Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XVII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\017 (1716), S. 103-110, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1172 [aufgerufen am: ].


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XVII. Discours

Zitat/Motto► O Pudor ! ô Pietas !

Mart. L. vii. Epigr. lxxviii. 4.

0 Pudeur ! ô Tendresse filiale ! ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Parmi les dernieres Lettres, que j’ai reçu de mes Correspondans, il y en a une qui est écrite avec tant de politesse & de bon goût, que je ne saurois m’empêcher de l’inserer ici ; & je ne doute pas même que le Public ne m’en ait quelque obligation. ◀Ebene 2

Metatextualität► De la vraie & de la fausse Modestie. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mr. Le Spectateur,

« Vous sçavez trop bien ce qui se passe dans le monde, pour n’avoir pris garde au respect & à la timidité que les Assemblées publiques inspirent à ceux qui doivent parler, ou faire quelque chose, en leur presence. Metatextualität► On peut dire que c’est une [104] espéce de noble embarras, auquel les Gens de mérite se trouvent le plus exposez ; & qu’ainsi vous devez y employer quelqu’une de vos Speculations. ◀Metatextualität Combien de braves Officiers n’y a-t-il pas, qui ont chargé l’Ennemi tête baissée en plate Campagne, & qui ne savent plus où ils en sont, lorsqu’il s’agit de prononcer un Discours devant une troupe d’Amis en particulier ? On seroit presque  tenté de croire qu’il y a quelque enchantement dans les yeux d’un Cercle de Personnes, qui les fixent tous à la fois sur un autre. J’ai vu jouer une Tragédie, où un nouvel Acteur y parut si interdit, qu’il avoit à peine la force de parler ou de se remuer, & que je craignis de le voir mourir plus de trois Actes avant qu’on tirat le Poignard, ou qu’on administrât le Poison. Il me semble qu’un Homme de ce caractere devroit être employé d’abord à representer un Phantôme, ou une Statue, jusqu’à ce qu’il eût recouvré ses esprits, & qu’il fût en état de jouer un rôle vivant.

Si ce trouble, dont on est saisi tout d’un coup, marque une défiance, qui n’est pas désagréable aux Spectateurs, on peut dire de l’autre côté qu’il indique le plus grand respect que l’on puisse jamais avoir pour un Auditoire. C’est une sorte d’Eloquence muette, qui persuade mieux que les Discours les plus étudiés : Aussi voyons-nous qu’on est porté natu-[105]rellement à encourager & à défendre ceux qui tombent dans un si cruel embarras pour nous entretenir. Je fus charmé d’un Exemple de cette nature, que je vis en dernier lieu à l’Opera d’Almabide, où l’on n’oublia rien pour ranimer & affermir une jeune Chanteuse, qui paroissoit alors pour la premiere fois sur le Théâtre, & dont l’air déconcerté ne plût pas moins à ses Auditeurs que la beauté de sa voix, & la maniere exacte dont elle s’acquitta de son rôle. La Timidité seule, sans aucun Mérite, a mauvaise grâce ; & le Mérite, sans Modestie, est insolent : mais le Mérite accompagné d’un air modeste a un double droit sur la bien-veillance des autres & il acquiert d’ordinaire autant de Patrons qu’il a de Spectateurs.

Je suis, &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Ebene 2► Il est impossible qu’une Personne, qui doit parler ou chanter en Public, y paroisse à son avantage, si elle a trop de Modestie. Je me souviens, qu’en raisonnant avec un de mes Amis, sur la force de la Prononciation, je comptai les divers organes de la Parole, qui doivent être parfaits dans un Orateur, comme sont la Langue, les Dents, les Lévres, le Nez, le Palais & la Trachée-Artére, ou le Siflet. Là dessus mon Ami répliqua, que j’oubliois le principal, c’est-à-dire, le Front.

Mais, quoiqu’un excès de Modestie engourdisse la Langue, & la rendre incapable de ses fonctions naturelles, un Orateur [106] en doit si bien avoir une certaine quantité, que les Rhétoriciens la prescrivent à leurs Disciples comme un Point essentiel à leur Art. Ciceron nous dit qu’il n’aprouvoit pas un Orateur, s’il ne marquoit un peu de confusion dès l’entrée de son Discours, & il avoue de plus qu’il n’avoit jamais harangué lui-même sans être d’abord saisi d’une espece de crainte & de tremblement. Il est certain que cette déférence est dûe à un nombreux Auditoire, & qu’elle ne manque pas de le disposer en faveur de celui qui parle. Metatextualität► Mon Correspondant a déjà remarqué que les plus braves sont d’ordinaire les plus timides en ces occasions : ◀Metatextualität En effet, il n’y a point de Créature plus impudente au monde qu’un Poltron, qui est hardi lorsqu’il s’agit de parler, mais qui a le bras foible lorsqu’il est question de se battre, comme Drances dont Virgile dit,

Zitat/Motto► 1 linguâ melior, sed frigida bello Dextera. ◀Zitat/Motto

Allegorie► C’est ainsi qu’Homere, pour désigner un Homme timide & impudent, met en usage une sorte de Pointe qu’on ne trouve guère dans ses Ecrits, & qu’il le taxe d’avoir les yeux d’un Chien, mais le cœur d’un Cerf. ◀Allegorie

Une Modestie raisonnable donne du relief à l’Eloquence, & à tous les grands talens qu’un Homme possede. Elle rehausse [107] l’eclat de toutes les Vertus qu’elle accompagne, elle produit le même effet que les ombres dans les Tableaux, elle releve & arrondit chaque Figure ; elle rend les couleurs plus belles & plus douces, quoiqu’elle en diminue la vivacité.

