Sugestão de citação: Anonym (Ed.): "XV. Discours", em: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\015 (1716), S. 90-97, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1170 [consultado em: ].


Nível 1►

XV. Discours

Citação/Divisa► Per contatorem fugito : nam garrulus idem est.

Hor. L. I. Ep. xviii. 69.

Fuyez ces gens qui s’informent de tout, ils sont pour l’ordinaire grands parleurs. ◀Citação/Divisa

Metatextualidade► Des grands Faiseurs de Questions & des Babillards. ◀Metatextualidade

Nível 2► Il y a une Créature qui jouit de tous les organes de la parole, qui est douée d’une conception assez heureuse, & qui n’observe pas mal les bienséances de la Vie ; mais qui réfléchit si peu, qu’elle est obligée, pour s’entretenir, d’emprunter des secours étrangers. Le grand Faiseur de questions est une Créature de cette espece : Quoi qu’il raisonne aussi juste qu’aucun autre sur tout ce qui lui est bien connu, avec tout cela il ne sauroit tirer de son propre fonds de quoi s’entretenir lui-même, & il faut qu’il renouvelle ses demandes à tout bout de champ. Ainsi, quoi qu’il puisse jouer son rôle dans les Conversations les plus polies, vous le verrez fort attentif au récit d’un Maquignon, qui lui parlera de la maladie d’un de ses Chevaux, de toutes les [91] révolutions qu’elle eut, d’un breuvage qu’il lui fît prendre, de quelle maniere il opéra, comment son Cheval se rétablit dans la suite, ou de toute autre impertinence de la même nature ; & il vous paraîtra d’ailleurs aussi satisfait que si vous lui annonciez les Véritez les plus avantageuses. Ce foible peut bien exposer un Homme à la raillerie, mais il ne le rend pas malheureux ; puisqu’il se joint d’ordinaire à un autre, qui semble être né pour lui, je veux dire le Babillard. Dans ces deux Caracteres, il y a un secret penchant qui les porte à supléer à leurs défauts mutuels, & qui est aussi naturel que celui qui paroît entre les deux Sexes. Narração geral► Je me trouvai l’autre jour dans un Lieu public, où je vis un de ces Faiseurs de questions, qui ne put retenir sa joie à l’aproche d’un de ces Causeurs. Celui-ci ne fut pas plûtôt assis auprès de son Homme, qu’il s’accouda sur une table, se frotta le front à diverses reprises & se mit à dire d’un air chagrin : « Il n’y a pas la moindre nouvelle aujourd’hui. Je ne sai ce que j’ai, mais j’ai très-mal dormi la nuit passée ; il pourroit bien être que je me suis enrhumé, & que cela est venu de ce que mes souliers sont trop minces ; du moins j’ai toussé toute la semaine : Il faut que cela soit, puisque la coûtume, que j’ai de me laver la tête l’Hyve & l’Eté avec de l’eau froide, empêche que l’air ne fasse aucune impression maligne par cet endroit-là ; de sorte [92] que le rhume ne peut s’être insinué chez moi que par les pies ; Mais je n’y fais presque aucune attention, il s’en ira comme il est venu. La plupart de nos maux viennent d’une trop grande délicatesse ; & nos visages sont naturellement aussi peu en état de résister au froid que le reste de notre corps. L’Indien, à qui un Européan demandoit comment il pouvoit aller tout nud, lui répondit fort juste qu’il étoit tout visage. »

Je m’aperçus que ce discours étoit aussi agréable à mon Faiseur de questions que l’auroit pu être aucun autre plus intéressant, mais sur ce que le Babillard fut apellé à un autre coin de la chambre, le premier dit à son voisin, que Mr tel, qui venoit de le quitter, se lavoit la tête tous les matins avec de l’eau froide, & lui répéta presque mot pour mot tout ce qu’il venoit d’entendre. ◀Narração geral Il faut avouer que les Faiseurs de questions sont, pour ainsi dire, les Entonnoirs de la Conversation ; ils ne gardent rien pour eux-mêmes, & laissent échaper tout ce qu’ils reçoivent : Ce sont les Canaux à travers lesquels passe tout le bien & tout le mal qui se dit en Ville. Ceux qui se choquent de leur conduite, ou qui croyent en souffrir, peuvent y remédier, s’il leur plaît ; puisque ce ne sont pas des gens malins, & que vous pouvez contredire tout ce qu’ils avancent, pourvu que vous leur fournissiez de quoi parler. Un détail plus étendu de quelque évenement est [93] la chose du monde la plus agréable qui leur puisse arriver ; & ils ne s’expriment guéres qu’en ces termes : Le bruit court en Ville, ou bien, Je sai de bonne part : De sorte que la Ville peut être mieux instruite, ou qu’on peut savoir ce dont il s’agit d’un meilleur endroit, & qu’ainsi la contradiction a toûjours lieu.

