se joindront peut-être avec nous, pour admirer ces merveilles.

D’un autre côté, il n’est pas impossible que la Punition de ceux qui seront privez de ce Bonheur ne consiste en partie à voir leurs Apetits extrêmement rafinez sans qu’il y ait rien capable de les satisfaire. Peut-être qu’une vaine recherche de la Connoissance augmentera leur Misere, & qu’ils se verront plongez dans un amas confus d’erreurs, de ténèbres, de distractions & d’incertitudes à l’égard de toutes choses, si vous en exceptez leur malheureux état. C’est ainsi que Milton a representé les mauvais Anges occupez à raisonner entre eux, dans une espece de relâche qu’il leur attribue, & à se former de nouvelles inquiétudes au milieu de leurs amusemens ; il ne pouvoit guère bien décrire cet exercice, sans y joindre ce trait d’horreur & de mélancolie qu’il y a mis avec tant d’adresse. Voici de quelle maniere il s’exprime : [132]

Cita/Lema► D’autres assis sur un Mont à l’écart,

Pleins de pensers relevez & sublimes,

S’entretenoient & raisonnoient à part

De cent sujets environnez d’abîmes :

Du Souverain les Décrets éternels,

Ils épluchoient, avec sa Providence,

Dont les ressorts à l’égard des Mortels

Les étonnoient, comme sa Prescience :

Ils essuyoient un Combat intestin,

Pour accorder le libre ou franc Arbitre

Avec le sort de l’Homme ou son Destin,

Sans décider jamais à juste titre.

Ainsi leurrez par mille éclats divers,

Toûjuors chagrins & dans l’incertitude,

Ils s’enlaçoient, & jugeant de travers,

Ne convenoient que sur l’ingratitude. ◀Cita/Lema

L’état où nous sommes ici-bas, qui tient, pour ainsi dire, un milieu entre le Ciel & la Terre, est cause que la Vérité & la Fausseté se trouvent mêlées dans nos Esprits, dont les Facultez sont d’ailleurs si bornées, & les vues si pleines d’imperfections, qu’il est impossible que notre Curiosité ne soit bien des fois rebutée. L’affaire des Hommes, dans cette Vie, est plutôt d’agir que de connoître, & c’est pour cela même qu’il ne leur est départi qu’un certain degré de [133] Connoissance proportionné au besoin qu’ils en ont.

De-là vient que les Philosophes & tous ceux qui raisonnent ont trouvé, depuis long-tems de si grandes difficultez à rendre compte de la distribution inégale du bien & du mal dans ce Monde. C’est aussi de-là que viennent toutes ces plaintes pathétiques à l’égard des tristes infortunes, qui arrivent aux sages & aux vertueux, & de l’étonnante prosperité qui accompagne souvent les criminels & les insensez ; de sorte que la Raison est quelquefois embarrassée, & qu’elle ne sçait que décider sur une dispensation si mystérieuse.

Platon marque du rebut pour quelques Fables des Poёtes, qui sembloient accuser les Dieux d’être les Auteurs de l’Injustice ; & il pose comme un Principe fondamental. Cita/Lema► « Que tout ce qui arrive à un Homme de bien, soit la Pauvreté, la Maladie, ou toute autre chose qu’on met au rang des Maux, ne peut que contribuer à son Bonheur, soit dans cette vie, ou après sa mort. » ◀Cita/Lema Il est aisé de voir que cette Maxime est soutenue par une plus grande autorité que celle du Philosophe Payen. Cita/Lema► Seneque a écrit un Discours exprès là-dessus, où il tâche de faire voir, suivant la Doctrine des Stoïciens, que l’Adversité n’est pas un Mal en elle-même ; & il raporte une belle Sentence du Philosophe Demetrius, qui disoit ; Qu’aucune Créature ne pouvoit être plus malheureuse qu’un Homme qui n’auroit [134] jamais éprouvé l’affliction. ◀Cita/Lema Il veut que la Prospérité ressemble à l’indulgence d’une tendre Mere, qui est souvent la ruine de ses chers Fils ; au lieu qu’il compare l’Adversitè à l’amour d’un sage Pere, qui les exerce par le travail, la fatigue & les châtimens, afin qu’ils acquiérent des nouvelles forces, & une valeur à toute épreuve. Il s’élève ensuite à ce noble sentiment, si célèbre parmi les Anciens, & il prononce : Cita/Lema► « Qu’il n’y a point de spectacle sur la Terre qui soit plus digne des regards d’un Créateur attentif à ses Ouvrages, que celui d’un Homme supérieur aux souffrances qu’il endure ; » ◀Cita/Lema à quoi il ajoute : Cita/Lema► « Que ce doit être un plaisir à Jupiter lui-même de regarder du haut de son trône, & de voir Caton ferme & inébranlable, au milieu des ruines de la Patrie. » ◀Cita/Lema