La Modestie ne sert pas seulement à orner la Vertu, mais aussi à la proteger & à la défendre. C’est une espece de sensation vive & délicate dans l’Ame, qui l’oblige de s’éloigner de tout ce qui l’expose à quelque péril, ou même de ce qui en a la moindre aparence.

Exemplum► J’ai lu quelque part dans l’Histoire de l’ancienne Grece, quoique je ne saurois m’en rapeller ni le tems, ni l’endroit, que les Femmes de ce Païs là furent saisies d’une mélancolie si extraordinaire, que plusieurs d’entr’elles se donnoient la mort. Apres que le Sénat eut employé divers moyens pour remédier à ce funeste accident, sans qu’il en pût venir à bout, il publia un Edit, qui portoit que le Corps de toutes les Femmes, qui viendroient à se tuer elles-mêmes, seroit exposé tout nud dans les Rues, & traîné par toute la Ville sur une claye. Cet Edit ne manqua pas de produire un bon effet & d’arrêter le cours de cette manie. ◀Exemplum Nous voyons dans cet Exemple jusqu’où va la force de la Modestie, qui fut capable de surmonter la violence même de la rage & du desespoir. La crainte de la Honte prévalut ainsi dans le beau Sexe sur celle de la Mort. [108]

Si la Modestie a tant d’influence sur nos actions, & sert, à la Vertu, d’un boulevard imprenable, en plusieurs cas ; y-a-t-il rien qui puisse contribuer davantage à la ruine des bonnes mœurs que cette prétendue Politesse qui régne parmi les Gens du monde, qui taxe de ridicule ce qu’il y a de plus honnête dans notre conduite ; qui fait passer l’Impudence pour belle Education, & qui veut qu’un Homme ne se déconcerte jamais, non point parce qu’il est innocent, mais parce qu’il est effronté ?

Seneque croyoit que la Modestie étoit un si bon frein contre le Vice qu’il en ordonne l’usage en particulier, & qu’il nous prescrit de l’exciter en nous sur des occasions imaginaires, s’il nous en manque de réelles. C’est là du moins son but, lorsqu’il nous conseille de nous figurer que Caton est avec nous dans notre plus grande solitude, & qu’il voit toutes nos actions. En un mot si vous bannissez la Modestie du monde, vous en faites sortir en même-tems plus de la moitié de la Vertu qu’on y trouve aujourd’hui.

Après ces réflexions sur la Modestie, envisagée comme une Vertu, je remarquerai qu’il y en a une qui est vicieuse, qui mérite d’être tournée en ridicule, & qu’on voit sur tout dans ces Personnes, qui s’estiment le plus à cause de leur bonne Education. Par exemple, c’est une fausse Modestie, lors qu’un Homme a honte d’agir suivant les lumieres de sa Raison, & qu’il ne voudroit [109] pas, lui en dût-il coûter quelque chose de bon, être surpris dans la pratique de ces devoirs, pour l’observation desquels il a été envoyé au Monde. Quel nombre de Libertins effrontez n’y a-t-il pas qui rougiroient de honte, si on les attrapoit dans un discours sérieux, & qui n’oseroient paroître, si quelque pensée religieuse leur avoit échapé ? Ces Impudens évitent avec soin les bien-séances de la Civilité la plus commune, & les moindres aparences de la Vertu ; ils ne veulent pas même détester le Vice, dans la crainte qu’on n’eût mauvaise opinion de leur prétendue Gayeté, & que cela ne leur fit quelque deshonneur. C’est une si grande petitesse d’Esprit, une lâcheté si indigne, & une dépravation si étrange, qu’on croiroit la Nature Humaine incapable, si l’on n’en avoit tous les jours des Exemples devant les yeux.

Il y a une autre sorte de Modestie vicieuse, qui rend un Homme honteux de sa Personne, de sa Naissance, de sa Profession, de sa Pauvreté, ou de telles autres Infortunes, qu’il n’étoit pas en son pouvoir de prévenir, & ausquelles ils ne sçauroit remedier. Si quelqu’un devient ridicule par là, il l’est beaucoup plus, s’il a honte de l’état où la Providence l’a mis. Il devroit plûtôt en prendre occasion de faire éclater une noble ardeur, & de pallier ces défauts, qui ne dépendent pas de lui, par l’acquisition de ces bonnes qualités qui font en quelque manière en son pouvoir ; ou, [110] pour me servir d’une Allusion fort ingénieuse d’un célébre Auteur, il devroit imiter César, qui, parce qu’il étoit chauve, avoit grand soin de s’orner la tête de Lauriers.

C. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Æneid. xi. 338.