Ce tour d’esprit ne m’a paru jamais si ridicule que dans un Pere, qui s’informe avec beaucoup de soin comment son Fils employe ses heures de loisir & qui, après avoir vu qu’il s’amuse à des bagatelles, & qu’il marche dignement sur ses traces, en témoigne une joie excessive. Mais ce qu’il y a de plus grotesque, est de voir deux Hommes de ce calibre parler d’une chose, qui, tout indifférente qu’elle est de sa nature, ne doit pas se dire en presence d’un tiers, ou du moins si haut qu’on le puisse entendre. Diálogo► Un jeune Homme bien mis vint l’autre jour dans un Caffe où j’étois, & d’abord deux de ces Messieurs se mirent à causer tout bas de sa Généalogie ; ce qui n’empêcha pas que je ne les entendisse par intervalles : Tantôt l’un disoit, Une telle Dame étoit sa Tante, & l’autre répondoit Cela est vrai ; mais c’étoit du côté de sa Mere : Ensuite l’un reprenoit, Son Pere avait accoutumé de porter une Perruque plus brune ; & l’autre ajoutoit, Non pas de beaucoup ; mais ce jeune Homme porte les talons de ses souliers plus hauts. ◀Diálogo

Il n’y a rien de plus dangereux, selon moi, que de confier un secret à cette sorte d’Esprits, qui ne doivent leur curiosité qu’au [94] vuide de leur cerveau, & qui par là même sont trop communicants : Mais si l’on ne peut éviter de les voir, on n’est pas obligé de se mettre à leur discretion, ni de leur parler d’affaires de quelque importance, puisqu’ils se payent de la moindre bagatelle & qu’ils ne cherchent qu’à se remplir sans examiner ce qu’on leur donne. C’est ainsi qu’ils retiennent avec soin certaines expressions superflues, qui se trouvent à la fin de quelques Nouvelles dans les Gazettes, où il est dit, Ceci me demande confirmation, Ceci fournit matière à bien des raisonnemens politiques ; le Tems, qui est un grand Maître, nous découvrira tout ; & qu’ils les regardent comme quelque chose de fort essentiel.

On trouve quelquefois de ces Génies, qui ont une ardeur insatiable pour savoir ce qui se passe dans le Monde, sans en faire aucun autre usage que celui de l’employer à leur unique entretien. Un esprit de cet ordre sembleroit destiné à la Raillerie & à la bonne Humeur ; mais il ne forme que le caractere d’un Indolent, & il n’est ici bas qu’un simple Spectateur comme moi. Cette Curiosité, où la malice & l’intérêt n’ont aucune part, fait amas d’un nombre infini de circonstances, qui ne peuvent que plaire, quand on vient à les produire en compagnie. Si l’on découvroit toutes les intrigues, les opinions, les plaisirs & les intérêts qui gouvernent le monde, à commencer depuis l’Homme de la première qualité jusques au [95] plus vil Artisan, ne seroit-ce pas la plus agréable Farce que l’on se puisse imaginer, de les voir plus differens d’eux-mêmes, à l’égard de leurs pensées & de leurs actions, qu’ils ne le sont en Bonnet de nuit ou coeffez d’une longue Perruque ? Quoiqu’il en soit, voici une Lettre, qu’un de mes Correspondans m’a écrite, & qui a quelque raport avec le sujet que je viens de traiter.

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Mr. le Spectateur,

«  Nível 4► Narração geral► Plutarque nous dit que Caïus Gracchus, Romain de Nation, se mettoit souvent en colere, & qu’il parloit alors avec tant de violence & d’impetuosité, qu’il perdoit la tramontane, que la respiration lui manquoit. Pour remédier â ce défaut, il avoit un Domestique fort spirituel nommé Licinius, qui le suivoit par tout avec une espece de Flûte douce dans la poche, ou un Instrument propre à régler la voix, & qui ne le voyoit pas plutôt sur le point de se fâcher, qu’il jouoit un Air tendre capable de l’émouvoir : de sorte que Gracchus le prenoit d’abord sur un ton plus bas, & qu’il se calmoit. ◀Narração geral ◀Nível 4

Au souvenir de ce trait historique, je me suis étonné bien des fois, qu’on ait discontinué l’usage d’un Instrument si utile ; puis sur tout que le bon office de Licinius a perpétue sa mémoire durant plusieurs siècles ; ce qui auroit dû, ce me [96] semble, encourager quelqu’un à le renouveller, si ce n’est pas pour le bien public, du moins pour sa réputation, & son intérêt particulier. On m’objectera peut-être que nos Babillards sont si charmez de leur ton de voix, qu’ils ne souffriroient pas qu’un de leurs Domestiques s’avisât de le reprimer. Je le veux ; mais il n’y a pas un seul de leurs Auditeurs qui n’ait droit de jouer un petit Air mélodieux pour sa propre défense. En un mot, ennuye de ne voir paroître aucun Licinius, & d’entendre augmenter le bruit de nos Causeurs impitoyables, je résolus d’employer nos dernieres Vacations au bien de ma Patrie : de sorte qu’avec le secours d’un habile Artisan, qui travaille pour la Societé Royale, je suis presque venu à bout de mon dessein, & que je fournirai bient-tôt au Public, tel nombre de ces Instrumens qu’on voudra, soit pour les mettre dans les Caffez, ou les porter dans la poche. D’un autre côté, il y a tant de Gentilshommes de ma connoissance, qui risquent de s’attirer le son de ce Chalumeau, qu’afin de les ménager du mieux qu’il me sera possible, je les en avertirai par un Billet où il n’y aura que ces quatre mots, Munissez-vous d’un Licinius.

Il ne me reste, mon cher Monsieur, qu’à vous prier de vouloir accepter un de ces Flagéolets, que je vous enverrai chez Mr. Buckley, un de vos Libraires. Il vous sera d’autant plus utile, que vous êtes fort [97] taciturne, & par là plus exposé aux insultes des Brailleurs.

J’avois presque oublié de vous dire qu’il y a une Note de mon invention, qu’on peut jouer sur cet Instrument, & que j’apelle Chut. On doit l’employer contre un Recit ennuyeux, les Sermens, les Obcénitez & autres choses de cette nature. Je suis, &c. »

G. B. ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3

T. ◀Nível 2 ◀Nível 1