Cette pensée ne sera que plus juste, si l’on considére que la Vie Humaine est un état d’épreuve, & que l’Adversité y est le Poste d’honneur, qui n’est souvent destiné qu’aux Esprits sublimes & de la meilleure trempe.

Mais je voudrois sur tout qu’on remarquât bien, que nous ne sommes pas ici dans une situation commode pour juger des vues de la Providence, puisque nous ne connoissons que très-peu de chose, d’une maniere même assez imparfaite ou, pour me servir de la belle expression métaphorique de l’Ecriture Sainte, puisque Cita/Lema► 1 nous ne voyons rien aujourd’hui que par le moyen d’un miroir & [135] obscurément. ◀Cita/Lema On ne doit pas oublier que la Providence a égard, dans son œconomie, à tout le tems mis ensemble avec tout ce qui arrive ; de sorte qu’on ne peut découvrir les admirables liaisons qu’il y a entre les évenemens fort éloignez les uns des autres, & que la perte de plusieurs anneaux de cette Chaîne, fait que nos raisonnemens n’ont point de suite ni de solidité. Ainsi ces Parties, dans le Monde moral, qui n’ont pas une beauté absolue, en peuvent avoir une relative, eu égard à quelques autres Parties qui nous sont cachées, mais qui ne sçauroient échapper aux yeux de celui qui voie tout d’un coup le passé, le present & l’avenir ; c’est-à-dire, que les Evenemens, qui semblent aujourd’hui attaquer sa Bonté, peuvent servir, à la consommation des siècles, à relever l’éclat de cette même Bonté, & de son infinie Sagesse. Cela suffit pour tenir notre orgueil en échec, puisque nos mesures de régularité ne doivent pas être apliquées à des choses dont nous ignorons le commencement & la fin, ce qui les précéde, ou qui les suit.

Je délasserai mes Lecteurs de cette idée abstraite, par le récit d’une Tradition Juife, à l’égard de Moïse, qui semble une espece de Parabole, & qui peut illustrer ce que je viens de dire. Nivel 3► Exemplum► « Ce grand Prophète, apellé par une voix du Ciel, au sommet d’une Montagne, y eut une conférence avec l’Etre suprême, qui lui permit de lui faire diverses questions sur sa condui-[136]te de l’Univers. Au milieu de ce Divin Dialogue, Moïse eût ordre de regarder en bas sur la Plaine. Nivel 4► Il y avoit au pied de la Montagne une Source d’eau vive, où un Soldat a cheval descendit pour en boire. Celui ci ne le fût pas plutôt retiré, qu’un jeune Garçon parut au même endroit, où il trouva une Bourse pleine d’or que le Soldat avoit laissé tomber, la prit & s’en alla. Un Vieillard accablé de fatigue & sous le poids des années, y vint ensuite, & après avoir étanché la soif qui le brûloit, s’assit à côté de la Fontaine pour se reposer. Le Soldat, qui avoit perdu sa Bourse, y retourne pour la chercher, & la demande à ce Vieillard, qui proteste qu’il ne l’a point vue, & apelle Dieu à Témoin de son innocence. Le Soldat ne veut pas l’en croire sur sa parole, & le tuё. ◀Nivel 4 Là-dessus Moïse, frapé d’épouvante & d’horreur, tomba sur son visage, lorsque la Voix divine lui parla en ces termes : Ne sois pas surpris, Moïse, de cet évenement, & ne demande pas pourquoi le Juge de tout l’Univers, l’a voulu permettre : mais sçache que ce Vieillard avoit assassiné le Pere du jeune Garçon. » ◀Exemplum ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1I. Cor. xiii. 12.